CHAPITRE QUATRIEME
Promettiez.
Cette antique trapé lie, si unanimemenl admirée an jourd'hni, a été longtem] nous l'objet d'un mé|
lort étrange. Kn vain [e peuple athénien, juge compétent et éclairé de ses plaisirs littéraires et du mérite poètes, l'avait honorée d'une couronne; en vain Aristote l'avait citée comme exemple du genre dans lequel son sublime auteur s'est exercé; il a loi . plu à nos ontiques de la faire descendre du rang où l'avait placée l'antiquité, de n'y voir qu'une production bizarre, irrégulière, monstrueuse. Le plus singulier, c'est que cette prévention contre un chef-d'œuvre du théâtre primitif d'Athènes n'était pas l'erreur particulière de quelques détracteurs superficiels de la tragédie grecque, de quelques admirateurs exclusifs de uotre tragédie. Dacier, ce disciple superstitieux des anciens, découvrait, dans le Promèlhèe, des choses qui n'étaient pas moins, disait-il, contre la nature que contre l'art: il l'appelait un monstre dramatique1. Brumoy2, plus réservé dans ses expressions, ne le jugeait pas avec beaucoup plus de faveur. Lefranc de Pompignan, qui l'avait traduit en prose et imité en vers3, Kochefort*, Barthélémy5, mêlaient à leurs éloges des reproches semblables. Faut- il s'étonner du ton dédaigneux de Fontenelle, de Voltaire, de La Harpe, en parlant d'un ouvrage abandonné par les plus ardents défenseurs de
1. Trad. de la Poétique TAristote; Rem. sur le ch. xiv. — 2. Th dtre ries Crée*. — 3. Trad. d'Eschyl., préf., Prométhée, trag. lyr P'éf. — 4. Nouveau Thédire des Grecs. — 5. Voyage du jeune A-tacharsis, lxx.
PROMÉTIIÉE. 251
l'antiquité? « On ne sait ce que c'est, disait Fontenelle *, que le Promélhêe d'Eschyle; il D'y a j i sujet ni dessein, naais des emportements fort poétiques et iort hardis. Je ïrois qu'Eschyle était une manière de fou , qui avait 'imagination très-vive et pas trop réglée. » Voltaire n'y aisait pas tant de façons; il n'adoucissait sa critique par tucun éloge; les compositions d'Eschyle n'étaient pour lui rue des pièces barbares. « Qu'est-ce, ajoutait- il2, que Vulcain enchaînant Prométhée sur un rocher, par ordre le Jupiter? Qu'est ce que la force et la vaillance qui seront de garçons bourreaux à Vulcain? » Remarquons, en jassant, . qui; dans l'ouvrage d'Eschyle Vulcain n'a pcS le garçons-bourreaux; c'est lui, au contraire, qui sert l'exécuteur aux ordres de la Force et de cette autre divilité allégorique qu'il plaît au critique, ou plutôt au paodiste, d'appeler la Vaillance, mais que le poète grec, l'après Hésiode8, nom i.e plus raisonnablement Kccrro*;, la Puissance , comme on traduit généralement aujourd'hui. )n ne pouvait attendre de La Harpe beaucoup d'indulgence pour une pièce si maltraitée par Voltaire, qu'il l'avait guère l'habitude de contredire, dont le plus souent il adoptait do confiance et commentait les jugement-. foraine son maître, il est. mai t fort peu le Prométhée^ et, ans même daigner s'arrêter à lui faire son procès, il se ontentait de lui prononcer son arrêt en ces termes : « Gela te peut pas même s'appeler une tragédie *. »
Grâce aux belles remarques de quelques littérateurs élèbres de notre âge, de Lemercier5, d'Andrieux 6 pariculièrement, qui ont célébré le Pro)iictlii'e à l'égal de N. Schlegel, ces légèretés de Fonteuele, de Voltaire, de ja Harpe, ne sont pas restées le dernier mot de la critique rançaise.
1. Remarques sur Aristophane. — 2. Dict. philosoph., article Art Iramatique. — 3. Theog., 384. — 4. Lycée. — 5. Cours analytique de ture, t. ltr.
6. Dmrrtatiqn sur le Prométhée enchaîné d'Eschyle lue à PAc.<l nie françùae en 1820, insérée, le mois de juin de la même année, ai is 1h Revue encydopidique, t. VI, et depuis, en 1823, au t. IV de es œuvres.
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Le procès de la gloire d'Eschyle, tte
postérité athénienne que seule il avait in\op. commencé auprès de cette autre postérité j laquelle il ne songeait pas, et qui, étrangère par sa I par son goût, par ses mœurs, par ses institution! civiles et politiques, par ses croyances religieuses, à l'esprit des compositions du vieux poëte, les a le plus souvent mal comprises, se contentant d'y apercevoir quelques traits épars d'inspiration poétique, et ne voyant dans tout le reste que les hardies mais grossie i ébauches d'un génie barbare et inculte. C'est ainsi qu'en pensent tous les critiques dont j'ai rappelé les censures : tons admirent, chez Eschyle, la grandeur et la force des idées, l'éclat des images, la vivacité des mouvements, ce qui est beaucoup sans doute; mais tous lui refusent, en même temps, l'art de la composition, dans lequel cependant Eschyle s'est montré si grand maître et qu'on ne peut méconnaître dans ses ouvrages quand on n'y cherche pas autre chose que ce qu'il a voulu y mettre. Ne le comparez pas aux tragiques modernes, avec lesquels il n'a rien de commun; ne le rapprochez même ni d'Euripide ni de Sophocle, auxquels il a ouvert la voie, mais qui ne lui ressemblent guère davantage : Eschyle occupe une place isolée dans l'histoire de l'art; ses tragédies sont d'un genre qui ne s'est jamais reproduit sur aucune scène, et dont sans doute ses prédécesseurs ne lui avaient laissé que de bien imparfaits modèles. C'est cette tragédie qu'Aristote appelle simple, tragédie singulière, où ce qui, depuis, a fait l'intérêt principal de toute œuvre dramatique, ne se rencontre pas encore; où il n'y