‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 168 sur 893 · Od^jss. XI, ^j87 s · texte numérisé non relu

Od^jss. XI, ^j87 s

SOPHOCLE

marquons ici entre la poésie des anciens et la nôtre, tient*

elle à cette spiritualité qui nous fait dédaigner les liens

grossiers de la vie matérielle. En nous applaudissant d'une

doctrine plus digne de la sublimité originelle de notre

nature, il peut nous être permis cependant de regretter qu'on n'aperçoive pas plus souvent, dans nos peintures, ce mélange de faiblesse qui rattache à la terre Tesprit céleste dont nous sommes animés.

Les Grecs exprimaient cette faiblesse humaine avec un inconcevable charme. Non pas comme les Allemands en formules philosophiques; leurs personnages ne disaient

pas comme l'JEgmont du célèbre Goethe : « Adieu la douce

habitude de l'existence et de l'action M «Les attributs

de la vie, les objets de la nature, trouvaient place dans

leurs discours naïfs, et s'y montraient sous des formes d'une simplicité et d'une grâce enchanteresses. Le jour, surtout, le jour, Tair, la lumière du soleil, ces biens universels qu'on regrette dans tous les temps et par tous pays , étaient sans cesse rappelés dans ces adieux suprêmes.

Aux regards d'un mourant le soleil est si beau!

a dit éloquemment un des plus grands poètes de notre âge, Tauteur des Méditations.

Mais, on le sent, c'est surtout dans la Grèce, cette terre favorisée du ciel, où Tair est si limpide, la lumière si pure, les horizons si riches et si éclatants; c'est à Athènes, où la vie n'était pas ôtée au condamné avant le coucher du soleil, comme nous l'a redit et expliqué l'écrivain cité tout à l'heure, dans ces vers louchants :

Mais la loi défendait ou'on leur ôtât la vie

Tant que le doux soleil éclairait Tlonie ;

De peur que ses rayons, aux vivants destinés. Par des yeux sans regard ne fussent profanés,

1. Chez Manzoni, tout Italien qu'il est, se retrouve le même langage abstrait : « Retourner au champ de bataille, sentir de nouveau la Tief... » dit son Carmagnola, occupé de projets ambitieux.

Ou que le malheureux, en fermant sa paupière,

N eut a pleurer deux fois la vie et la lumière '

Amsi, 1 homme exilé du champ de ses aïeux Part avant que l'Aurore ait éclairé les cieux ».

C'est, dis-je, dans la Grèce et à Athènes que ces images devaient s offrir d elles-mêmes à la poésie. Aussi reviennent-elles sans cesse dans la tragédie d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, et en relèvent-elles les douloureux tableaux par le contraste touchant de la sérénité de la nature avec le malheur de l'homme. Il n'est personne qui dans 1 infortune, n*ait été douloureusement frappé de cette

opposition. Les poètes la reproduisent sans cesse et sans recueillir tous les exemples que nous en offrirai! 1 antiquité , nous en pouvons trouver tout près de nous.

C est au milieu de la description d'une ravissante soirée que 1 auteur de Paul et Virginie place la séparation cruelle et les déchirants adieux de ses jeunes amants. L'auteur des Martyrs enveloppe de la belle lumière de lltalie et des plus vives couleurs de son pinceau le lugubre tableau du supplice de son Eudore et de sa Gymodocée.

« Jamais plus heau jour, dit-il, n'était sorti* de Perlent pour contempler les crimes des hommes. O soleil I sur le

irone eleve d'où tu jettes un regard ici-bas, que te font nos larmes et nos malheurs? ton levant et ton couchant

Qe peuvent être troublés par le souffle de nos misères; tu éclaires des mêmes rayons le crime et la vertu; les générations passent, et tu poursuis ta course \... »

U soleil, insensible témoin de nos maux, n'était pas seulement présent à l'imagination dans les spectacles de

L in^A'' T"' ^\^^ disposition des théâtres ouverts à

ÎbleaÛ ^''''l J'^'' '^ '''^*^* ^^ ^^° ''^^^' ^^1-t les tristes tableaux de la scène tragique j il brillait aux yeux d'Ajax

JoTonti '^"''^' ^' *?"' ''' spectateurs qui suivaient nvolontairement vers le ciel le regard, le geste du héros,

Viîg f 'in n°'|68"sn./'' ^nT ^' ^''Z''''' " ^- ^«^^^^ ^"^^^ autres,

SOPHOCLE

et que ce mélange singulier des fictions du drame avec la

vivante décoration delà nature, transportaient réellement,

dans des instants d'une illusion complète, parmi ces fabuleuses aventures et dans ces temps reculés. Oui, je n'en

doute pas, ils se croyaient quelquefois contemporains des illustres infortunés rapprochés d'eux par le génie du poète et rartifice de la représentation. Du moins, pouvaient-ils être émus de ces invocations, de ces apostrophes, de ces images auxquelles la lecture retire une partie de la vie qui les animait, et qui, à la triste lueur dont nos

théâtres sont éclairés, au milieu de ces ténèbres visibles

qui ont remplacé , sur la scène, le soleil de la Grèce, ne

paraîtraient plus guère qu'une déclamation* I

Ajax se tuait-il, comime le veut Barthélémy^, hors de

la vue des spectateurs , par respect pour le principe qui défend d'ensanglanter la scène ? je ne le pense pas. Que deviendrait, dans cette supposition, l'anecdote de l'acteur Timothée de Zacynthe, qui, au rapport du scoliaste, exécutait ce coup de théâtre avec tant d'adresse et de talent, qu'il en avait acquis le surnom de Meurtrier?

Cependant le chœur, divisé en deux troupes, reparaît

sur la scène : les uns ont cherché le héros sur le rivage du

côté de l'orient, les autres ont fait la même recherche

à Toccident; ils se rencontrent naturellement près du

lieu OÙ Ajax vient de s'immoler. Tecmesse, la première, aperçoit le corps de son époux, et se hâte de couvrir d'un

voile et de dérober à d'autres yeux cet objet d'horreur. Au milieu de leurs pleurs et de leurs gémissements, survient Teucer, qui prévoit douloureusement les malheurs qu'attirera sur lui la perte d'un frère, et qui, fidèle à ses derniers VŒUX, s'occupe de lui rendre les honneurs funèbres.

1. Ces idées, que suggèrent naturellement les adieux d'Ajax à la vjp,

se sont aussi offertes à M. Saint-Marc Girardin : il les a rendues en termes pleins de charme, mêlant avec l'admiration émue du critique,

les souvenirs du voyageur, à qui Athènes et son sol glorieux , et son beau ciel, sont toujours présents. Voyez Cours de littérature dramatique, 1843-1855, ch. ii et v, p. 31 et 101 du 1" vol., les passages consacrés à la tragédie d^Ajax.

Page 1