Virgile a pu dire d'uu de ses guerriers
Toto proflabat pectore soinnum.
(^'n , IX, 326.)
LES EUMENIDES
rimagînatîon senle a pu rencontrer, puisque la nature
n'en oflrait pas de modèle I Comment parlent les fantômes? les poètes seuls le savent, eux qui les évoquent. Mais aucun certainement n'a été plus savant dans ce langage que celui qui a recueilli de si sombres, de si terribles
paroles :
« Vous dormez ! Se peut-il ? êles-vous donc les Furies? Tandis que vous me délais ez ainsi, moi seule, entre tous les morts, on ne m'épargne pas aux enfers, où j'erre honteusement, le
reproche de mon crime : on m'y accuse, je vous le répète, on m'y punit. Et moi, je n'ai point de dieux qui s'indignent de mon sort, moi si cruellement traitée par le mortel le plus cher, moi qu'ont égorgée des mains parricides. Voyez cette blessure, voyez-la par la pensée; l'esprit, dans le sommeil, a des yeux et, dans la veille, il est aveugle. Que de fois vous êtes-vous abreuvées par mes soins de libations de vin, sobres et douces
offrandes! que de fois vous ai-je conviées à mon foyer, la nuit,
dans ces heures redoutables que ne partage avec vous aucun autre dieu ! Tout cela, je le vois, est oublié, foulé aux çieds.
Le coupable VOUS échappe; dégagé du filet, comme un jeune
faon, Il fuit et se rit de vous. Entendez les plaintes de mon ombre, reprenez vos sens, déesses des demeures souterraines! Celle qui vous appelle en songe, c'est Clytemnestre.— Vous me répondez par un sourd murmure! et lui cependant, il fuit, il est
déjà loin. Mes dieux sont donc les seuls qui n'ont point de suppliants 1 — C'est trop dormir; c'est trop peu compatir à ma peine. Le meurtrier de cette mère qui vous invoque, Oreste, vous échappe. — Pourquoi ces cris poussés dans votre sommeil? Que ne vous levez-vous ! N'est-ce pas votre tâche, que de tourmenter les coupables? - Le sommeil et la fatigue, conjurés
contre vous, ont engourdi la rage de vos terribles vipères. »
Ici le chœur fait entendre des cris confus ; « Arrête,
arrête, prends garde. « L'ombre de Clytemnestre reprend:
t Vous poursuivez en songe votre proie ; vous semblez aboyer, comme le chien dont le sommeil n'interrompt point l'ardeur. Que faites-vous donc ? levez-vous ; ne vous laissez pas vaincre à la fatigue ; reconnaissez ce que vous coûte ce lâche repos. Puissent mes justes reproches percer votre âme ! Les reproches sont pour les sages un aiguillon. Répandez de nouveau sur le coupable ce souffle sanguinaire, cette vapeur, ce feu dévorant qui
s'exhale de vos entrailles : courez sur sa trace, et qu'une seconde fois il se consume à vous fuir*. »
ESCHYLE
Les Furies s'éveillent et se lèvent en tumulte, chercbant leur proie échappée*. Il faut se les représenter, diaprés les
vers d'Eschyle* et quelques témoignages anciens*, le visage sombre et hagard, les yeux sanglants, les cheveux hérissés et entremêlés de serpents *, vêtues de longues robes
1. Cette admirable scène était certaiDement présente au souvenir
d'Euripide, quand, dans son Electre, v. 40 sqq., il expliquait par une figure dont la vivacité la rappelle, pourquoi Egisthe a lait de la fille
d'Agamemnon la compagne d'un homme pauvre, vivant aux champs
du travail de ses mains. « Si quelque homme considérable , est-il dit dans ce passage, l'avait épousée, il aurait réveillé de son sommeil le trépas sanglant d'Agamemnon, et le châtiment n'aurait pu manquer d'atteindre Egisthe. » Par une rencontre déjà remarquée (voyez E Roux, Du merveilleux dans la tragédie grecque, p. 137j, la même imagination s'est ofTerte à un des prédécesseurs de Shakspeare, Thomas Kyde. Dans une pièce intitulée la tragédie espagnole^ « il fit voir (acte IV) l'ombre d'Andréa, réveillant la vengeance endormie et s'indignant de ses retards. • (Voyez l'analyse de cette pièce dans un article de la Revue des Deux-Mondes, novembre 1835, p. 468 et suivantes
Où il est traité de la tragédie avont Shakspeare, Voyez aussi la belle
étude du même sujet, insérée par M. Villemain au cahier de janvier 1856 du Journal des Savants, et particulièrement la vase 11).