‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 108 sur 893 · Siebelis, Butler, Boissonade · texte numérisé non relu

Siebelis, Butler, Boissonade

LES PERSES

au parti désespéré que proposent quelques critiques, de retrancher ce vers en litige, comme ayant passé d'une glose marginale dans le texte d'Eschyle *.

Une diftérence dont on s'est encore étonné regarde le récit du massacre des Perses dans l'île de Psyttalie. Il est très-court, chez Thistorien *, très-développé chez le poëte'.

Faut-il, comme on n'y a pas manqué, supposer à celuici rintention secrète de faire valoir, aux dépens de Thémistocle, Aristide qui dirigea cette action particulière?

On a fort bien répondu* qu'une telle intention est hautement démentie par la place bien plus importante qu'occupe, dans Tensemble de l'ouvrage, la vicloire navale dont Thémistocle eut surtout Thonneur. J'ajouterai, ce que j'ai déjà eu occasion de dire*, que pour Eschyle, à qui l'on prête bien gratuitement des préférences si malveillantes et des calculs si mesquins, la grande journée de

Salamine n'a qu'un héros, qui n'est ni Thémistocle ni Aristide, mais le peuple athénien lui-même. L'étendue qu'il a donnée à ce que, pjus tard, Hérodote a rappelé succinctement, a sa raison, je pense, uniquement dans l'économie générale de la scène. Elle était ordonnée de telle sorte, on

l'a pu voir, qu'une progression de nouvelles de plus en plus

funestes y fit croître à chaque révélation la terreur et le désespoir.

Si, par certains détails, l'auteur des Perses diffère d'Hérodote, on peut dire qu'il lui est conforme en ce qui

concerne la marche générale des événements et surtout

les causes, que, d'après l'esprit du temps, esprit dont s'inspirait rhistoire, non moins que la tragédie, il se plaît à

leur attribuer. C'est chez Xerxès l'enivrement de la fortune et de la flatterie; chsz les Grecs, la force indomptable que trouve le peuple le plus faible dans l'amour de sa

liberté; c'est, au-dessus de ces causes humaines, l'action mystérieuse d'une puissance jalouse de la prospérité des

1. Porson, Schûtz, Bothe, Blomfield. — 2. Herodot., //û^, VIIî, 95. — 3. iEschyl., Pers., 440 sqq. — 4. H.Weil, De Tragœdiaruw, grœcarum cum rébus j)uhlicis conjunctione, p. 3 sqq. — 5. Voyez plus haut,

pages 213 et suiv., 230.

If

ESCHYLE

mortels et irritée de leur orgueil, qui en attend le dernier terme pour les humilier et les punir. Qui ne croirait entendre un des sages vieillards qu'a fait parler Eschyle quand au VII- livre de l'Histoire d'Hérodote S le frère de Darius, AitaLan, dit à Xerxès, préparant son expédi-

lion : ^

« .... Ne voyez- vous pas que les édifices, les arbres les plus

élevés sont par la les plus en butte aux traits de la Divinité 9 Ce

qui porte trop haut la tête, elle se plaît à l'abaisser. Aussi une nombreuse armée peut-elle être détruite par une poi^néo

d hommes. Que Dieu lui envoie la terreur, qu'il la froubfe de

son tonnerre et elle périt frappée par quelque indigne cata-

kilul'..'.'! "^ orgueilleuses, il ne les permet qu'à

Et cet oracle, que rapporte avec admiration Hérodote»

8erait-il déplacé dans la tragédie d'Eschyle? '

« Quand ils auront couvert de leurs vaisseaux le rivage sacré

d'Artémis et ce ui de Cynosure ; qu'ils auront, pleinsd'un espo r

nsensé, rumé la florissante Athènes; alors une déesse la lu '

tice réprimera le jeune audacieux, fils de l'Insolence, qui voudrait, dans sa fureur, tout remplir du bruit de son liom U'i\ ram se mêlera avec l'airain; Mars rougira de sang la me; sur la Grèce luira le jour de la liberté amené par le fils de Saturne

au vaste regard, et par la sainte Victoire. .>

Concluons qu'Eschyle a été souvr.nt hislorien comme Hérodote, Hérodote poète comme Eschyle. Quelque chose des grands effets de la représentation des Perses dut se reproduire quand, environ vingt-sept ans après, Hérodote

vint lire son histoire aux Athéniens. Jean de Muller'

faisant ce rapprochement, souhaitait éloquem'nent qu'un jourput luire pour sa patrie, dont il fût sinon rEschvle du

moins 1 Hérodote. "^ '

On trouve dans V Anthologie', sous le nom d'Eschyle des vers elegiaques qui ce sont point indignes d'être cités a la suite de ses Perses. Peut-êire se rapportaient-ils à quelque épisode des guerres médiques; mais on a eu tort

LES PERSES

d'y voir*, cela est bien évident, un fragment de cette élégie sur les guerriers morts h. Marathon, qui fut, dit-on%

pour notre poète, traitant ce sujet concurremment avec

le pathétique Siinonide, l'occasion d'une défaite poétique,

et, par le dépit qu'il en éprouva, la cause de sa retraite en

Sicile. Il nous reste de Simonide', à défaut de ses pièces

si regrettables sur Marathon, sur Salamine, sur Platée,

une épitaphe pour le tooibeau des Thermopyles, qu'il appelle éloquemment un autel* ; si belle qu'elle soit, je ne trouve point qu'elle efface les vers élégiaques d'Eschyle,

i'épitaphe qu'il a composée pour un tombeau moins glorieux et maintenant oublié :

a: Ces braves aussi, la noire Parque les a frappés , lorsqu'ils

sauvaient leur patrie aux riches troupeaux. Leur gloire vit toujours, s'ils ne sont plus, ces malheureux désormais revêtus de la poussière de l'Ossa*. »

A cette citation aj*outons-en une autre, nécessairement

bien courte, il faut le regretter, mais non cependant sans intérêt. De la tragédie de Moschion* où reparut plus tard

le sujet des Perses, mais ramené dans Athènes même, avec des Athéniens pour personnages comme pour spectateurs, de cttte tragédie historique dont Thémistocle lui-même

était le héros et qui s'a^ipelait de son nom, quelques mots sont restés^ qui ouvrent au lecteur d'Eschyle une scène

toute nouvelle. C'est Thémistocle, à ce qu'il semble qu'on

y entend, rassurant ses concitoyens contre la multitude de leurs ennemis :

« .... Un peu de fer peut dépouiller de leurs branches toute une forêt de pins, et il suffit d'une petite troupe pour vaincre

des milliers de lances — »

Ici se représente un rapprochement que nous ne devons

1. Slanley. — 2. Plutarch., ^yrApos., I, 10; Vit. AUschyl, — d,Diod. Sic, XI, II. — 4. Cf. iEschyl., Coeph., 100.

5. Anthol. Pal, Vil, 255. Je trouve les noms de Simonide et d'Eschyle rapproches dans la LXXIX* épître de saint Basile à Martinianus. 11 le prie d'intercéder auprès de l'empereur en faveur de la Gappadoce. Les misères de ce pays sont telles, dit-il, qu'elles ne pourraient être dignement déplorées que par un Simonide, ou mieux encore par un Eschjle!

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