Ohimp. , VI , 23. — 2. V. 1309 sqq
3. V. 1 19 sqq. — 4. V. 863 sqq. Voye:^ sur la variété des traditions, à l'égard de ces noms, Apollod., IJibl., III, 6, et le tableau comparatif dressé par SUuiley, édition de Butler.
5. V. .')0. — 6. lliacL, VI, 484. Stace se souvenail-il de ce beau trait d'Eschyle lorsqu'il a peint le courage de ces chefs argiens amolli, au moment des adieux, ijar les Janues de leurs proches?
Illi, quîs fcrrnm modo, quls mors ipsa placebat, L'unt yemitis, fructaque labant sin^'ultihus irae.
{'Ilieb., IV, 27.)
LES SEPT cnr:rs. 189
quelles la sage réserve de notre langue interdit ces ino;s de structure gigantesque et bizarre, ces métapliores longuement et hardiment continjées, dont les termes extrêmes se heurtent et s'entre-choqucnt, au lieu de s'unir et de se fondre comme veut l'usage ordinaire. C'est dans les vers grecs qu'il faut voir « ce flot terrestre de combattants, que soulève à grand bruit le souffle de Mars, contre le gouvernail de Thèbes et son pilote Étéocle *. »
Réduit à de telles extrémités, le jeune prince s'adresse pathétiquement aux dieux, et conjure, avec leur courroux, celui de l'implacable furie déchaînée contre les enfants d'ŒJipe par la malédiction d'un pèro'. Ainsi s'annonce, pour la première fois, dans cet ouvrage, Tintérêt qui doit plus tard s'y produire, et seul en faire un drame.
Cependant l'épopée, qui jusqu'ici a occupé la scène, s'en retire pour y laisser paraître, à son tour, la poésie lyrique. Les jeunes Thébaines qui forment le chœur, fort naturellement, car les Thébains sont sur les remparts prêts à recevoir Tennemi, donnent cours aux craintes que leur inspire l'attaque des Argiens*. Du haut de la citadelle, c'est le lieu de la scène ^ où elles ont cherché un refuge, elles aperçoivent le tourbillon de poussière qui les précède, « messager muet^, mais visible et fidèle, de leur approche; o elles croient entendre le sifflement des dards, le choc des lances et des bouchers, le fracas des chars roulant dans la plaine, le bruit des freins et des chaînes secoués par les coursiers, le cri des essieux qui rompent sous le poids. Ces vives images, relevées par le mouvement tumultueux, l'éclat retentissant et imitatif des paroles, et qui rendent d'avance présent aux spectateurs le combat lui-même, sont mêlées d'ardentes supplications à tous les dieux protecteurs de Thèbes. Tel est le
5. Voyez plus haut, p. 174, dans une citation des Suppizanfes, v. 182, la même expression. Dans VAgaipemnoJi, v. 479, rapproche du messager qui apporte à Clytemnesire la nouvelle de la prise de Troie, lui est aussi attestée par la poussière, iœur de la boue, ajoute étrangement le poëte, qui ailleurs, dans les Sept Chefs, v. 479, appelle la fumce la sœur du feu.
dessin de ce beau chœur, dessin habilement caché sous le désordre qu'exigeait la vivacité de la situation. C'est une chose digne de remarque que, chez les Grecs, la fougue de l'imagination en apparence Ja plus emportée, l'inspiration qui semble la plus abandonnée, la plus capricieuse, ne courent cependant pas sans règle et s'enferment dans une carrière que l'art a pris soin de tracer. N'oublions pas de rappeler que ce qui n'est plus pour nous qu'une cde, des plus vives, il est vrai, et des plus entraioantes, était encore, sur la scène grecque, un spectacle animé par une expressive pantomime. Sans doute ces chants de la terreur et du désespoir devaient produire sur l'âme un effet puissant, quand les sens étaient en même temps frappés par la vue de cette troupe plaintive, courant, dans sa détresse, d'un autel à l'autre , et embrassant, de ses mains suppliantes, les statues des dieux*.
Au milieu de tout ce mouvement, survenait Etéocle, qui gourmandait la faiblesse des jeunes Thébaines, leur reprochait d'amollir, par leurs lamentations, le courage des citoyens; leur prescrivait, leur enseignait, par son exemple, une manière plus beUiqueuse d'invoquer l'aide des dieux. La rudesse de ses paroles choque aujourd'hui, avec raison^ notre délicatesse; mais dans le temps où on la supportait, elle élait sans doute conforme aux mœurs pubhques; et ce passage, avec d'autres semblables, épars dans ce théâtre, est un témoignage historique de l'état de dépendance et d'oppression où la civilisation grecque retenait les femmes.
Toutefois il est difiicile, même pour le despotisme le plus dur et le plus menaçant, de réduire tout à fait au silence la frayeur et la plainte. Étéocle, dans une contestation qui ne manque pas de naturel, mais qui parait bien prolongée, n'y parvient qu'avec peine; et encore, il n'a
1. Cette scène, et en général le rôle du chœur qui prévaut dans les Sept Chefs sur calm des personnages plus particulièremei)l intéressés àl'actum, ont été, pour M. Saint-Marc Girardin, dans son Cours de lilléraiure drarnali(iue, IS-'jIÎ- 18.05, t. 11, p. 268 et liuivanles, le sujet de vives et inléressantes analyses.
pas plutôt disparu de la scène, que les sentiments un moment comprimés par sa prc^seuce y éclatent de nouveau et avec une force toujours croissante. C'est un appel pressant à la protection des dieux gardiens de Thèbes, et qui ne peuvent trouver ailleurs une demeure plus digne d'eux. C'est le tableau des atïreuses calamités qui accompagnent la prise d'une ville : le pillage, l'incendie, le meurtre, le s enfants égorgés sur le sein des mères, les femmes livrées à la brutalité du soldat ou partagées comme un bulin et entraînées en esclavage, tout ce que la barbarie des temps ajoutait de cruautés et d'outrages aux suites nécessaires de la guerre, ce qui doit frapper avant tout l'imagination effrayée du personnage qu'Eschyle fait parler*.
En cet endroit se place la scène capitale de l'ouvrage, celle qui lui a donné son titre. Éiéocle apprend, de l'espion, les noms des sept guerriers entre lesquels le sort a partagé l'attaque des sept portes de Thèbes, et il leur oppose, pour les combattre, autant de guerriers thébains. De là résulte une longue énumération que le chœur interrompt, à chaque révélation nouvelle de l'espion, à chaque ncuveile décision d'Étéccle, par des imprécations contre l'ennemi de- la pairie, par des vœux pour son défenseur. Une telle scène n'a rien que d'épique, et, en lisant toutes ces descriptions de combattants et d'armures, on pourrait croire, comme La Harpe, lire l'Iliade, si le langage perpétuellement figuré d'Eschyle avait plus de ressemblance avec la simplicité d'Homère.
Ici encore on est trompé par la timidité des traductions ; et, pour en donner un exemple, le poëte grec ne dit p:s prosaïquement, comme on le lui fait dire, que sur le bouclier de Gapanée est écrite, en lettres d'or, cette devise : « Je brûlerai la ville. » C'est Gapanée lui-même qu'il fait parler, et qui, par Temblème et les caractères tracés sur ses armes, crie aux Thébains cette terrible menace *. Ailleurs, ce sont les globes d'airain dont est bordé l'écu de
l. V. 271-353. — 2. V. 419; mcrne tour, v. 45.1.
Tydée, qui a sonnent l'épouvante * ; » c'est le frein des coursiers de l'Êtéocle argien qui « souffle orgueilleusement^ ». Ces petits détails peuvent faire comprendre quelle hardiesse lyrique Eschyle imprime à son style dans ces morceaux mêmes qu'une analogie de mouvement et de caractère semble d'abord rapprocher de l'épopée.
Eschyle n'avait pas trop de toutes les ressources de son imagination pour animer et varier la matière uniforme et froide que lui offrait le plan de cette scène. Mais aussi, quelle vigueur de dessin, quelle vivacité de coloris dans ces portraits, dont la succession symétrique ressemble à l'ordre d'une galerie ! quelle diversité frappante dans ces figures toutes empreintes d'un même sentiment, la fureur guerrière! qu'ils s'y détachent surtout, en traits caractéristiques, et cet impatient Tydée qui, arrêté sur les bords de Tlsmène par les retardements du devin, l'accuse de flatter lâchement la mort et le combat, s'éciie comme le dragon sifflant aux rayons du soleil, s'agite comme le coursier dont le souffle et les tressaillements hâtent le signal de la trompette*; et cet orgueilleux Capanée, qui, dans son audace, n'a rien d'un mortel, qui veut renverser Thèbes malgré les dieux, sans se plus soucier du courroux de Jupiter tombant sur la terre en traits enflammés, de ses éclairs et de ses foudres, que des chaleurs du midi*; et ce Parthénopée, enfant viril, au visage paré des grâces du premier âge, mais au farouche regard, mais à l'âme cruelle^; et cet Amphiaraûs, sage vieillard, valeureux guerrier, résolu à mourir avec honneur pour une cause qu'il déteste ^ Que dire enfin de la richesse d'invention qui brille dans tous ces emblèmes \ toutes
1. V. 371. — 2. V. 448-9. — 3- V. 3G6, 3GS, 378-9. — 4. V. 410, 412-16.— 5. V. 618-522. — 6. V. 454-5, 574.
7. Un contemporain d Eschyle, Pindare (P!///i., VIII, G4) en prêtait de semblables aux fils des aept chefs, aux Iti)igonos. Il introduisait dans son ode Amphiaraûs, qui s'écriait prophétiquement : a Je distingue.... je vois près des portes de ïhùbcs, au premier rang des combattants, Alcméon, dont le bras agile le dragoa tacheté peint sui son bouclinr.... » Les sept chel's otit aussi des boucliers ornés de figures emblématiques dans les Phéniciennes d'Euripide ('/. 1109 sqq.}.
ces devises de guerre, antérieurs de tant de siècles aux ingénieux symboles de notre chevalerie; de la souplesse, de la promptitutie d'esprit avec lesquelles le général thébain les explique à son avantage, et, selon le penchant superstitieux de ces temps reculés, les tourne en présages funestes contre ses ennemis?
On rencoulre dans ses réponses une idée et un tour dont les historiens latins, Tite Live, Tacite, et je crois aussi Quinte-Gurce, ont orné, sans doute par rencontre acci- • lenttlle plutôt que par ^oût d'imitation, leurs harangues militaires*. «Une riche armure n'a rien qui m'effraye, s'écrie Êtéocle. Des emblèmes ne font point de blessures. Que peuvent ces aigrettes, cet airain sonore, sans la lance*? »
Quelque étincelante de beautés poétiques que soit cette scène, nous ne pouvons nous défendre^ accoulumi's que TOUS sommes à la vive allure de notre drame, de la trou- \er bien longue. Euripide ' déjà, nous le verrons ailleurs*, en jugeait comme nous. Ce n'est pas cependant, comme il est visible, sans une raison dramatique qu'Eschyle l'a ainsi prolongée. Par tous ces développements lyriques et épiques il a voulu préparer l'explosion subite, inattendue, terrible, de l'élément tragique que recelait son œuvre. Ainsi, quand les nuages se sont lentement amoncelés, éclate tout à coup la foudre.
L'espion a nommé, comme septième assaillant, Poly-
Seulement le poète, faisant remarquer (v. 751), en critique peu respectueux pour Eschyle, l'inconvenance d'un pareil détail descriptif au moment le plus pressant de l'action, l'a différé jusqu'au récit qui la termine. Macrobe (V, 18) nous a conservé un passage de la tragédie de Méléagre, par le même Euripide, où, parmi les héros rassemblés pour la fameuse chasse de Calydon, Télamon est représenté avec un aigle d'or sur son bouclier. Dans le tome II,pag3 438, des Mémoires de V Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Fraguier, jaloux de trouver consacrée par les usages de la plus haute antiquité une des fonctions principales de sa compagnie, a peut-être accordé aux emblèmes guerriers, aux devises des srpt chefs argiens et de leurs antLgonistes thébains, qu'il commente ingénieusement, dont il explique assez subtilement la diversité chez Eschyle et chez Euripide , un caractère trop historique.