‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 183 sur 893 · Virg., jEn. I, 619 sqq. Cf. Heyne, Excurs. xxiu · texte numérisé non relu

Virg., jEn. I, 619 sqq. Cf. Heyne, Excurs. xxiu

llÉ

iï

52 SOPHOCLE

est Doursuivi par le terrible aspect et les flambeaux

des Furies » , à VAjax de Sophocle , qui frappant un taureau, croit entendre mugir Agamemnon ou le roi dllhaque.

Non unus mentes agitât fiiror : ille sororis ^ In manibus vultu Kumenidum terretur et ignij

Hic, bove percusso, mugire Agamemnona crédit,

Aut Ithacum*.

J'ai fait connaître , aussi complètement qu'il m'a été possible , le loog travail de rimagination antique sur la fable des Éacides. Au mi'ieu de tant de rumes est seul resté debout VAjax de Sophocle, impérissable monument dont je voudrais avoir fait comprendre les mérites si divers, si nombreux, la riche simplicité. Quand on considère, en effet, la variété et l'intérêt de tous ces mci-

dents, le mouvement et ropposition de tous ces caractères, tous ces traits de mœurs, tous ces éclats de passion, toutes ces beautés de dialogue et de poésie , tout ce que Sophocle a fait sortir d'un fond si simple, on en est véritablement frappé d'admiration. C'est que, dans le sujet le plus étroit en apparence , le cœur humain peut se trouver tout entier, et c'est là pour le génie une assez vaste

carrière.

Un poëte moderne n'a pas cru pouvoir se renfermer

dans les limites où Sophocle s'était trouvé à l'aise. Eu

1762 », Poinsinet de Sivry , auteur d'une Bnséis restée longtemps au théâtre, et qui n'est pas indigne d'attention, fit représenter un Ajax. Nous ne lui reprocherons oas d'avoir reproduit, dans son œuvre, en assez beaux

1. Vovez plusloin, liv. lV,ch.vii.-2.Sa«. XlV,283sqq.Cf. VII, 115.

3 Delà en 1684, un des plus faibles successeurs de Racine, auquel valût quelques succès dramatiques l'attention de ménager dans ses trasédies des rôles favorables au talent de Baron, jacbapelle avait composé pour cet émule moderne de Timothée et d^sopus (voyez plus haut: p. 28, hh) un Ajax, alors applaudi , mais Q^e l auteur il a

pas jugé à propos de faire imprimer (voyez VHtslotre du Théâtre français des frères Parfait, t. Xli, p. 402).

vers', la confostalion célôhre qui orne le poëme d'Ovide; c'était un emprunt tout naturel. Mais qu'à ces simples et vraies affections sur lesquelles se fonde le drame de Sophocle, il ait substitué le galant commerce d'Ajax et ■J'une amazone sa captive, qui, avec la coquetterie exipeante des dames de la chevalerie, lui impose chaque

jour de hasardeuses expéditions pour exercer son courage et son amour, qui Tenvoie, par exemple, chercher des lions dans l'île de Ténédos ; mais qu'il ait introduit

dans un sujet grec un Agamemnon et un Ulysse s'entre-

1. On nous saura peut-ôtre gré d'en transcrire ici quelques-uns :

AJAX

Vous qui me réduisez à cet excès d'outrage

Avant de m écouter contemplez ce rivage. '

Sur quels bords ctes-vous? Les elîorts de mon bras

A vos regards, ô Grecs, %'oHrent à chaque pas ;

Et dans ces mêmes lieux, téitioins de mes scnices

Vous ne rougissez pas de m'oppo^er Uhsses ! *

Ah ! contre vos vaisseaux ces traits, ces feux lancés Est-ce Ulysse, ou moi seul, qui les ai repousses'^ *

Préterez-vous l'oreille à ses discours frivoles ? Sans doute il est aisé d'être brave en paroles.' L'orateur sans péril moissonne un vain lauiier: (-'est un talent du faible, inconnu du guerrier. Je méprise cet art, et pour toute science Des sièges, des combats, j'ai fait l'expérience. Voilà par quels travaux j'aime à me signaler. Ajax ne sait qu'agir, Ulysse que parler. Ajax a combattu, nul de vous ne l'ignore; Mais que sait-on d'Ulysse, et qu'a-t-il fait encore? Qu'il parle et prouve enfin ce> services rendus,

Ces combats, ces exploits que personne n'a vus. Quoi ! n'auia-t-il jamais de sa gloire suprême.

Pour témoins que la nuit, pour garant que lui-mime î

Sur les armes d'Achille il pense avoir des dr- àts ;

Il aspire à ce prix, mais où sont ses exploits?

Que dis-je ? quel besoin d'insister davantage?

Déjà de la dispute il a tout l'avantage.

Non, Grecs ! de ce débat quel que soit le succès,

Je n'en puis plus sortir qu'avili pour jamais.

Eh! de (juel prix pour moi serait une victoire

Dont Ulysse a vos yeux me dispute la gloire ?

Ainsi des deux cotes mon opprobre est égal :

Je m'estime vaincu, puisqu'il est mon rival.

ULYSSE

0 Grecs, si le courroux de la parque sévère

A vos vœux, comir e aux miens, eût été moins contraire. Libres du triste soin qui nous a rassemblés Et par Aihille eticore au Scamandre appelés,'

A I ombre de son bras nous pourrions sans al.irmes

SOPHOCLE

tenant des idées libérales de l'armée, et, ce qui est ])lus fort, du fanatisme de Galclias; il y a dans un tel mélange de souvenirs galants du n\oyen âge et d*idées philosophiques du dix-huitième siècle, quelque chose de trop plaisamment ridicule et en même temps de trop instructif

pour qu'on puisse le passer sous silence. Cette pièce se

jouait à rëpoqae même des succès de Voltaire. Elle offre,

par rinfidélité choquante des mœurs , une espèce de

charge, et, si Ton me permet de le dire, de caricature des

défauts qu on reproche à notre théâtre et au goût du public d'alors. En même temps elle fait ressortir, par le contraste, la belle simplicité de Sophocle, si supérieure à ces puérils et impuissants efforts. Par là, elle offre une leçon qui n'est pas sans utilité, et c'est ce qui m'excusera d'en avoir rappelé le souvenir dans cette histoire des

chefs-d'œuvre de la scène antique.

Jouir de ses exploits, comme lui de ses armes.

Mais les dieux pour jamais nous otent son appui.

Voici de ce héros ce qui reste aujourd'hui :

Un trophée immortel, et cette armure insigne.

Puisque Achille n'est plus.... qui seul en était digno.

Que votre choix du moins ose justifier

Quiconque désormais peut s'en croire héritier.

Eh! qui mérite mieux cette gloire suprême.

Qu'un prince, qu'un guerrier, dont l'heureux stratagème

Sut découvrir Achille, et du sen du repos

Sous les drapeaux de Mars entraîna ce héros?

(Ici un long récit de l'aventure de Scyros.)

AJAX

Oui, Grecs, tels sont ses droits : qui le sait mieux que lui. Eh ! qu*a-t-il à citer que les exploits d'autrui?

Lui-même il en convient ; son bras a besoin d'aide ;

Il lui faut pour agir Achille ou Diomède.

Pour moi, jaloux du prix qu'un vrai courage obtient,

Je n'estime un laurier qu'autant qu'il m'appartient.

Mais de quel front, grands dieux ! ose-t-il peindre AchJU*

Languissant à Scyros dans un obscur asile?

Eh! peut-on sans surprise entendre ce discours

De ce même guerrier qui, tremblant pour ses jours,

Contrefit l'insensé par une ruse infâme,

St qu'il fallut de force amener à Pergame?

O Grecs, donnerez-vous ces traits, ce bouclier,

A celui d'entre vous qui s'arma le dernier?

(Acte IV, se. 2.)

Page 1