‹ Études sur les tragiques grecs: EschyleChapitre 95 sur 170 · CHAPITRE DEUXTE31E · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXTE31E

ïics sept Chefs de-vant Tlièbes.

Des Suppliantes je crois devoir passer aux Sept Chefs devant Thebe<. C'est encore un ouvrage propre à nous montrer comment de l'ode et de l'épopée naquit, chez les Grecs, la tragédie, cette composition de caractère indécis, lyrique et épique tour à tour , et où du rapprochement des deux genres jaillit, pour ainsi dire^ le drame. Qu'y voyons-nous en effet? Gjmme dans ces œuvres de la scène primitive, dont la tradition seule a conservé le souvenir, un long chœur dans lequel sont exprimés le trouble et les alarmes d'une ville assiégée; par intervalles, quelques récits qui font connaître les progrès, les vicissitudes de l'attaque et de la défense; et, enfin, perdue au milieu de cette poésie toute générale, ainsi que les sentiments et les tableaux qu'elle exprime, Texpression plus individuelle, et par là plus théâtrale, de la rivalité des princes de Thèbes, les deux fils d'Œdipe.

Plus tard, quand la tragédie, qui s'ignore et se cherche encore, aura conscience d'elle-même, connaîtra sa nature et ses lois, toutes ces grandes et fortes images de la guerre, que développe si complaisamment le génie d'Eschyle, ne seront plus pour elle qu'un accompagnement et qu'un cadre, et cet épisode terrible et touchant que le chantre des Sept Chefs semble rencontrer par hasard, et qu'il marque en passant de quelques traits énergiques et rapides, elle s'y renfermera presque tout entière*.

La pièce d'Ii^schyle s'ouvre par un spectacle imposant,

1. Voyez plus loin, liv. IV, Ig cliipilre ix sur les Phéniciovics d'Eiiripidc, (itsur les divers ouvrages, anciens et modernes, où a été traité le mûine sujet.

qui a pu servir de premier modèle à la map^nifique exposition de VŒdipe roi. Tout le peuple de Tlièbes y paraît rassembl('', pour recevoir, à l'approche de l'assaut, les ordres de son souverain et de son g>'n{5ral; ne le nommons pas autrement, tant qu'il n'apportera sur la scène que son caractère officiel, et que quelque mouvement passionné n'aura pas fait connaître en lui le frère* de Polynice, le superbe et farouche Étéocle. A ce pompeux appareil répond l'élévation, la hardiesse d'un langage qui ne fléchit pas, lors même que le roi thébain cède la parole à un personnage subalterne, à un espion chargé d'observer les assiégeants, et qui en rapporte des nouvelles.

Tout le monde connaît le ton de son début par les éloges ds Longin^, et plus encore par la traduction de Boileau :

Sur un bouclier noir, sept chefs impitoyables Épouvantent les dieux de serments efTroyables. Près d'un taureau mourant qu'ils viennent d'égorger, Tous, la main dans le sang, jurent de se venger; Ils en jurent la Peur, le dieu Mars et Bellone *.

Eschyle a transporté aux portes de Thèbes et dans son sujet ce qui, selon la tradition, avait eu lieu à Argos. Du temps de Pausanias *, on montrait dans cette ville un autel de Jupiter, sur lequel les alliés de Polynice avaient, disait-on, juré de perdre tous la vie plutôt que de revenir sans l'avoir rétabli. Ces alliés, nous apprend ailleurs Pausanias^, la tradition les faisait plus nombreux que n'a supposé Eschyle. Ainsi, à Delphes, les Argiens avaient dédié leurs images au nombre de huit, parmi lesquelles manquait celle de Parthénopée, dont a parlé le poëte, et se trouvaient celles d'Adraste et d'un Alitherse, dont il n'a rien dit. En revanche, ils s'étaient conformés

1. Le frère aîné, félon Eschyle {Ârg. Grœc. C. Eurip., Phœniss. ^ 71, schol.) ; le plus jeune, chez" Sophocle (Œd. Col., 366, schol, 1298).

2. Subi., xm. Aristophane le loue en le rappelant, non sans un mélange, du reste inottensif, de parodie, dans sa Lysistrate, 188 sq.

3. V. 42 sqq. — 4. Corinth., xix. — 5. Ibid., xx. Cf. Bœot., ix.

à sa tragédie dans leur propre ville, où s'élevaient les statues des Sept Chefs seulement dont il a consacré la mémoire. De son temps, Pindare * en a parlé comme lui. Ses successeurs, Sophocle et Euripide, en ont reproduit la liste désormais arrêtée par l'autorité de son œuvre : le premier, tout entière, dans quelques vers de VOEdipe à Colone-; le second, avec quelques variantes, dans une scène intéressante des Phéniciennes^, et une autre scène des Suppliantes''. Car il ne s'est pas piqué, à cet égard, d'un plus complet accord avec lui-même qu'avec Eschyle et Sophocle.

Revenons à notre texte. Ce qui suit l'admirable serment, si bien rendu par Boileau, a été moins célébré, moins cité, et était aussi digne de l'être. Ces chefs doivent périr sous les murs de Thèbes ; ils le savent, et n'en paraissent point ébranlés. Le poète, par l'o'gane de son espion, nous les représente plaçant sur le char d'Adraste, le seul qui doive revenir de cette expédition, des gages de souvenir pour leurs parents; « des pleurs dans leurs yeux, mais dans leur bouche nulle pitié ^: » trait admirable , trait homérique, qui, par la vive et concise expression de deux sentiments contraires, rappelle le sourire, humide de larmes, de la mère d'Astyanax *".

Ce récit est tout rempli de peintures belliqueuses où brillent l'éclatante imagination d'Eschyle et l'audace figurée de son style. On jugerait mal de ce dernier mérite par les traductions, impuissantes à le reproduire, par les imitations de La Harpe, par celle même de Boileau, élégantes, nobles, pompeuses, je le veux bien, mais aux-

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