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cérémonies politiques et religieuses qui ouvraient solennellement les représentations théâtrales, un héraut s'écriait : t Qu'on fasse avancer le chœur d'Euripide, » ou « le chœur de Soj^ocle, » et à la suite de cette annonce, personne sans doute ne trouvait extraordinaire de Yoir commencer une pièce, qui, comme celle qui nous occupe en ce moment, s'appelait tout simplement les

Trachiniennes. C'était une réponse aux paroles du héraut.

Que signifie ce titre sous lequel se présente aux spectateurs la tragédie de Sophocle? que la scène sera à Trachine, dans la Thessalie, au pied du mont Œta; que le chœur se composera de femmes de cette ville. Mais le sujet de l'ouvrage? il s'expliquera par l'ouvrage même; et, loin de s'en enquérir trop curieusement, les Athéniens auraient dit, comme un personnage fameux de

notre comédie : Nous verrons bien. Il leur était, au reste,

plus facile qu'à nous de le pressentir. Trachine, ville

assez^ voisine, les faisait naturellement penser à l'Œla et

au bûcher d'Hercule; on y montrait, plusieurs avaient pu

l'y voir, le tombeau de Déjanire \

Le sujet des Trachiniennes est un des plus connus, des plus souvent célébrés de la mythologie grecque. C'est la mort d'Hercule, et ce qui l'amena, selon les récits de la fable, la jalousie de Déjanire. Sur cet événement merveilleux, Sophocle a composé une tragédie qu'on ne peut placer sans doute au premier rang de ses ouvrages, et qui

est peut-être le moins remarquable de tous; mais les

autres sont, pour la plupart, des chefs-d œuvre, et une

infériorité de ce genre peut encore laisser place à beaucoup d'admiration. Aussi les anciens et les modernes se sont-ils accordés à louer cette belle composition, dont se sont inspirés, pour ne parler que d'eux, le génie brillant d'Ovide, la pure imagination de Fénelon. Parmi tous les critiques qui en ont parlé jusqu'à ce jour, je n'en connais

1. Pausan., Corintk, II,xxiii. 5. Trachine y est désignée par le nom

plus moderne d'Héiaclée.

SOPHOCLE

guère quun seul qui l'ait traitée avec dédain», et cela est

d'autant plus surprenant, plus digne de remarque, que ce critique est un judicieux interprète de l'antiquité, un admirateur passionné de Sophocle. « Les TrachinienneSy dit W. Schlegel, me paraissent tellement au-dessouL des autres pièces de Sophocle, que je voudrais trouver quelque témoignage d'après lequel il me fût permis d'avancer qu'on a, par erreur, attribué à ce poëte une tragédie composée de son temps, et dans son école, peut-être même par son fils Jophon, qu'il avait élevé pour lui succédera » Remarquons, en passant, comment se déclare involontairement Tesprît systématique qu'on peut reprocher parfois au critique allemand. Il y a quelque chose de naïf dans ce désir de rencontrer, pour une opinion

1. Ses imperfections ont été -a' tribunes par les uns à IMnexpérience de l'âge, par les autres à la fatigue de la vieillesse. M. Benloew , q-ai rapporte ces opinions, croit reconnaître à plusieurs indices que Sophocle n'a pas mis la dernière main à son ouvrage. Voyez la dissertation, déjà Citée, De Sophoclex dictionis proprietate, etc. (Pans,

2. Cours de littérature dramatique, IV« leçon. Ce cours, je 1 ai dit t. I, page 26, note 2, a été professé à Vierine en 1808, et la même année Bœckh {Grxc. troQ. princip., etc., c. xi, p. 137) écrivait, au sujet de VÉlectre et des Trachiniennes, qu'aucun témoignage important n'attribue à Sophocle : « .... Tantam cura ceteris similitudinera habent, ut nefas esset de auctore dubitare. » Je ne suis pas frappe, quant à moi, pour ce qui concerne les Trachiniennes, de te défaut de témoignages Importants. Quand Cicéron (Tuscul. II, 10) cite et traduit les Trachiniennes de Sophocle, sans rien ajouter à ce nom, il entend bien évidemment le plus illustre des poètes qui l'ont porté. Quand

Dion Chrysostome [OraU LX, Nessus aut Dejanira), expliquant par

une alléi?orie ce que rapporte la fable sur la robe de Nessus et la mort d'Hercule, prend pour point de départ de ce jeu d'esprit les ré-

cits différents d'Archiloque et de Sophocle [Trachin., 5ô4 sqq.), il

n'entend nas parler, apparemment, d'un autre que du grand Sophocle. Il en est de même d'Arnobe {Advers. nation., IV, 35-, VII, 33), quand,

au nombre des tragédies que traduisait de son temps, sous Dioclctien, à la hon e des dieux, l'art des pantomimes (voyez notre tome I, p. 156), il comptî les Trachiniennes de Sophocle. Depuis Bœckh, l'opinion de W. Sch' Bgel a rencontré chez les critiques allemands de nombreux contradicteurs : par exemple, Jacobs (Qu:fst. Soph., i, p. 260) et :«od. Herraann {Prœt. ad Trachin., p. 6 sqq). En dernier lieu, Bode {nist. de la poésie grecq. trag., t. III, p. 404), réclamant à son tour contre une si sévère condamnation des Trachiniennes, trouvait dans cette tragédie le type idéal de l'épouse, comme aille^rt^ dans VElectre^ dans VAntigonej ceux de la fille et de la sœur.

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adoptée d'avance, des preuves qui manquent encore. En attendant qu'elles se présentent, et que W. Schlegel soit autorisé, comme il le désire, par quelque autorité imprévue, à constater l'authenticité des Trachiniennes quelle raison donne-t-il de son mépris pour cette tragédie? Uue seule, que nous apprécierons tout à l'heure

un défaut d'exposiiion moins grave, je pense, qu'on ne

Ta prétendu, mais qui n'en est pas moins fort opposé a la perfection habituelle des prologues de Sophocle. Du reste, il se borne à dire, sans le prouver, qu'on ne peut reconnaître le génie de ce grand poëte ni dans Tordonnance ni dans la diction de cette pièce; que les principes qui président à ses compositions ne sont ici observés que d'une manière très-saperficielle; que ce n'est plus enfin cette profondeur de sentiment qui le dislingue si éminemment,

Je^ suis, je l'avoue, en ce point, d une opinion tout

à fait contraire à celle du savant et ingénieux critique dont j'ai souvent invoqué l'autorité. La tragédie des TrachinienneSy sans égaler les autres tragédies du même théâtre, a toutefois avec elles une ressemblance frappante, un air de parenté qu'il m'est impossible de méconnaître. J'éprouve même quelque embarras d'avoir à reproduire au sujet de cet ouvrage exactement tout ce que j'ai dit, dans mes précédents chapitres, du caractère général de Sophocle et des mérites de son Ajax. Il faut revenir sur ce mélange habile de merveilleux et

de réalité qui, conservant aux productions du second âge de l'art tragique quelque chose de la grandeur surnaturelle imprimée, à ses œuvres primitives, leur donna, par le développement nouveau des passions humaines, plus de variété, de mouvement, de vérité. La mort d'Hercule est en même temps l'inévitable effet de la volonté divine, et la conséquense fortuite de l'acte auquel se hasarde la jalousie de Dejanire. Avec la iatahté concourt à ce dénoûment la liberté morale. Tandis que d'anciens oracles, de fabuleuses aventures

enveloppent la scène d une mystérieuse et saints horreur.

eo

LES TRACHINIENNES.

fil

'il

le jeu des sentiments naturels y amène l'image naïve de a vie, ses vicissitudes de joie et de tristesse, de faiblesse et de courage. Les personnages qu'elle nous montre sont des fils de dieux, des dieux eux-mêmes, et ils ressentent toutes les affections des mortels. Les poétiques souvenirs de la mythologie servent de cadre au tableau vivant et

familier d'une querelle domestique; dans ce ménage de

héros, que troublent Tinfidélité conjugale, les soupçons et les regrets de la tendresse trahie, le plus vulgaire des spectateurs peut retrouver une peinture des soucis qui habitent sous son humble toit. Ainsi, tandis que l'action s'étend avec la peinture des caractères, que la conduite du drame devient plus attachante, l'illusion théâtrale plus complète, peut-être parce qu elle est plus difficile et plus nécessaire, la même cause qui a produit tous ces progrès de l'art, a réduit aux proportions de la nature le

Style gigantesque, le grandiose de ses premières productions, et, mêlant le réel à l'idéal, donné à l'un de la di^^nité à Tautre de la vraisemblance. Ici, comme partout, la tragédie de Sophocle peut être comparée à cet arbre, souvent peint par les poètes, à cet arbre d'un feuillage si riant, d'un si majestueux ombrage, dont les racines sont dans la terre, dont le front louche aux

cieux.

Malheureusement, pendant fort longtemps, ce caractère singulier d'élévation et de vérité n'a point passé dans le style des traducteurs de Sophocle, qui, malgré

son ambition de grandeur et de simplicité, atteignait difficilement au grand, plus difficilement au simple, et n'était le plus souvent, on peut le dire, ni des cieux ni de la terre. La tmgédie des Trachinicnnes a eu, plus quune autre, à souffiir de leur impuissance, peut-être parce qu'il en est peu de plus naïves et de plus délicates. Ces nuances fines et naturelles du sentiment et de la passion, ces touches iamilières et gracieuses, cette liberté de mouvements, cette agilité de tours, cette aisance

d'expressions, tout cela disparaissait dans leurs versions, tantôt sous la grossièreté brutale, tantôt sous la pompe

vulgaire, la vague élégance du langage, sous de pesantes et roides périphrases, sous les solennelles et cérémonieuses formules de notre politesse moderne. C'était un déguisement complet où se cachait la vive nature, exprimée en traits naïfs, comme elle, par le génie poétique de la Grèce. Les faiblesses amoureuses d'Hercule y étaient

ennoblies du nom de galanterie; Léjanire y montrait

toute la dignité d^une grande princesse ; je cite textuellement; jamais on ne l'appelait, avec l'ignoble rusticité du texte, femme ou maîtresse, mais reine, ou tout au moins madame. Son fils le jeune Hyllus, ne s'écartait point luimême de cette étiquette; il ne disait pas : « Quels sont ces oracles? Ma mère apprends-le-moi; » mais bien : Madame, daignez ni en instruire. Sa vieille nourrice était devenue une confidente-, cette esclave dont elle prend conseil au commencement de la pièce, c'était une de ses

femmes, me suivante, presque une demoiselle de compagnie; cet homme du peuple qui lui révèle la trahison de son époux, c'était un couriisan ; l'infortuné Lichas, c'était un malheureux domestique; et ses serviteurs, enfin, on les appelait majestueusement ses officiers. Lorsque les rapports naturels des personnages sont si étrangement travestis, on conçoit que leurs sentiments et leurs idées n'échappent point à la même altération. Sans doute il s'en retrouve quelque chose même sous ces formes qui les enveloppent et n'ont pu entièrement les étouffer et les détruire ; c'est le ruisseau qui roule encore sous la glace

qui le captive, sous les débris et le gravier arrêtés à sa surface durcie.

En faisant ainsi le procès à quelques-uns des anciens traducteurs de Sophocle, nous ne devons pas oublier d'ajouter, pour leur justification, qu'ils ont été entraînés a cette infidélité de mœurs et de langage par l'habitude constante de notre ihéâtre, par les prétendues bien- • séances que le public imposa si longtemps, comme des règles, à nos poètes dramatiques, et dout Corneille, avec

sa^fière indépendance, Racine, malgré la sévérité de son

goût, ne purent entièrement secouer le joug. Car ce n'est

SOPHOCLE

pas aux maîtres de notre scène, dont on parle aujourd'hui

trop légèrement, qu il faut imputer le tort d'avoir faussé, par le mélange d'une dignité factice, d'une politesse et

d'une galanterie toutes modernes, la simplicité antique et l'expression des sentiments naturels : ils ont fait ce qu on avait fait avant eux, ce qu'ils ne pouvaient peut-être se

dispenser de faire dans l'intérêt de leurs succès. La faute quon leur reproche est celle de leur siècle qui les y a

forcés; leur gloire est d'avoir échappé, à force de génie,

aux entraves du cérémonial dramatique, et fait sortir les

premiers du canevas convenu qu'on appelait avant eux la

tragédie, l'éloquente et vive peinture de l'humanité, Taccent du caractère et de la passion. Quand on parcourt dans Corneille ces traits d'une vérité familière, indiscrètement censurés par une timide délicatesse, et qu'ont effacés en partie, par une déférence non moins timide, les

variantes des comédiens ; quand on lit dans le recueil des chefs-d'œuvre de Racine , ces tragédies d'Esther et

d'Athalie, composées loin des gênes de la scène et des

préjugés du public, sous l'inspiration des mœurs juives et de l'histoire sacrée, en présence des modèles de la Grèce

dont elles reproduisent l'admirable pureté ; on sent bien que l'alliage passager qui trop souvent se mêle aux éternelles beautés de leur poésie, s'y est introduit malgré eux, et que ce n'est pas sans une sorte de remords littéraire, que, transigeant avec leur temps, ils ont lait quelquefois

dans leurs œuvres sublimes la part du mauvais goût.

Touterois, par leurs complaisantes concessions, ils ont comme consacré des erreurs contre lesquelles ils protestaient en secret; le génie même sous lequel ils ont cherché à les dérober, l'éclat et les grâces du style dont ils les ont

revêtues, les ont rendues respectables, et, de la pratique vulgaire des poètes médiocres qui les leur avaient transmises, les ont fait passer dans la théorie de l'art. C'est là que, par une routine assez excusable, les interprètes du théâtre d' Athènes les ont été chercher, pour les transporter dans une littérature qui ne les connut jamais, et qu'elles défigurent. Ainsi ils ont ét^ amenés près lue irré-

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sistiblement à changer le caractère local, la physionomie grecque de ces antiques ouvrages, auxquels ils' ne pouvaient, comme Racine, rendre en élégance ce qu'ils leur retiraient de naïveté. La seule chose qu'ils y aient comprise, C est ce que nos tragiques leur ont réellement emprunle la simplicité de la fable, la régularité, Ja conti-

niiité de sa marche, l'enchaînement et la conduite des scènes, I0 développement progressif des caractères et des

passions; en tout cela ils ont été de justes appréciateurs

des anciens, et la préoccupation de notre théâtre qui les

avait jetés si loin de ce qui lui est étranger, les a heureu-

S3mcnt guidés à l'intelligence des beautés de composition qu il tient des exemples de la Grèce. Il est curieux de voir avec quelle sagacité Brumoy démêle dans certains passages des Trachiniennes l'idée confuse d'où a pu sortir imtngue de notre Mithridate, et, surprenant ainsi le

secret des inspirations du poète français, tire de la corn-

paraison d'œuvres si diverses par le sujet, mais que rapprochent les procédés d'un art semblable, l'explication ingénieuse de quelques-uns des mérites de détail qui distinguent la conception et Tordonnance de la tragédie de Sophocle. Rochafort s'attache davantage à l'élude de 1 ensemble, et met à découvert la structure habile du plan la succession des incidents, des péripéties, celte découverte de Sophocle, qu'Eschyle, chose étrange pour nous! avait tout au plus soupçonnée. Enfin, la Harpe fait voir

comment ces situations naissent toutes des mouvements

aune seule passion, de la peinture d'un seul caractère

dont^ l'analyse suffit à l'exposition complète de la pièce.' Ainsi les mêmes critiques auxquels a presque entièrement

échappe la part.e grecque des Trachiniennes, si on me passe cette expression qui résume ma pensée, en ont parlaitement saisi la face moderne, le côié français. ^ Il est remarquable, en ellet , combien la tragédie des irnchimennes et plusieurs autres de Sophocle se rapprochent de cette manière de composer, qui est la nôtre où

loute la fable, avec la variété de son intrigue, est rame-

ûce arunité d'un sentiment, d'un personnage. Déjanire,

.jUj^jljiiiiii

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SOPHOCLE

dont Sophocle nous dévoile avec tant de délicatesse et de

vérité les jalouses inquiétudes, les craintes, l«s espérances, le désespoir, semble une création du ge'me de Racine, qui a fait aussi de l'hisloire d'une passion, suivie dans tous ses mouvements, le sujet de la plupart de ses drames. La pièce grecque offre même, par la nature du suiet et la conduite de l'ouvrage, avec une tragédie de cette époque et de cette é:ole. l'Ariane de Thomas Corneille ' une analogie qu'on n'a pas, je pense, encore

remarquée, et qui me paraît d'autant plus digne d et e

obTervle. qu'ell'ne doit nen à Timitation. «ans doute . n y

a rien de grec dans les amoureuses passions d Œnarus e

de Thésée, dans les soins, je me sers de la galante expression du temps et de la pièce, que ces héros rendent aux belles de l'île de Naxos, dans la complaisante entremise a laquelle se prête Pirithous pour arranger les affaires oo cœur de ses amis; mais cette Ariane, dotit on epie avec une tendre et inquiète curiosité, un cruel plaisir de découverte, les plus secrets sentiments, qu'on voit passer, par une douloureuse gradation, de tout l'abandon de la confiance aux vagues soupçons , aux tristes pressentiments

aux désolantes certitudes , aux efforts désespères de la

jalousie, cette Ariane, plus intéressante que la Dejanire antique, puisqu'elle se voit trahie à la fois par celui à qui elle a tout sacrifié et par celle que la nature avait faite sa sœur et qui tenait de l'amitié la confidence de ses secrets sentiments, ce personnage, l'un des plus dramatiques

au'ait jamais pm-luits sur la scène la tragédie, a, dans ■l'expression délicate et naïve de sa paSsion, des trailS de ressemblance tout h fait frappants avec la touchante héroïne des Trachinknncs.

Mais c'est assez expliquer la pièce grecque par les Ira ductions qu'une rencontre iovolontaire et heureuse lui a données dans les œuvres des modernes, par les judicieuses remarques et aussi par les erreurs de la critique ; il est temps qu'elle s'explique elle-même , et qu'une analyse,

î. Jouôe en 1672, l'année de Bajcsct.

LES TRACHINIENNES. 65

bien froide sans doute, mais au moins fidèle, fasse connaître en quelque chose cet artifice simple et savant de la

composition , cette science profonde des plus intimes secrets du cœur, cet éclat de poésie mythologique, cette naïveté de sentiments et de langage qui en forment les principaux caractères, et que nous n'avons encore indiqués que a une manière indirecte.

Hercule coupable d'un meurtre involontaire, s'est

d après la loi des Grecs, exilé de sa patrie pendant une

année; il a conduit sa femme et ses enfants à Trachine

et, après les avoir placés sous la protection de Gévx roi

de cette contres, il est reparti pour suivre le cours de«

expéditions aventureuses dans lesquelles le courroux de Junon le forçait de consumer sa vie. Depuis plus de

quinze mois il est absent; on n'en a point de nouvelles: sa famille affligée de ce long abandon, commence à s'alarmer de 1 obscurité profonde qui couvre la destinée du héros Oe qui ajoute à une inquiétude si naturelle, c'est le soin

qu U a pris en partant, et pour la première fois, de pour-

voir aux intérêts de tout ce qui lui est cher, comme s'il

eut prévu quelque catastrophe fatale; ce sont, de plus

d anciennes prédictions qu'il a laissées écrites de sa main'

et qui lui ont autrefois annoncé la fin de tous ses travaux' ceM-a-dire, dans le style obscur des oracles, le repos ou la mort pour une époque dont le dernier terme est arrivé

Ces faits de l'avant-scène, qui déjà nous donnent guelque soupçon de la fin prochaine d'Hercule, nous sont retraces dans l'exposition de la tragédie, et principale-

inent dans une sorte de monologue par lequel elle com-

menée, et dont certains détails, trop évidemment adressés

au spectateur, trop spécialement consacrés à son instruc-

tion, ont été l'objet de critiques fondées sans doute «,

avoir ^v^î'laVrî^nr'^^l'^^ ^"^ ^' ^^°^'^s*« ^^P^^^he au poète pour

hrp Hp Q^il!, ?^*' ^i^ ^^^- ^^'^ ^^^^ï" par f>ejan re une maxime célè- ^ 2rac/?m \ "nn'^'.S ^' ^!^' BoissoLde ripond fort ^len (Lt! çîroSè ^t m?P H'. 1?''''' '^ ^^^"' P°'"^ "^^'^^^^ '^ "'y a point anaçuron,.me, et quçd ailleurs on peut supposer que la ,iicme chose a été

lOPHÛCLE, w 5

fl

ga SOPHOCLE.

„„i. k mon sens, trop sévères. Si l'on est en droit de

blâmer d^DS celte première scène quelques vers ou ne se

^tZve pas radres.e de Sophocle à exposer ses siyels, il Tsî 1^0316^6 comprendre dans le xnéme -proche Ujne entière, qui ne manque certamement "^ t S à p^à d'intérêt II ne faut pas y voir, comme 1 ont fait, à ma conna ance, tous les interprètes du poète ,rec sans exception, un simple monologue; car >l;«t f °^";;^ ' celte circonstance, qu'on a trop neg igee, donne au more u la vraisemblance qui paraît d'abord lui manqu r. "Lire, retirée dans sa demeure, et sans doute occupée,

selon les mœurs des anciens temps, de travaux domesn-

ques, s'entreiient devant ses esclaves des chagrins e des soucis qui la troublent. N'est-ce pas là, dès le début, un tableau touchant dans sa simplicité et qui comme les autres prologues de Sophocle, saisit déjà le cœur en

même temps qu'il éveille l'attention et la curiosité? Il

n'y a pas bien longtemps q.i'une peinture analogue

nous en a pu faire comprendre l'inleret; celle ou

nous était montrée , au début d'une remarquable tragédie*, Lucrèce, dans la solitude nocturne de sa chaste

maison , s'entretenant avec ses femmes de CoUatm

absent. . , , l

Une des esclaves qui ont écoute, dans un respectueux

silence, les libres épanchements auxquels ^s'abandonnait devant elles la douleur de leur maîtresse, s enhardit a lui conseiller d'envoyer à la recherche de son époux un de

aup h\9n avant lui. Il rapporte à ce sujet ce passage spirituel de tlzac « Ceue anticipation qui ne choque ny la possibilité n y la Balzac . l''''^\l , .^ ei inL'éni&use : aussi bien que celle de

ï>ï!Lfr?''qufâmmenœÏne t^^^^^^ Sophocle, par ïïne sentence

dp SO on Car quoyque Selon fust postérieur a Dt-janne, néan moins Léian ?e n'estolt pis si ancienne que le sens commun, qui est le premVer iuteur des ientences véritables. >. Les mêmes rai.sons peuvent

M eaUÙKUôespour excuser, dans la pièce que nous avons pn^cedemnîenrSe! unecitationdu même genre, faite par 4;ux (v. 677 sqtj),

"^Tl!^^^^-^^- M. Ponsard, représentée en ;8W. Sur cette

•« ;« o nart rulièrement sur la sc:ne à l'occasion de .^quelle elle est

!;;rrapp -Le, voyez ITux articles du Journal des Savants, cahiers de

LES TRACHINIENNES. g?

ses enfants, Hyllus par exemple, leur aîné, qui sort de

l'adolescence. Le conseil plaît à Déjanire, et l'occasion se

présente aussitôt de le suivre ; car on voit accourir à pas

précipités le jeune Hyllus. Ce n^est pas le hasard qui l'amène sur la scène ; il n'y a pas de hasard dans lei

fables de Sophocle. Hyllus s'empresse d'apporter à sa mère une heureuse nouvelle. On sait quelque jhose d'Hercule; il est tout près de Trachine , dans l'île d'Eubée, arrêté au siège de la ville où règne Eurytus

Celte nouvelle, qui transporte de joie celui qui l'annonce!

ne rassure pas Déjanire. EUe craint que l'expédition dont

on lui parle ne soit le terme fatal marqué par les dieux

aux travaux et peut-être à la vie d'Hercule. Elle fait part

à son fils des oracles qui menacent le héros, et Hyllus qui partage à cette révélation inattendue les inquiétudes

de sa mère, se hâte, sur sa prière, d'aller lui-même s'informer de ce qui les préoccupe si cruellement. Ces

scènes sont simples, familières, mais elles attachent. Avec

elles se termine le prologue dont l'entrée du chœur marque la fin , selon un usage que nous avons ex-

pliqué*.

On voit paraître la troupe des jeunes filles de Trachine •

elles viennent offrir à l'épouse d'Hercule leurs consolations et leurs vœux. Les chants qu'elles font entendre contrastent, par réiévation religieuse des pensées l'éclat des images et du style, avec les détails naïfs qui ont précédé, et transportent un moment notre pensée

décembre 1843 et de février 1844. pages 70i et 65. On v raonelle de

pliqTeVt aTlo%7,r:^" remplaçant Lucrèce par Déjan.re,5p-

me^dTol^iiSl„**«;p!îp^\^ '''^ deditam lanœ inter lucubrantes ancillas ,n meaio adium sedenlem inveniunt. T. Liv., Hist., 1, 57.

Inde cito passu petitur Lucretia ; nebat :

Ante thorurn caluthi lanaque mollis erant. Lumen ad exiguum famulœ daia pensa trahebant

mter quas tenui sic ait illa sono.

(Ovid., Fast. Il, 7'il 1- Voyez plus haut, page 10.

4 ÏÏ *

fj f

.if-

SOPHOCLE

dans la région divine qui est la patrie des personnages de

ce drame*.

Mais bientôt le poêle nous ramène sur la terre, parmi

les mortels. Déjanire répond aux tendres empressements du chœur par des confidences qui complètent l'ex-

posilion.

On a souvent remarqué que Racine semble avoir emprunté aux premiers vers de cette scène Tidée de la prière touchante que son Andromaque adresse à Hermione :

Il me reste un fils, vous saurez quelque jour,

Madame, pour un fils jusqu'où va notre amour ; Mais vous ne saurez pas, au moins je le souhaite,

En quel trouble mortel son intérêt nous jette,

Lorsque de tant de biens qui pouvaient nous flatter.

C'est le seul qui nous reste, et qu'on veut nous l'ôter*.

Si dans la faible traduction que je vais donner des vers grecs, j'avais réussi à conserver quelque chose de l'original, le rapprochement des deux passages montrerait la singulière ressemblance qu'ont entre eux ces maîtres de la scène grecque et de la scène française, et

en même temps on y distinguerait certaines différences de ton et de manière, plus de pompe et de précision chez Racine, plus d'abandon et de familiarité chez Sophocle. C'est, comme dans les figures d'une même famille, des traits pareils, avec des physionomies diverses.

« Vous venez, je le vois, au bruit de mes chagrins. Puissiezvous toujours, comme aujourd'hui, en ignorer l'amertume ' Ils ne sont pas de votre âge. Dans cette retraite paisible au sein de

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