L'OCEAN
Tu conseilles, nmi, les autres mieux que toi. J'en ai dans ton malheur une preu . ne.
Mais ne réprime pas le zèie qui m'entraîne. Jupiter, j'en suis sûr, se rendant h mes vœux, T'affranchira bientôt de ces injustes nœuds.
Je loue et je louerai toujours un si beau zèle ;
Aux devoirs d'un ami tu n'es pas infidèle.
Mais ne fais rien pour moi; car, malgré ton désir.
Tes généreux efforts ne pourraient me servir.
A l'abri du danger demeure avec prudence
Je suis bien malheureux; mais, malgré ma souffrance,
Le mal des autres dieux ne me réjouit pas.
Le traducteur a légèrement faussé le sens dans ce dernier vers, et, dans les autres, le ton des personnages et l'intention du poëte, comme le fera voir suffisamment cette traduction moins élégante, mais moins solennelle :
J'admire que vous ne soyez pas vous-même compromis dans ma cause, vous qui fûtes en tout mon complice et mon aile Mais laissez, ne vous mettez point en peine; aussi biea ne le persuaderiez vous point; il n'est pas facile à persuader. Gardez même que cette démarche ne vous attire quelque disgrâce.
l'océan.
Tu conseilles vraiment les autres mieux que toi-même; tes paroles le prouveraient toutes seules. J'y cours cependant, ne me retiens plus. Je me flatte, oui je me flatte que Jupiter ne me refusera pas ; qu'en ma faveur il te délivrera de ce supplice.
Je vous suis obligé, croyez-le bien, et le serai toujours. Votre
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zèle est sans bornes. Mais ne cher hez point à me servir; ce serait peine inutile que d'en faire davantage. Tenez-vous en repos, à l'abri. Je suis bien malheureux; mus je ne voudrais pas que pour moi d'autres fussent entraînés dans le malheur J.
Les Grecs, qui savent si bien quitter le sublime, quand il leur convient de descendre, ne sont pas embarrassés d'y remonter. Dans cette même scène qui, au milieu des impressions les plus douloureuses, provoque le sourire du spectateur, se rencontre un morceau d'une magnifique poésie. Eschyle y décrit les châtiments infligés par Jupiter à quelques-uns des adversaires de son nouveau pouvoir, au frère de Prométhée, Atlas, au monstrueux Typhon. A quel rôle appartient cet admirable hors-d'œuvre? Est-ce de la part de l'Océan un conseil de soumission, de la part de Prométhée un conseil de prudence?
. Grammatici certant et adhuc sub judice lis est ». A quelque personnage qu'il faille le donner, il marque
2. M. Puech s'est décidé pour la seconde opinion par un motif que je ne saurais admettre. <■ La poésie qui caractérise ce morceau est trop élevée, dit-il, pour l'Océan, qui s'exprime toujours avec simplicité et naturel. » Rien ne le distingue, sous ce rapport, des autres personnages de la pièce; son langage s'abaisse ou s'élève selon l'occasion ; et, dans les vers qui ouvrent et terminent la scène, et où il parle de son voyage aérien et de son coursier ailé, 292 sqq., 401 sqq , il est certainement d'une grande hardiesse d'expression Un motif meilleur eût pu autoriser M. Puech à s'écaner avec Blornfield, Elmsley, Boissonade, etc., de l'opinion du scoliaste, suivie de préférence par Stanley, du Theil, Schût/, Bothe, etc. Lorsque Eschyle, peut-être alors habitant déjà la Sicile, en poète à moitié sicilien, en poète courtisan d'Hieron, qu'il célébra même dans une tragédie particulière comme fondaieur de la ville d'Etna, la nouvelle Catane, ainsi <;u'un autre panégyriste du roi de Syracuse, Pindare, Pyth., I, 29 s,q.; lorsque Eschyle, dis-je, ajoute a ce <| n'avait dit de la défaite et du supplice de Typhon l'auteur de la Théogonie, 818 sqq.. l'annonce prophétique des éruptions récentes du volcan (la Chronique de Paros conforme, ou peu s'en faut, à ce qu'en dit Thucydide, à la fin de son IIIe livre, les fait commencer l'année de la bataille de Platée, c'est-à-dire la deuxième de la lxxv8 olympiade), c'est bien au dieu prophè'e qu'il do't laire prononcer cet oracle. Un des derniers traducteurs d'Eschyle, M. Vendel-Heyl {Nouvelle Bibliothèque grecque-française , Paris, 18^6), par une conjecture qu'il soutient d'une manière spécieuse, a essayé de mettre tout le monde d'accoid en partageant le mirceau entre l'Océan et Prométhée.
l'extrême limite OÙ 1m famili
tés de son dialogue, l'audacieux génie d'J vira a montrer dan quelle m< i h i-
bile traducteur que j'ai déjà cité, de reproduire cette an laoe i modèle
Crois-moi, je plains le sort de mon frère, d'Atlas1, Qui, debout sur la ri1
orte incessamment ''t le Ciel et la !
Colonne* indestructible et fardeau si pesant! Je plains aussi Typhon, ce monstrueni géant
Qui de la Cilicie habitait les retraites,
Ut dont un bras puissant a courbé les cent U
Seul, des dieux conjur- s il arrêta l'effort;
De sa bouch- en siiflant sortait un bruit de mort;
De s^s yeux jaillissait un regard de Gorgom ;
Déjà de Jupiter il renversait le trône,
Mais ce trait vigilant qui part du roi des ci-ux,
Cette foudre qui tombe en vomissant des feux,
Étouffa son orgueil et sa menace altière.
Jusqu'au fond du cœur même atteint par le tonnerre,
11 perdit sa vigueur et tomba foudn
Maintenant, vain débris, il languit tout broyé,
Frès d'un étroit parage entrouvert par l<-s ondes,
Et soutient de l'Etna les racines profondes.
Sur le sommet, Vulcain frappe le 1er brûlant,
Et de ces monts un jour, en fleuve se roula' t,
La flamme doit bondir dans la plaine fertile,
Et de ses flots ardents dévorer la Sicile.
Par ces traits enflammés parc^s torrents de feu,
Sans apaiser jamais ses transports furieux,
Eiicor tout calciné par la ■ éleste flamme.
Typhon exhalera le courroux de son âme5.
Ces vers ont de l'élégance, de l'énergie, de l'éclat; ils
1. Dans une peinture antique reproduite et expliquée par M. Guigniaut. Religions de l'antiquité, t. [V, part. Ire, p. 254. 253; part. Il, planch. CLVIII bis, 603 a, Proméihée et Atlas « les deux patients de l'Orient at de l'Occident, sont rapprochés l'un de l'autre, comme dans le Pro m éthée enchaîné d'Eschyle. »
2. Cf. Hom., Odijss., 1, 53; Hesiod., Theog., 517; Herodot. , IV, 184, etc. — 3. V. 355-380.
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ont bien plus fidèles que ceux où Légouvé1 a rendu, ion sans verve poétique, le même passage; mais repro- ;uisent-ils toujours, et pouvaient-ils reproduire l'audace e l'expression grecque? Quand, par exemple, elle doDne la lave de l'Etna des dents qui dévorent les fertiles plaines e la Sicile2, cette audace ne s'apprivoise-t-elle pas, pour insi dire, dans ce vers :
Et de ses flots ardents dévorer la Sicile,
eau vers, je le veux bien, mais trop conforme au style létaphorique ordinaire, c'est-à-dire à un style dont 3 caractère figuré s'est peu à peu effacé par l'usage, qui st presque devenu le mot propre? Il est dans le génie e notre poésie de mêler, de fondre ensemble les deux îrmes dont le rapport produit la métaphore, de sorte ue l'esprit passe presque insensiblement de l'un à autre. Il est dans le génie de la poésie grecque, du loins de celle d'Eschyle, de rechercher, dans ce rapprohement, quelque chose de brusque, de heurté, d'incohésnt. Commeut deux procédés si contraires se traduiaient-ils l'un par l'autre?
Veut-on un autre exemple, pris dans la môme scène, e la difficulté pour un traducteur d'atteindre à la hariesse figurée du style d'Eschyle? Dans l.e dialogue qui ait le morceau cité tout à l'heure on distingue ce pasîge8 :
t Ne pen^es-tu pas comme moi, Prométhée, que les discours
1. Mercure de France, 4 octobre; Moniteur, 12 octobre 1807, avec lusiems autres morceaux également traduits du Prométhée d'Eschyle, oyez encore le Génie du thédti e grec primitif, ou Essai d'imitation d'Eshy e en vers français parK. Terrasson, 1817 ; une imitation en vers f'r.'inlis de la première scène de Prométhée, insérée par M.Thery, en 1820, ans le Lycée français, t. V, p. 394; les Œuvres d'Eschyle, traduites en 3rs français par S. T. G. Biard, 1837, et par Fr Robin, 1846; enfin la •aduction du Prométhée, par extraits, dans V Anthologie dramatique u ihédlre grec, de M. Magne, 1 846 ; en entier, dans le recueil où, mis :e titre de la Grèce tragique, M. Léon Halévy a reproduit aus-i, en ers taciles et élégants, quelques-uns des chefs-d'œuvre d'Eschyle, de Dphocle ot d'Ku.ipide, 184<i-186l. — 2. V. 375-377. — 3. V. 38ô sqq.
ESCHYl.i . — 18
ni • qui r - Oui,
amo lie lu cœur on saisit. |'j| m-
l' ri ii i mrro I dont il i lé. »
UiceVon1, car c'est lui, prohal l non Atti
qu'il faut regarder comme l'i
lire, CicérOD amortit quelqi la vivacité du l
grec dans cette version d'ail le
Atqui, Prometheu, tu hoc •
M < • < i « , r i posse rationem (oratioi
— si cruidem qui tempesiivam medioinam admovens
Non au gravescens vulnus iiiidat manu^.
« Tu penses probablement, Prométliée, que des dise peuvent guérir la colère ? Oui, si l'on propos, et qu'évitant d'irriter la b. essuie, on n'y porte pas violemment la main. »
Il y a dans le grec une expression, rçpiYwvTa, à laquelle n'ont pu atteindre les vers de Gicéron, mais qu< prose avait mieux reproduite un peu plus haut par ces mots sur le premier accès de sa douleur, lorsqu'il perdit sa fille : Eratin tumore onimus.
Mais laissons ces détail^, et revenons à ce qui doit surtout nous occuper, l'ensemble de l'ouvrage dans lequel une seconde scène épisodi jue introduit un personnage assez étrange, la nymphe Io. Il faut sYntendre toutefois sur cette étrangeté, la réduire à sa mesure, et ne pas croire, avec le bon Dacier8, que la fille d'Inachus se montrait sur le théâtre précisément comme la représentait la fable pendant ses courses vagabondes, sous forme de génisse. Qu'elle paraisse ainsi sur la corbeille ! d'or, chef-d'œuvre de Vulcain, qu'Europe remplissait de fleurs, quand elle fut ravie au rivage phénicien par un fallacieux taureau , on ne peut blâmer Moschus de le supposer dans la pièce charmante où la peinture en appa- ! rence accidentelle de la métamorphose d'Io lui sert à
t. Cf. Menandr., Gn Mono^Hch., v. 258, 213, 319, 326.-2. Tue, ÏTI, 31. — 3. Rr~"*rquei sur l Art poétique d'Aristote.
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préparer ingénieusement ce'le de Jupiter4. Qu'Ovide s'amuse à peindre2 la fausse génisse voulant se découvrir à son père, et ne pouvant que mugir tendrement, lécher la main chérie qui lui présente sa nourriture, enfin tracer du pied, sur le sable, des caractères où le triste Inachus lira le nom de sa fille, la merveille de cette transformation, de cette reconnaissance, exprimée avec art, avec agrément, dans une description, dans un récit, pourra être acceptée et même bien reçue du lecteur, facilement persuadé, des Métamorphoses; mais il ne faudrait pas certainement attendre d'un spectateur à qui on oserait en offrir l'impossible et choquante représentation, autant de complaisance :
Quodcumque ostendis mini sic incredulus odi.
E-chyle concilie le respect de la vraisemblance dramatique avec ce qu'il doit de fidélité à la tradition fabuleuse. Io, chez lui, a conservé la figure et la voix humaines; seulement, comme dans les œuvres de la statuaire8, un détail caractéristique permet à l'imagination de voir ce qu'on ne pouvait montrer aux yeux. La malheureuse Nymphe, quelques vers l'indiquent*, porte des cornes sur la tête; à cela se borne le prodige que complète l'égarement de son esprit. Car, on l'a remarqué, le poète, nous donnant à moitié le change, nous permet quelquefois de penser qu'Io se figure être ce qu'en effet elle n'est pas Quand il annonce, par exemple, le dénoûment de son aventure, il ne dit pas, comme il le devrait, qu'elle recouvrera sa forme première, mais qu'elle
1. ldyll., IT, 44sqq. Ces deux aventures avaient été de bonne heure rapprochées. Hérodote, au commencement de son Histoire, 1, 2, rappelant les griefs réciproques des barbares et des Grec>, parle en même temps d'Io et d'Europe enlevées, dit-il, d'après les traditions des Perses, la première à l'Argolide, par des Phéniciens (c'est aussi ce que dit Lycophr n, Cassandr., 1291), la seconde à la Phénicie, probablement p;ir des Créiois.