V. 439-519 sqq. — 2. W. Scott, La jolie fille de Perth
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LES PERSES
des mœurs.... des vainqueurs et des vaincus, tracées avec un éclat de couleur qui n'ôle rien à la fidélité... »
J'emprunterai à Shakspeare, déjà cité dans ce chapitre à l'occasion de cette même scène, le sujet d'un autre rapprochement. La succession de nouvelles funestes qui apprennent, coup sur coup, à Richard II * que ses derciers
soldats, ses derniers serviteurs l'ont abandonné, que tout son royaume, en attendant sa couronne, passe à Bolingbroke, n'est pas sans rapport, pour le mouvement et la gradation, avec cette longue révélation des disgrâces de
la Perse, où Eschyle a montré à un si haut degré le patriotisme du citoyen, l'imagination du poète, et, selon moi, l'art de l'auteur tragique.
W. Schlegel, son admirateur, mais qui parle des Perses avec quelque légèreté, a tort de prétendre qu'après la scène du messager l'action n'avance plus d'un
pas. Il n'y a pas d'action dans cette pièce, nous l'avons déjà dit; mais il y règne un intérêt toujours croissant et
qu'Eschyle ne laisse jamais fléchir. On s'en convaincra facilement en parcourant les scènes suivantes.
Les Perses au désespoir évoquent l'ombre de Darius, idée grande et naturelle : elle est dans les mœurs et les superstitions du pays et, comme on l'a remarqué, n'est pas non plus étrangère à celles des Grecs ^ ; elle est suffisamment préparée par le songe mystérieux qui a
montré à la reine Atossa l'ombre de son époux; enfin
Pempire n'a pas eu de pKis illustre souverain que Darius, ses anciens sujets s'adressent à lui avec confiance comme
à un dieu tutélaire*; « s'il y a quelque remède à nos maux, disent-ils eux-mêmes^ lui seul peut nous l'appren-
1. La vie et la mort de Uichard II, acte III, se. ii. Butler établit d'autres rapprochements avec le 1V« acte de Henri V, dont le sujet e-t la bataille d'Azincourt.
2. E. Houx, Du merveilleux dans la tragédie grecque, p. 11 et 75 : «.... Quels doutes l'évocation de Darius p uvait-elle inspirer, quand, devant l'assemblée générale de Sparte et de tes alliés, le Corinthien Sosiclès racontait gravement, et avec les circonstances les plus étranges, l'évocation de Melissa, femme de Périandre (Hérod., HIst.,
^^^ ESCHYLE
dre. » Ce devait être un imposant spectacle que cette grande ombre sortant de son tombeau, et à ses pieds tous ces vieillards pleins d'un respectueux effroi qui n'osaient lui répondre. Pour Je dire en passant, Voltaire eût pu autoriser c'e l'exemple d'Eschyle VefTronterie reprochée spirituellement, par Lessing % au spectre de Ninus sortant de son mausolée, en plein jour, au milieu de rassemblée
des Etats de Babylone. Interrogée, à son tour, par son
ancien époux, Atossa se chargeait enfin de lui apprendre
les desastres que l'imprudence de leur fils avait causés^à la Perse, et ce confident du destin, dont la présence semblait amener la fatalité sur la scène, reconnaissait dans ce récit l'accomplissement d'anciens oracles dont il avait cherché vainement à retarder l'effet; il recommandait aux Perses, comme unique moyen de salut, de ne jamais combattre les Grecs; il rappelait la défaite de Marathon
et faisait prévoir celle de Platée. Ainsi, par une invention
pleme de hardiesse et de génie, lepcëte trouvait moyen de rassembler dans un même cadre, sans blesser la vrai-
men
xem^ ^.w««, i uoagu uijiversej ciiez les poètes épiques et dramatiques tant anciens que modernes, d'entourer d'obscurité et de .^Jln= ^V ^P^^'T'''' f; "^PP^"^ ^"^^« ^"t'-e^ ^«« ténèbres des Cim- ?T V m "l'n' k' ^'' '"''''' V"'^^^^^ ^^ nécromancie (OdysTe, ^i'. ifi^^ °-"?''^ ^^?' P^".*^^,^^ ^^ jour, prête aux évocations de Tirél siasla foret ou le conduit Séné iue {^'di>., 530-GoS) ■ la sombre caverne dans aquelle, aux lueurs du crépuscule, leVâc6e^rde shaksl peare consulte les sorcières (act. IV, se. n); et/dans d'autres tra^^^^^^^^^ du même voele II amlct visité de' nuit par le spectre ie son père
comme aussi Jiichard III (act. VI, se. m) par les fantômes de ses vicfi! mes, Brutus UuWs César, act. JII, se. iv par son mauvais génie Avec Lessing, il censure Voltaire, mnis il fait gnlce à Eschyle fl'exrusln? surlimpo.sibil,te,clans des théâtres découverts, où los rep^ésentau'ons avaient lieu en pem jour, de rendre la nuit sensible autrement que par un appel a l'imagination cr.mplaisante des spectateurs Les ragi^ ques grecs ont quelquefois usé discrètement ûi cette ressource lu début de quelques-unes de leurs tragédies où l'action é ait supposée commencer de nuit; peut-être, par exemple, de la tragé.lie des Pmf* (voy. plus haut, p. 223, note 1) ; très-ce rtaïnement de la tragédie d'Joa* memnon; chez Kunpide, de son Electre, de son IphigenieluAuH^e de son //ecube. Lui ipide, on doit le dire, a par tVop exiué du nublii athénien, en le forçant à démentir le témoignage de ses yeux pendant
LES PERSES
semblance, tous les triomphes de sa patrie, l'histoire entière de son indépendance * ; ainsi il humiliait, dans la personne de Darius, toute la gloire de la Perse, dont C9 grand prince était le représentant. Mais quel éclat singulier une apparition si extraordinaire devait répandre sur cette victoire de Salamine qu'il avait voulu particniièrement célébrer? Qu'est-ce donc que cet événement qui
trouble jusqu'au repos des mortîs, qui les réveille au fond
de leurs monuments, qui les force à reparaître au jour
pour y sentir l'atteinte d'une douleur dont le trépas devait les affranchir ^ ? Celle que prête Eschyle au fantastique personnage qu'il ose introduire sur la scène tragique,
constraste singulièrement avec le violent désespoir que
font éclater les autres acteurs; elle est ca'me et majestueuse ; on sent que Darius est presque entièrement détaché des intérêts de la terre, qu'il ne partage plus les illusions des hommes, et que le malheur, auquel ils ne
s'attendent jamais, n'a plus le droit de l'étonner.
« Pare, reine; ne me déguise rien. L'infortune est le partage de l'humanité ; l'homme doit s'y attendre ; de la mer, de la
terre, viennent aux mortels bien des maax quand leur vie se prolonge '. »
Et quel étrange adieu il adresse, rentrant dans sa torobe, à ces vieillards éperdus :
«Malgré tant de disgrâces, accordez encore à votre âme quelque joie, pendant les jours qui vous restent. Chez les morts,
croyez-moi, la fortune n'est plus rien*. >
On l'a rapproché * des ps rôles plus graves que, chez
1. L'ouvraf^e nnc paraît par là très-complet, et je ne vois pas la nécessité du complément trilogiqtie que lui ont donné, par leur explication du Vhinée et du GlaucuSy Welcker et les critiques qui l'ont suivi. (Voyez plus haut, p. 28 et 216.)
2. V. 716. Cf. 266. Dans Tun des deux passages, les Fidèles se plaipnent que leur longue vie les ait condamnés à entendre le récit des calamités de la Perse; dans l'autre, Atossa trouve Darius heureiix d'être mort avant de les voir :
Tuque, o sanclissima conjux,
Félix morte tua, neque in hune servata doloremi
(Virg.,y£îi.,XI, 158.)
5. E. Houx, Du merveilleux dans la tragédie grecque, p. 141-42.
Sophocle *, Hercule, avant de remonter aux deux, adresse aPhiloctete:
pecter
vivent ou qu'ils meurent, elle ne périt pas, .
Je ne refuse à croire que ce dernier passage, tout beau
qu 11 SOU doive être regardé comme la condamnation de
1 autre. Hercule parle à de futurs vainqueurs qui abuseront de la victoire, devant ce Pyrrhus qui, avec inhumanité avec impiété, profanera par le sang de Priam l'autel de Jupiter Darius parle à des vaincus, qu'il relève avec bonté de leur découragement, par la corsidération du néant de ces grandeurs, de ces prospérités mortelks si prisées, si regrettées ici-bas. Un tel mé'ange de vues suné.
Heures sur les choses humaines avec une royale et pater
nellu condescenrlance me semble marquer bien babile-
ment la physionomie de Tétrange personnage. De toutes les OTibres que l'on a fait paraître sur la scène, celle-ci est peut-être la seule à laquelle l'art du poêle ait su prêter un caractère '. ^
■ ■P"®i ^''tJP^ '■■ouvé grâce devant un spiriiuel pané-vriste de Shakspeare ', qui, avec une partialité dont°ia gloire de son auteur n'avait nul besoin, et dans le parallèle force d ouvrages et de scènes tout à fait disparates (car que peut-il y avoir de commun enire les Perses et
Hamlct, entre l'apparition solennelle de Darius et le spectre du vieux monarque danois, errant, solitaire parmi les ténèbres), la en quelque sorte conjurée par des objections que je ne reproduirai point ici, v avant implicitement répondu tout à l'heure Je reviendrai sur