‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 189 sur 893 · Voyez t. I, page 323, cf. p. T2Ù · texte numérisé non relu

Voyez t. I, page 323, cf. p. T2Ù

SOPHOCLE

a représenté Lichas arrêté dans sa route par le peuple qui l interroge et s'informe d'Hercule. Il n'en était encore

qu'à la moitié de ses confidences, lorsqu'un de ses auditeurs est venu en toute hâte annoncer à Déjanire la victoire du héros; depuis, ce messager, trop officieux, trop

empressé , en a appris davantage. Ainsi la nouvelle,

comme dans notre tragédie d'Horace, se trouve partagée, par un hasard fort naturel, en deux récits contradictoires, qui produisent des effets divers.

Mais ce qu'il convient surtout d'admirer ici, c'est comment le poëte, avec autant de vraisemblance que de simplicité, renouvelle à chaque instant la face de son drame,

et conduit ses spectateurs, ainsi que ses personnages, de

la confiance à Tinquiétude, de la joie à la douleur. Tandis

que Déjanire éclate en plaintes, paraît tout à coup Lichas

prêt à repartir et qui vient chercher les ordres de sa maî-

tresse. Cette situation excite vivement Taltente, et Ton voit commencer une scène dont La Harpe loue avec raison l'admirable conduite; non toutefois sans quelque mélange d'injustice pour Eschyle, auquel il refuse, comme par compensation, l'art qu'il reconnaît dans son successeur. Du reste, il expose et explique si bien ce passage, qu'on doit désespérer,

non pas seulement de pouvoir faire mieux, mais de pouvoir

faire autrement, et que le parti le plus raisonnable qu'on

ail à prend'e est d'emprunter ses paroles : « Déjanire irritée, dit-il, reproche à Lichas sa perfidie: elle sait tout et

veut tout savoir ; c'est le cri de la jalousie; elle s'emporte, elle menace. Lichas persiste à nier qu'il sache rien de ce

qu'elle demande; alors elle feint de s'apaiser par degrés; elle n'est indignée que de ce qu'on veut lui en imposer; car d'ailleurs elle est accoutummée à pardonner aux infidélités de son époux. Enfin elle fait si bien, que Lichas ne

croit plus devoir lui cacher ce qu'après tout, dit-il, son

maître ne cache pas lui-même*. »

Cette adresse de Déjanire, que Brumoy et ses éditeurs

comparent ingénieusement à la ruse jalouse de Mithridate

LES TRACHINIENNE3. 73

et de Roxane pour pénétrer le secret, l'un de Monime,

l'autre d'Atalide, se retrouve aussi dans la pièce que nous

rappelions au commencement de ce chapitre. Si Racine a en cela imité le poëte grec, il est assez probable que cette beauté sera arrivée, par ce chemin, de Racine à Thomas Corneille. Ariane, lasse de pleurer son injure, conçoit le désir de la vengeance. Elle veut connaître son heureuse rivale, et, feignant de s'apaiser, elle presse avec une apparence de calme, dans l'intérêt de son repos, dit-elle, l'union de son ingrat amant et de celle qui se cache encore à sa colère. Celte conception est pleine d'art, mais l'exécution n'y répond pas, et ce mérite se joint

chez le poëte grec à la gloire de l'invention. Du reste, Déjanire ne songe pas, comme Ariane, à se venger* : elle ne s'irrite ni contre sa rivale ni contre Thomme qui la trahit: sa douleur est celle d'une épouse, et non pas d'une amante, et cette nuance, qu'on a peine à exprimer, est indiquée par le poëte avec une exquise délicatesse. Elle se représente douloureusement la beauté dlole encore dans sa fleur, et la sienne qui s'efface, les froideurs, l'abandon d'un époux, son bonheur domestique détruit par un

odieux partage, l'inutilité des emportements et de la

plainte, et dans le désespoir où la plongent ces pensées, elle se résout à user d'une ressource dernière, du fataî présent de Nessus. Ici se place* Thistoire fameuse de ce sang empoisonné que lui donna le Centaure mourant comme un charme qui lui ramènerait la tendresse d'Hercule, si jamais elle en était délaissée. Déjanire en teint une tunique qu'elle charge Lichas de remettre en son nom à son époux. Elle ajoute k ce message quelques instructions qui doivent assurer reflet du prétendu philtre auquel

elle a recours dans sa créduhtéjinslruclions qu'elle a autrefois entendues de la bouche du perfide Nessus et qu'elle n'a que trop bien retenues.

Je ne voudrais pas allonger de ces détails une analyse déjà bien longue j il est cependant de mon sujet de faire

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