CHAPITRE DEUXIÈME
Les Trachiniennes.
C'est une chose étrangère à nos habitudes dramatiques qii'une annonce si vague. Nous voulons que le drame se résume tout entier dans le nom qu'on lui donne ; nous
abusoDS même assez souvent, par un rigorisme outré d'une règle en soi naturelle et raisonnable. Si notre attente se trouve trompée le moins du monde, si nous nous
divertissons autrement qu'on n'avait semblé nous le promettre, il nous arrive de nous en prendre, de ce mécompte, à l'ouvrage lui-même, qui en est fort innocent,
et d'imputer au spectacle le mensonge de laffiche.
Le choix d'un titre était pour les Grecs une affaire
moins grave et moins sérieuse. Ils n y voyaient qu'un moyen de distinguer entre elles, par une sorte d'étiquette
insignifiante, les productions toujours nouvelles que
tirait du fonds commun à tous, et jamais épuisé, des aventures mythologiques, le génie inventif de leurs
poètes. De même que par un usage, qui s'est perpétué dans les descriptions de nos antiquaires et les livrets de
nos musées, on désignait par quelque attribut accessoire
les statues sans nombre où se reproduisait le type invariable et consacré des dieux et des héros; ces tragédies
dont les sujets étaient toujours les mêmes, et qui auraient dû, pour la plupart, n'avoir qu'un même nom, se reconnaissaient communément à quelque désignation particulière^ empruntée des détails accidentels de la composition. Nous en avons trouvé un exemple remarquable dans le premier ouvrage que le recueil de Sophocle a ollert à notre étude. Son Ajax n'a pas longtemps porté
ce simple titre, qui ne l'eiit point assez distingué d'autres
SOPHOCLE
ouvrages de titres à peu près semblables. Au nom du principal personnage, on n'a pas tardé à joindre une qualification prise d'une circonstance très-indillérente de la fable, sans autre valeur que celle d'une marque, d'un chiffre, pour prévenir toute confusion et toute méprise ' Lo théâtre grec a peu de tragédies qui ne fournissent le
sujet de la même observation. Pour nous borner à celles
que nous avons examinées jusqu'ici, ï Agaynemnon d'Eschyle est la seule des pièces de ce poëte qui se trouve
annoncée seulement par le nom de son héros. Une épithète distingue le Prométhce des deux pièces qui portaient
le même titre : c'est le Prométhée enchaîné. La tragédie qu'on a appelée dans la suite ou Étéocle, ou Polynice, ou les Frères ennemis, prend d'un détail descriptif assez étranger au fond même de l'action, le titre singulier des Sept Chefs devant Thèbes, Enfin les quatre ouvrages qui forment, avec ceux que nous Tenons de rappeler, tout ce
qui nous reste d'Eschyle, ont reçu leur titre du chœur, qu'il ait plu au poëie de le désigner par un nom propre^
comme dans les Eaménidcs, ou par un nom de pays, comme dans les Perses^ ou enfin, comme dans les Suppliantes et les Choéphores par le caractère particulier, les actes, et presque l'attitude qu'il leur prêtait. Le chœur ayant été, ainsi que nous l'avons vu, le personnage primitif de la scène grecque, l'origine même du drame, son importance s'étant toujours conservée, au milieu des
progrès de Tari, par les traditions du théâtre, on conçoit qu'il ait souvent décidé du titre des pièces, et qu'un
usage presque constant du temps d'Eschyle ait été quelquefois suivi par ses successeurs. On le sait : donner au peupl6 d'Athènes une tragédie, c'était faire les frais du
chœur, et exercer, par cet acte de munificence, une sorte de magistrature que désl^-'iait le titre de chorége ; in- «itruire, former le chœur, était la fonction publique et comme officielle du poêle, qui en avait toutefois de plus importantes dont le programnx* ne parlait pas; après les