CHAPITRE SEPTIÈME
I«s Eoménides.
Eschyle dans ses Euménides, comme dans son Prom hee, s est placé hardiment au sein d'une sphère toule merveilleuse. Le lui reprocherons-nous, avec quel-
tragédie le droit d'employer le merveilleux, non-s'eulement quand la croyance des spectateurs est disposée à l'adme tre, mais simplement quand il convient au sujet, qu'il
doit y jouer un rôle important, qu'à force d imagination et
aZ\ a ^?p ^""'^ ^"' P""*'" ''^ ^^ '■'^^"'é et de la vie. Un droit, dont 1 exercice ealt soumis à de telles conditions, est certa.nement bien loin de l'abus. Aussi combien de poëtCS dramatiques peut-on citer qui se soient montrés vrai- Es?hyï^°'' '" user? Deux seulement. Shakspeare et
Cette supériorité, elle leur vient sans doute, avant tout, des temps dans lequels ils ont vécu l'un et l'iutre, temps
et quelle habilele ils se sont emparés de cette superslilieuse disposition! dans quel mystérieux lointain, pour quelles causes étranges ils font mouvoir les personnages qui leur plaît d'emprunter à un monde surnaturel" S quelles préparations ils nous amènent à souffrir leur nrésence et à y croire! quel langage extraordinaire, inouï Is mettent dans leur bouchel Le merveilleux, ch z S
,1 1 r'"''f ' ""''' P^' " l-^'" es' ailleurs, une décoration de magasin qu'un mécanisme grossi!; produit au besoio .ur le tliéâlre; c'est une apparition
LES EUMÉNIDES
vérîfable, à laquelle on a foi comme aux vîsîons d'un songe.
Eschyle, d'un coup de sa baguette magique, fait tout à coup paraître le temple de Delphes, et sur le seuil la vieille Pythie, prête à entrer pour consulter Toracle. Un spectacle effrayant l'en repousse; elle y a vu, dit elte, dans le costume et l'attitude d'un suppliant, un homme aux mains sanglantes, à Tépée nue, et autour de lui, dormant d'un profond sommeil, des femmes d'un aspect hideux. Ce tableau*, que de vives expressions rendent présent à l'imagination des spectateurs, se découvre en partie à leurs yeux*, lorsque les portes du temple s'ouvrent pour laisser sortir Oresle conduit par Apollon.
Le dieu, qui a ordonné le meurtre, ne peut abandonner le meurtrier. Il a endormi les Furies pour le soustraire à leur poursuite, et il l'envoie, sous la garde invisible de Mercure, à Athènes, où il doit trouver des juges favorables. La Harpe, qui, sous forme d'analyse, a fait de celte pièce une véritable parodie, paraît s'étonner de la simplicité d'Apollon et d'Oreste, qui ne songent
1. Virgile s'en souvenait et l'a retracé, soit d'après Eschyle, soit
d'après Ennius, traducteur des Eummides, et peut-être aussi, bien qu'il n en re>te aucune trace, des deux premières pièces de VOrestie, soit enfin, selon le seuiiment de Servius, d'après Pacuvius, lorsqu'il a
dit : r j 1
Aut Agamemnonius scenis agitatus Orestes, Armatam facibus matrem et serpentibus atris
Quum fugit, ultricesque sedent in limine Dirae.
C'est aux mêmes souvenirs que Gicéron faisait appel lorsque, ne voulant voir daus les Furies que l'image symbolique du remords il disait : '
« Nolite....putare, quemadmodum in fabulis saepenumero videlis, eos qui aliquid impie scelerateque commiserint, agitari et perterreri Furiarum ta;dis ardentibus (Pro Sext. Rosc.Amerin. XXIV.)
« Nolite.... pulare.... ut in scena videtis,homines consceleratos impulsu deorum terreri Furiarum taedis ardentibus. Suaquemque fraus, suum facinus, suura sceius, sua audacia de sanitate ac meute delur-
bat : hae sunt impiorum Furiae, hae flammae, hse faces. Ego te non ve-
cordem, non furiosum, non mente captura, non tragico illo Oreste aut
Athamante dementiorem pulem, qui sis ausus, etc.... » {In Pison., XX.)
2. Par quel mécanisme ? Bœttiger s'applique à le faire comprendre dans une note intéressantp, Opusc, p. 354.
ESCHYLE
pas qu a leur réveil les Furies ne seront pas bien embarrassées pour relrouw.r leur victime. Il ne voit pas oa feint de ne pas voir qu'Apollon, en trompant leur vigilance, a
Isile sûr" ""^"^ "*^°''°^'" * ^-^^^^ '* '^™P' ^^ «^^" "°
La scène suivante, où l'ombre de Clytemnestre vient
réveiller les Furies, cette scène, d'une conception si originale et d un effet si terrible, n'a pas davantage obtenu grâce auprès du critique. Il emploie, pour la faire connaître une traduction de Lefranc de Pompignan, qu'il lu. plaît de déclarer fidèle, et il ne manque pas, aveJce consciencieux traducteur , d'interrompre à tout instant les discours de Clytemnestre par cette parenthèse bouffonne :/« Euménides ronflent. Je sais fort bien que cette parenthèse n est pas du fait de Lefranc de Pompignan.
qui la prise, ainsi que depuis De la Porte du Theil, dans
les éditions grecques. Mais je sais aussi qu'un judicieux
S'c 'V rr*"*' ''" supprimée', et avec grande
raison D abord ces sortes d'explications, mises entre
parenthèses, n'ont rien que de fort étranger à la poésie grecqud, qui s'explique ordinairement assez d'elle-même sans ce secours; ensuite, si les ronflements des Furies sont indiqués dans les vers dEschyle ', il est probable que Clytemnestre était seule à les entendre, ou que du moins comme l'a pensé Brumoy, quelque accompagnement musical en tenait la place. La musique et la poésie peuvent
tout exprimer» et, présentée par elles, la réalité la plus Ignoble et la plus repoussante se fait supporter. Boileau la dit, dans des vers devenus proverbe ; la scène d'Eschy.e le prouve. Qu'on lise ce morceau, vraiment étonnant par la familiarité hardie des figures et des expressions, et, en même temps, par une éloquence que
UÎ; m^^ °°° *'^"'°° '''^'^yle, t. Il, p. 147, 272.