Ch Lxxi, note G
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niers annotateurs de Brumoy, M. Raoul Rochelte, Tan-
cien scoliaste, qui nous dit qu'Ajax reparaissait dans un
]ieu désert, sur le rivage de la mer.
C'est alors que commençait * ce célèbre monologue souvent cité, souvent traduit, mais que tant de versions, même celle de la Harpe, malgré son élégance, ne font qu'imparfaitement connaître, parce que les idées y sont le plus souvent déplacées, quelquefois même indiscrètement
supprimées, et que le vague de Texpression leur enlève
toute originalité. A ne le lire que dans ses traducteurs,
on n y voit guère qu'une belle amplification, relevée des
invocations et des apostrophes ordinaires. C'est au
texte qu'il faut recourir pour retrouver cette naïveté de naouvements qui en font une scène si naturelle et si
vive.
Qu'on ne s'y trompe pas, en effet : c'est la scène principale de l'ouvrage, celle pour laquelle il est fait, où il se résume tout entier. Le caractère d'Ajax, sa gloire, son
opprobre, les motifs qui le poussent au suicide, les obstacles qui Tarrêtent, tout cela y est exprimé. Loin de s'étonner de Té tendue du morceau, on doit admirer, au contraire, comment le poète a su renfermer tant de sens en si
peu de paroles. « Pour nous, dit la Harpe, ce monologue serait trop long, dans le moment où il est prononcé, » et il l'excuse par l'importance qu'attachaient les anciens aux paroles dernières des mourants. L'apologie est bonne, mais insuffisante, et Ton peut répondre d'une manière plus directe et plus décisive. Ce n'est pas une longueur
qui arrête le cours de Taction : l'action est à son terme;
le spectateur ne doute plus de l'événement, et Sophocle
ne fait pas violence à sa curiosité, en l'arrêtant sur le
moment solennel où il va s'accomplir. Qu'on ne dise pas
que l'état violent où est Ajax ne souffre pas de tels discours. Gela serait vrai s'il se donnait la mort, comme tant d'autres personnages tragiques, dans le transport involontaire du délire et du désespoir. Ici c'est tout autra
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chose :1a mort d'Ajax est un acte libre, réfléchi, qui
admet et exige même les développements du mono-
lofue.
Mais enfin, dans ces développements, n'y aurait- il pas quelque chose d'inutile? que l'on voie, et que l'on juge'
Ajax s'entretient d'abord des apprêts de son trépas, des précautions qu'il a prises pour assurer le coup mortel. Il semble se complaire dans cette peinture, qu'il entoure avec complaisance de circonstances sinistres : ce fer
nouvellement aiguisé, qu'il a fixé dans le sol ennemi de
Troie, et sur lequel il va appuyer sa poitrine, c'est Tépée
d'un Troyen détesté, l'épée d'Hector, et, avec une ironie amère, il l'appelle un ami bienveillant qui lui prête son
aide dans ce dernier besoin *.
Il a fait tout ce qui dépendait de lui ; pour le reste, il
s'en remet aux dieux.
Il conjure Jupiter d'assurer sa sépulture, de soustraire sa dépouille aux outrages de ses ennemis, de guider vers
elle les pas de Teucer, à qui la piété fraternelle fait un
devoir delà défendre et de l'ensevelir*?
Les Grecs ne prodiguaient pas follement l'héroïsme.
Leurs héros n'insultaient pas à la douleur, et ne couraient
1. V. 822. On a rapproché de ce trait et d'autres semblables de la même pièce, par exemple de rinvocation à la mort qui se rencontre plus loin, v. 854, un passage où Plaute, et peut-être son modèle grec, semblent avoir voulu les parodier. Dans la Cistellaria (III, i 9)
un amant désespéré, qui veut en finir avec la vie, et n'est pas 'toutefois SI pressé qu'il le dit, puisqu'ayant l'épée à la main il ne sait trop de quel côté se Irapper :
Utrum hac me feriam, an ab Isva latus ? Alrésimarque s'écrie, à la façon d'Ajax :
Recipe rae ad te, Mors, amicum et benevolam.
2. Nisus, de même, voudrait pouvoir compter sur Euryale, pour recevoir de lui ces derniers services : - » r
Sit qui me raptum pugna pretiove redemptum Mandet humo solita, aut, si qua id forluna vetabit, Absenti ferat inlerias, decoretque sepulcro.
(Virgil., .fUneid. IX, 213.)
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pas au-devant d'ells, comme les gladiateurs de Sénèque.
L'intrépide Ajax, qui regarde si fièrement la mort, demande à Mercure, au dieu conducteur des ombres, un passage heureux vers les sombres demeures, un trépas prompt et facile : ainsi faisait, et presque dans les mêmes termes, la Gassandre d'Eschyle *.
Il s'adresse ensuite aux Euménides et réclame d'elles la vengeance qui lui est due. Ses paroles prophétiques et
qui ne seront point vaines, le spectateur le sait, dévouent
à des coups parricides ceux qui le forcent à périr de sa
propre main '.
A la suite de ces invocations si naturelles, disposées
dans un ordre si vrai, et où il faut se garder de voir des apostrophes de rhéteur, arrive une prière pathétique au
dieu du jour, qu'Ajax aperçoit roulant son char au haut du ciel, et qui va bientôt descendre vers Salamine, sa patrie :
^ « 0 soleil, quand tu verras ma terre natale, retiens tes rênes d'or et annonce le triste destin d'Ajax à son vieux père, à sa
mère infortunée. Hélas ! à cette nouvelle, de quels cris aigus
elle fera retentir toute la ville * ! »
Ces pensées ébranlent la constance d'Ajax; en vain il les repousse, elles reviennent malgré ses efforts *, et avec elles les images ravissantes de la vie qu'il va perdre. Adieu le jour; adieu la patrie, le foyer de ses pères, les