‹ Études sur les tragiques grecs: EschyleChapitre 163 sur 170 · Virgile a pu dire d'un de ses guerriers · texte numérisé non relu

Virgile a pu dire d'un de ses guerriers

Toto proflabat pectore somnum.

{Mn. , IX, 326.)

rimaginalion seule a pu rencontrer, puisque la nature n'en offrait pas de modèle I Gomment parlent les fantômes? les poètes seuls le savent, eux qui les évoquent. Mais aucun certainement n'a été plus savant dans ce langage que celui qui a recueilli de si sombres, de si terribles paroles :

« Vous dormez ! Se peut-il ? êtes-vous donc les Furies? Tandis que vous me délaissez ainsi, moi seule, entre tous les morts, on ne m'épargne pas aux enfers, où j'erre honteusement, le reproche de mon crime : on m'y accuse, je vous le répète, on m'y punit. Et moi, je n'ai point de dieux qui s'indignent de mon sort, moi si cruellem.ent traitée par le mortel le plus cher, moi qu'ont égorgée des mains parricides. Voyez cette blessure, voyez-la par la pensée; l'esprit, dans le sommeil, a des yeux et, dans la veille, il est aveugle. Que de fois vous êtes-vous abreuvées par mes soins de libations de vin, sobres et douces offrandes! que de fois vous ai-je conviées à mon foyer, la nuit, dans ces heures redoutables que ne partage avec voi>s aucun autre dieu! Tout cela, je le vois, est oublié, foulé aux pieds. Le coupable vous échappe; dégagé du filet, comme un jeune faon, il fuit et se rit de vous. Entendez les plaintes de mon ombre, reprenez vos sens, déesses des demeures souterraines! Celle qui vous appelle en songe, c'est Clytemnestre. — Vous me répondez par un sourd murmure! et lui cependant, il fuit, il est déjà loin. Mes dieux sont donc les seuls qui n'ont point de suppliants ! — C'est trop dormir; c'est trop peu compatir à ma peine. Le meurtrier de cette mère qui vous invoque, Oreste, vous échappe. — Pourquoi ces cris poussés dans votre sommeil? Que ne vous levez-vous ! N'est-ce pas votre tâche, que de tourmenter les coup;ibles? — Le sommeil et la fatigue, conjurés contre vous, ont engourdi la rage de vos terribles vipères. »

Ici le chœur fait entendre des cris confus : « Arrête, arrête, prends garde, a L'ombre de Clytemnestre reprend:

a Vous poursuivez en songe votre proie ; vous semblez aboyer, comme le chien dont le sommeil n'interrompt point l'ardeur. Que faites-vous donc ? levez-vous ; ne vous laissez pas vaincre à la fatigue ; reconnaissez ce que vous coûte ce lâche repos. Puissent mes justes reproches percer votre âme ! Les reproches sont pour les sages un aiguillon. Répandez de nouveau sur le coupable ce souffle sanguinaire, cette vapeur, ce feu dévorant qui s'exhale de vos entrailles : courez sur sa trace, et qu'une seconde fois il se consume à vous fuir*. »

Les Furies s'éveillent et se lèvent en tumulte, cherchant leur proie échappée*. Il faut se les représenter, d'après les vers d'Eschyle^ et quelques témoignages anciens^, le visage sombre et hagard, ]es yeux sanglants, les cheveux hérissés et entremêlés de serpents*, vêtues de longues robes

1. Cette admirable scène était certainement présente au souvenir d'Euripide, quand, dans son Eleclre, v. 40 sqq., il expliquait par une figure dont la vivacité la rappelle, pourquoi Egisthe a t'ait de la fille d'Agamemnon la compagne d'un homme pauvre, vivant aux champs du travail de ses mains. « Si quelque homme considérable, est-il dit dans ce passage, l'avait épousée, il aurait réveillé de son sommeil le trépas sanglant d'Agamemnon, et le châtiment n'aurait pu manquer d'atteindre Egisthe. » Par une rencontre déjà remarquée (voyez E. Roux, Du merveilleux dans la tragédie grecque, p. 137;, la même imagination s'est ofierte à un des prédécesseurs de Shaksfeare, Thomas Kyde. Dans une pièce intitulée la tragédie espagnole, « il fit voir (acte IV) l'ombre d'Andréa, réveillant la vengeance endormie et s'indignai.t de ses retards. » (Voyez l'analyse de cette pièce dans un article de la Revue des Deux- Mondes, noxemhve 1835, p. 468 et suivantes, où il est traité de la tragédie avant Shakspeare. Voyez aussi la belle étude du même sujet, insérée par M. Villemain au cahier de janvier 1856 du Journal des Savants, et particulièrement la page 11).

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