De Aud. poet. — 5. Tusc^ II, '2b
DE L.V TRAGÉDIE GHECQUE. 137
lions poétiques, et y avait transcrit presque toute Ja Médéc* ; ce que rapporte Gicdron ^ de quelques philosophes, tels que Denys , tels que Philon , qu'il avait entendus; ce que l'on voit pour ainsi dire en action chez Épiciète', chez sjs historiens, ses commentateurs Arricn * et Symplicius % chez Maxime de Tyr *, chez Marc Auièle"' et même chez le stoïcien imaginaire que met en scène Lucien dans son Banqxet, sous le nom d'Hétœmoclès^ : c'est que renseignement philosophique dans toutes les écoles, mais surtout dans celles des stoïciens, demandait volontiers ses exemples, ses textes d'argumentation à la tragédie appelée, selon Philostrate % par Kicagoras, « la mère des sophistes; » qu'il lui empruntait d'heureuses, de frappantes images pour exprimer le caractère de nos diverses affections, la lutte du devoir conlre la passion^ de la liberté morale contre la fatalité^ l'indifférence du sage à l'égard des inconstances et des rigueurs de la fortune, sa résignation au cours nécessaire des choses, son intelligence ou du moins son interprétation pieuse des vues cachées de la Providence, la dignité et le bonheur de celui qui sait accepter, pour le jouer avec convenance, le rôle, quel qu'il puisse être, qui lui échoit dans ces drames de la vie dont Dieu*" est le poète €t le chorége.
Faui-il s'étonner que la tragédie revienne sans cesse dans les discours prêtés par l'histoire aux hommes célèbres de l'antiquité grecque? Que, par exemple, elle fasse presque entièrement les frais de la lettre qu'on suppose écrite par Dion, partant pour l'exil, à Denis le Jeune.
1. Quinlil., Instit. orat.; Galen., de Hippocrat. et Plat, dogm., III; Diog. Laert., VII, 180. — 2. Tusc, II, ii. Cf. De Nat. Deor., III, 3S. — 3. Enchirid., lu, fragm. 174. — 4. Epicteli dissert., I, 4, 19, 24, 28; II, 1, 16, 17, 22. — 5. In Epictet. Enchirid., 17, 31. — 6. Philosophie, dissertât., 1 ,1^, 41. — 7. Commentar. ^ XI, 6. — 8.Co?iin\, 24. — 9. Vif, Sophist, Hippodrom.
10. La fortune, selon le Mcnippe de Lucien. Voy. Npcyomant. , 16, ■dans une piquante comparaison de la vie humaine avec une représentation dramatique.
a .... Je crois pouvoir le dire, avec Euripide, que, dans d'autres circonstances,
Tu souhaiteras d'avoir près de toi un homme tel que moi.
Rappelle-toi encore que la plupart des autres poètes tragiques, quand ils font mourir un roi sous les coups d'un traître, ne manquent pas de lui mettre ces mots dans la bouche :
Malheureux ! je meurs parce que je n'ai point d'amis. »
Voici encore un passage qui a toujours été goûté des hommes sensés :
< Ni l'or éblouissant, si rare dans cette vie dépourvue, ni le diamant, ni les tables d'argent qui ont tant de prix aux yeux des hommes, ni les plaines riches et fertiles d'une vaste terre, n'ont autant d'éclat que l'union des gens de bien*. »
Nul n'a fait plus d'usage de la tragédie grecque qu'Alexandre, qui la savait par cœur, et en répétait quelquefois de longues tirades * ; il la citait à tout propos, et son exemple était suivi en cela aussi bien qu^en d'autres choses. Il l'aurait rendue complice d'un grand crime, si, comme on le raconte^, il s'était réellement servi d'un vers de la Médée'* pour exciter à la vengeance le meurtrier de Philippe. C'est par des vers, également empruntés à son tragique de prédilection , Euripide"*, qu'il témoigna, dit-on encore*, pour Gallisthène, une aversion trop tôt traduite en arrêt de mort. En revanche, quand il tua Glytus, cet acte de violence, que réparèrent de si nobles larmes, avait été provoqué par l'injurieuse application que, dans le désordre d'un repas, ivre de vin et de colère, son impétueux et im-
1. Vovez Œuvres de Platon, traduites par V. Cousin, t. XIII, p. 55.
2. AUÏen., Deipn., XII. — 3. Plutarch., Vit. Alex., x. — k.Med.,
5. Il s'agit d'un vers souvent cité, entre autres, par Cicôron, Famil., XIII, 15, et de vers de la tragédie d«s Bacchantes, les v. 264, 2G5.
G. Plutarch.. Vit. Alex., un.
prudent ami lui avait faite, de ce passage de VAndrO'- Iliaque^ :
a Les C.rccs ont un bien injuste usnge. Qu'une armée dresso un trophée, l'honneur ne sera pas pour ceux qui ont pris la peine, qui ont travaillé à la victoire, mais seulement pour le général. Tarmi tant de milliers d'hommes, également armés de la lance, il n'a pas plus fait qu'un autre, il recueille plus de gloire, i
Cette intervention de la tragédie grecque dans les scènes de la vie réelle n'est pas moins fréquente sous les successeurs d'Alexandre. S'agit-il pour Démétrius Poliorcète d'un mariage politique dont s'effraye sa jeunesse , son père Antigone l'y détermine par la parodie d'un vers d'Euripide. Est-il vaincu après tant de victoires , Eschyle lui prête d'éloquentes paroles pour se plaindre de la fortune qui l'a élevé, et semble maintenant vouloir le perdre. Un Thébain qui le voit arriver dans sa ville, en modeste équip;)ge, sans l'appareil fastueux qu*il affectait naguère, le salue d'un vers, où l'auteur des Bacchantes^ avait peint Bacchus cachant, sous une apparence mortelle, sa divinité. De fausses manœuvres ayant placé son armée entourée, affamée, dans une position fort critique, un de ses soldats se permet de l'en railler gaiement par un écriteau, où on lit, comme au début de ï Œdipe à ColonCy mais avec un léger changement^ :
« Enfant de l'aveugle vieillard Antigone, en quels lieux sommes-nous venus ^? ))
Du moment où Rome, devenue lettrée, connaît, par les
1. Androm.^ v. 684 sqq. Voyez Plutarch., Alex., u; Q. Curt., VIII, i; Julian., Cœsar., etc. — 2. Euripid., v. 4. ^
3. 'AvTiyovou au lieu de Avtiyôvyî. Quant à l'épithète tuiXoO, ce qui pouvait en justifier l'application à Antigone, c'était, je crois, qu'il était borgne, comme nous le savons par les éloges donnés à Apelles (Quiniil. , Jnst oral., II, 18; Plin., Uist. nat., XXXV, 36) pour avoir dissimulé ce défaut en le peignant de profil,