CHAPITRE TROISIÈME
Philoctète.
En passant des Trachiniennes de Sophocle à son Philo-
hommes rares en qui s'est reproduite la naïveté de la poésie primitive. Est-il besoin de nommer l'écrivain dont les fictions se mêlent, dans nos souvenirs, aux fictions de
la muse grecque, qu'elles continuent; Fauteur de ce
poëme, qui est de la famille de l'Odyssée, comme son héros
est le fils d'Ulysse? Homère, et Técole tragique, qui est
sortie de lui, revivent véritablement dans l'imagination
noble et gracieuse, la dignité familière, réloquence aisée et naturelle, le langage harmonieux de notre Fénelon. Seulement cette sorte de métempsycose littéraire, qui nous les a rendus, nous les a montrés rajeunis et renouvelés par une morale plus pure, une religion plus digne de l'homme et de la divinité. Ces images, qui de la poésie
profane ont passé dans les tableaux du poète chrétien,
ont pris, sous son pinceau, une expression plus grave et
plus sérieuse, et sont devenues quelquefois comme la
figure, le symbole des sublimes vérités, des saints enseignements de notre croyance. C'est ainsi qu'aux jours où triompha sur la terre la religion du Christ, les temples
du polythéisme vaincu prêtèrent souvent à Paustère simplicité du culte nouveau la riche et pompeuse décoration de leurs édifices.
On sait que, des deux tragédies oii Sophocle a retracé
la mort d'Hercule et les douleurs de Philoctète, Fénelon
a composé le quinzième livre de son Télémaaue, celui de
tous, peut-être, qui excite le plus vif et le plus nrofond intérêt. Aussi vrai, aussi pathétique que le poète dont il répétait les accents, il a ajouté à ses fictions, par le mélange d'inventions nouvelles ou de détails empruntés aux * traditions diverses de l'antique mythologie*, un sens
moral que n'avaient point eu ces chefs-d'œuvre de la
scène grecque. Chez lui, ce n*est point un caprice du destin qui fait périr Hercule et souffrir Philoctète; ils expient le crime d'avoir outragé, le premier la foi .conjugale, le second la sainteté du serment. Une autre différence, remarquée par La Harpe, c'est que dans un récit adressé à Télémaque, dans un poëme dont ce jeune héros est le personnage principal, l'auteur moderne a judicieusement relevé p.ir des traits plus nobles le caractère d'Ulysse quelquefois dégradé par le tragique ancien. A
cela près, c'est Sophocle lui-même que nous fait entendre
Fénelon ; il Timite, il le traduit avec une naïveté de langage qui est le plus instructif des commentaires. Et toutefois, on n'aperçoit dans cet admirable morceau, ni le iraducieur qui s'applique laborieusement à rendre son modèle, ni le critique qui, par des traits ingénieux, s'efforce d'en faire ressortir les beautés; on n'y retrouve uième pas la trace du travail qui a extrait et rassemblé, pour en former une narration rapide, les passages les plus Irappants du dialogue de Sophocle. C'est que Fénelon n'a pas pris toute cette peine; c'est que, plein du poète grec,
1. Voyez, entre autres, Servius [jEn.y III, 402) :«.... Quem Hercules
.... petiit, ne alicui corporis sui reliquias indicaret. De qua re eum jurare corapulit et ei pro munere dedit sagittas f ydrae felle tinctas.
Postea, Trojano belle, responsum est sagittis Herculis opus esse ad Trojse expugnationem. Inventus itaque Philoctetes, quum ab eo Hercules qu^reretur, et primo negaret se scire, ubi esset Hercules,
tandem confessus est mortuum esse. Inde quum acriter ad indicandum septilcrum ejus cogeretur, et primo negaret, pede locum P^j^cussit (ne loqueretiir, juraverat) quum nolletdicere. Postea pergens ad beUum, quum exerceretur sagitlis, unius sagittae casu vulneratuse.st pedem, quo percusserat tumulum.... » Boissonade , qui a rapporté ce passage dans les notes de l'édition du Télémaque donnée en 1824 par le libraire Lefèvre, trouve, avec raison, que Roche fort s'est exprimé
tnen légèrement^ quand il a dit, dans sa traduction de Sophocle, que
ia punition de rhUoctète parjure Hait une supposition de Fénelon,
niTLOCTÊTE.