‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 191 sur 893 · V. 665 sqq · texte numérisé non relu

V. 665 sqq

LES TRACHINIENNES. 75

dans ce long aveuglement de la passion, dans cette tardive lumière qui le dissipe enfin! avec quel art prévovaut le poeie, par la résolution désespérée qu'il prête' à dS l

ecarte-t-il d^avance de ce personnage, plus iSenî

que coupable, et si empressé à se puni de sonTmpru-

dence Odieux delà catastrophe! N'esLe pas une Xi

rable fécondité que celle qui se cache sous L sS.

L'événement se précipile : Hyllus arrive et accable sa mère de la nouvelle qu'elle redoute. Il a é.é témoin des souffrances qui ont saisi son malheureux père aumo ment où tl s'approchait de l'autel, revêtuTe la faTa e'

uique, lorsque le vemn mortel qu'elle recelait, échaï

par la flamme sacrée, a pénétré dans ses membres II Ta

VU. dans un égarement fuiieux, lancer contre un rocher

au m.heu des flots, le malheureux Lidias, ministre "nno

cent de sa mort. Ces images affreuses sont rendue pa;

SÎpS ?\^r?iq- vérité, qu'a conservée^ récit de Fenelon^ Dejamre sort sans répondre noursume par les imprécations de son fils qui raccusé et ïel .ns,ances du chœur qui la presse de se justifier! Le' spectateur qu, l'a entendue tout à l'heure urer de ne ZL

«mivre àson époux, a compris ce terrible silence ;?«"

tj '^ "ï^c 'T'^f '"" P*™'^^- Nous retrouverons plus d'une

fois Chez Sophocle, et en général dans le théâ re de

Grecs cette expression sublime du désespoir, assez rare

sur notre scène Leur tragédie, qui l'avait empruntée de a nature, semblait l'avoir adoptée et ne se lassah pa de la reproduire comme leur sculpture certaines at itudes svm

tÏÏStoVIirSï " '--'- ^ansunlanlïer:

mS^trT'^ \T' \' F''''""' anioureuses exprignam Pli' '^"gf « «elle de l'épouse d'Hercule». dL-

gnant amsi, je le crois, le personnage principal des '^ie^i; V.\X~ '■ ^""""'i'"' ^V. - 3. Tris,., II, 405. Voyeznolre

SOPHOCLE

' fi

•if .r

Trachinrennes ; il connaissait certainement cette pièce, comme il le témoigne çà et là par quelques emprunts; peutêtre l'avait-il vu représenter à Rome, telle que Vavait, on l'a supposé, traduite ou imitée Attius; toutefois il n'en

conserve guère Tesprit, soit dans le passage de ses Métamorphoses * où il raconte l'erreur de Déjanire et la

mort d'Hercule , soit dans la lettre que, d'après le

plan de ses Héroides, il fait écrire par l'épouse du

héros, comme par tant d'autres femmes trahies et abandonnées, à son époux infidèle*. La Déjanire grecque s'attendrit sur lole, et lorsqu'elle soupçonne vaguement en elle une rivale*, et même lorsqu'elle ne peut plus douter de cette cruelle rivalité*. La Déjanire latine, plus emportée, est d'abord tentée de la tuer de ses propres

mains ^ La première est plus affligée, plus inquiète qu'irritée de Tinfidélité d'Hercule; elle n'a pas l'idée de recourir

aux reproches, à la plainte, moyens impuissants pour ramener un cœur et que lui interdirait d'ailleurs le sentiment

de sa dignité; lorsqu'elle se décide à envoyer ce philtre prétendu auquel, dans sa disgrâce, elle se lie si imprudemment, elle recommande bien de ne rien ajouter de trop particulier à ce message ; elle ne voudrait pas qu'il fût parlé à son époux du désir qu'elle a de le revoir, avant de savoir si elle en est elle-même désirée'. L'autre n'a pas cette

douleur profonde et calme, celte réserve fière et délicate:

son affliction ou son dépit se répandent, dans une longue

lettre, en spirituelles ironies sur l'abaissement auquel

l'amour réduit le grand Hercule. Mais voici une dernière

différence bien frappante ; la nouvelle des terribles effets produits par le fatal don de Nessus, est pour Déjanire, chez Ovide, l'objet d'une sorte de post-scriptum, ajouté bien étrangement à une lettre qu'il devait supprimer; elle s'y accuse de la mort d'Hercule, elle s'y excite longuement, et prétentieusement, à la venger par sa propre

1. Mctam.j IX, 134 sqq. — 2. Heroid.j epist. IX : Dejanira Herculi. — 3. V. 298 sqq. — 4. V. 460 sqq. ; Cf. 626 sq. — 5. Metam., IX, loi. — 6. V. 530 sqq.; 615 sqq.

LES TRACHmiENNES. 77

mort. « Que tardes-tu, impie Déjanire, se répète-t-elle dans une sorte de refrain, que tardes-tu à mourir? .

Impia quid dubitas Deïaneira mori • ?

Chez Sophocle, au premier soupçon du malheur dont elle pouvait être la cause, sa résolution suprême a été arrêtée * et, le malheur arrivé, sans l'échauffer ou plutôt la refroidir par des paroles, elle court l'exécuter *.

Tandis qua le chœur, dont les chants de douleur ont contmuellement accompagné les mouvements divers du drame, s entretient de la funeste catastrophe, et rend présente à a pensée du spectateur l'invisible puissance aui 1 accomplit en ce moment, des cris lugubres se font en-

tendre, on voit sortir de la maison une femme courbée par

les années. C'est la nourrice de Déjanire , éplorée éperdue, qui vient annoncer le trépas de sa maîtresse' don ses yeux ont été témoins*. Le poëte, avec cette' venté que nous avons admirée dans un passage analogue di.schylb% dont ce même ouvrage nous aurait pu oilrir déjà plus d un exemple, et que nous devons envier aux Cxrecs, a conservé au langage pathétique de cette pauvre lemme, le tour vulgaire que demande sa condition une forme sentencieuse et proverbiale, qui, toute commune qu elle est, n affaiblit en rien la vive peinture des derniers

moments de Déjanire. Les récits dont les Grecs ornaient leurs pièces de théâtre, et qui plaisaient si fort à ce peuple amoureux de la parole et aussi fortement frappé des images de la poésie que des représentations sensibles de la scène, ne ressemblaient guère à ceux qui terminent ordinairement nos tragédies : ils n'offraient pas seulement, comme les nôtres, la couleur des événements qui y étaient retracés, mais on y voyait encore empreint le caractère du narrateur. Or, ce mérite, tout dramatique, doit manquer nécessairement à notre tragédie, qui n a, pour le

marne ministère, aucun des personnages subalternes,

1. IleroicL IX, 146, 152, 158, 164. - 2. V. 721 sqq. ~ 3. V. 815 «Hiq. -^ 4. V. 873 sq(j. — 5. \oycz t. I, p. 354-

ii.i

il! i

SOPHOCLE

réels et vivants, qui forment le riche cortège dos héros

du théâtre grec, mais k leur place des acteurs sans caractère, sans existence propre, de pures abstractions des

machines à répliques et à récits, en un mot des confidents.

La vieille nourrice de Déjanire, avec celte locution populaire que Sophocle ne s'est pas mis en peme d'effacer, ne s'en élève pas moins à une poésie ravissante et toule divine, lorsqu'elle peint * sa maîtresse, courant égarée dans sa maison, touchant en insensée les objets à son usage comme si elle en voulait prendre congé, fondant en larmes à la vue de ses esclaves qu'elle rencontre sur ses pas se précipitant aux pieds des autels domestiques, parant, embrassant le lit nuptial où elle ne doit plus entrer, lui adressant de tendres adieux, et se frappant

enfin d'un coup rapide et mortel k la vue Je cette malheUreuse femme, qu'arrête sa vieillesse chancelante, de son fils qui n'arrive que pour la recevoir dans ses bras, et consoler par ses larmes et ses embrassemenis lameriume de ce dernier moment : peinture véritablement admirable, dont les traits, empruntés par Euripide, ont embelli le

tableau du sacrifice d'Alceste, et qui, transmis par une

sorte d'héritage littéraire au génie pathétique de Virgile, ont attendri tous les cœurs dans le récit fameux de la mort

deDidon'. .

Je passe sur tous ces souvenirs, qu il su.ht, je pense, de rappeler à la mémoire. Je suis la marche du drame, qui touche k sa fin. Ce ne sont plus des récits qui vont nous émouvoir, c'est la vue même d'Hercule qu'on rapporte mourant dans sa maison. Le chœur, saisi de douleur et d'effroi k la seule pensée d'un spectacle qu'il redoute, souhaiterait d'être transporté bien loin de ces lieux, et so

1 V 902 scier

î! Âmd.M 642 sqq. Ce n'est pas le seul passage des Trach-

nienncs qui nous montre Virgile sur la trace de Sophocle. Ln de. chœurs de cette tragédie (v. 497 sqq.), ou Dejanire est représentée attendant un époux de l'issue du combat furieux que se livrent pour elle,

en sa présence, Hercule et Achéloiis, sous la forme d un taureaii, ce chœur d'une belle poésie, semble avoir fourni le dessm des célèbres

LES TRACHINIENNES.

plijint de la nécessité cruelle qui l'y enchaîne *. Le retour qu'il fait sur lui-même, par une sorte d'égoïsme assez naturel, est encore d'une vérité particulière aux Grecs : il

n'appailenait qu'à eux de donner un caractère même à ce

personnage factice qui était sur leur théâtre le témoin idéal de Taction, l'interprète convenu des pensées du drame le représentant de la morale universelle ^

C'est ici le lieu d'indiquer un défaut de vraisemblance qui, au fond, n'en est pas un, puisque personne proba- Dlement ne l'a remarqué dans le cours de cette analyse, et que les spectateurs athéniens n'avaient guère le loisir de l'apercevoir dans le mouvement de la représentation.

descriptions du combat des deux taureaux qu'on lit au IIP livre v 219

des Géorgiques, au XII» livre, v. 715, de V Enéide: ' ' '

Pasciiur in magna siiva formosa juvenca; Illi alternantes multa vi prœJia miscent Vulneribus crebris....

l'avidi cessere magistri ; Stat pecus omne metu mutum, mussantque juvenca Quis nemori imperitet, quem tota armenta sequantur.

Le vaste Olympe en gronde, et la foule eu silcucê Attend, intéressée à ces sanglants assauts, A qui doit demeurer l'empire des troupeaux.

(Delille, L'homme des champs, IV.)

Apollonius de Rhodes, ir^onauf. II, 88, avait bien comparé PoIIux et Amycus combattant, le ceste en main, à deux taureaux qui se disputent une génisse; mais cette comparaison ne lui avait fourni qu'un seul vers, et il faut remonter jusqu'à Sophocle et au chœur des Trac/iinimrjw pour trouver, dans la poésie grecque, le modèle probable

des riches descriptions de Virgile et surtout du contraste qu'il v a marqué. ^ ^

Les poètes latins, pour ne parler que d'eux, ont, à l'envi, reproduit la peinture de Virgile. (Voyez Lucain, P/iar^ai., II, 601 ; Silius Italicus, Punie, XVI, 4; Stace, Thebaid,, II, 323, IV, 399; Valerius Flaccus ArgonauL, II, 548.) Mais Ovide, en la plaçant précisément dans le rccil du combat d'Hercule et d'Achéloùs {Metam., IX, 46), semble en uvoir reconnu et indiqué l'origine.

2. Voyez sur ce caractère, attribué au chœur par les tragiques grecs

ce qui en a déj/l été dit 1. 1, p. 325, 355. La pièce précédente en offre

onemejne un evemple remarquable : lorsque les Salaminiens v sont informés du trépas lunesle d'Ajax, leur première pensée est peureux-

mêmes, dont cet événement compromet le retour en Grèce, 'iliioi èfx,;,v

voCTTwv u>Tà),a;.... la seconde est pour Tecmesse, dont ils plai-

gueot l aifortuue, ù xaXaîi^pov yûvai. Aj., 897 sqq.

SOPHOCLE

fai-

Celui qui en calculera froidement la durée, dont aucun entr'acte n'étendait les limites, trouvera sans doute qu'Hyllus, Lichas, Hercule, font, en bien peu de temps, bien des voyages de Trachine k l'île d'Eubée, et de l'île d'Eubée à Tracbîne. Mais la distance réelle qui sépare

ces lieux, ne se représentait pas très-vivement aux spectateurs; ils les rapprochaient dans leur pensée, et, par suite de l'indulgence lacile que Ton a au théâtre pour tout

ce qui se passe hors de la scène, ils se prêtaient à une illusion que nous nous faisons nous-mêmes fort complaisamment, lorsque nous plaçons tous les événements racontés par notre Théramène, dans l'espace fort court qui sépare de son récit le départ d*Hippolyte. Les Grecs,

dont rexemple a établi l'observation des unités, en

usaient, nous Tavons vu souvent, avec celte Hherte dont parle Boileau, qui sort à propos des règles prescrites,

Et de l'art môme apprend à franchir leurs limites. Du reste, nous trouvons encore ici une occasion de

relever l'adresse de Sophocle, qui a de ses défauts une conscience aussi claire que de ses beautés, et qui met à cacher les ims autant d'art qu'à montrer les autres. Ne dirait-on pas qu'il a voulu aider l'illusion et distraire l'esprit des réalités géographiques, dans ce chœur OÙ

les Trachiniennes , s'unissaot aux désirs de Déjanire ,

forment des vœux pour le retour rapide du héros, et semblent, par h s strophes agiles qui les expriment, faire

voler, comme la pensée, les heures trop lentes dans leur

cours * ?

Les plaintes d'Hercule mourant * sont un morceau

fort célèbre. L'auteur des Tusculanes, après Attius', a donné une traduction qui prouve assez Testirae quen

faisait Tantiouité. Les modernes se sont aussi exercés

Page 1