‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 194 sur 893 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Philoctète.

En passant des Trachinîennes de Sophocle à son Philo^ ctètdj nous retrouvons, pour nous guider dans cette étude, le plus fidèle interprète, peut-être, qu'ait eu dans les temps modernes le génie de Tantiquilé ; Tun de ces hommes rares en qui s'est reproduite la naïveté de la poésie primitive. Est-il besoin de nommer l'écrivain dont les fictions se mêlent, dans nos souvenirs, aux fictions de

la muse grecque, qu'elles continuent; Tauteur de ce

poëme, qui est de la famille de l'Odyssée, comme son héros est le fils d'Ulysse? Homère, et l'école tragique, qui est sortie de lui, revivent véritablement dans l'imagination noble et gracieuse, la dignité familière, Téloquence aisée et naturelle, le langage harmonieux de notre Fénelon. Seulement cette sorte de métempsycose littéraire, qui nous les a rendus, nous les a montrés rajeunis et renouvelés par une morale plus pure, une religion plus digne de rhomme et de la divinité. Ces images, qui de la poésie profane ont passé dans les tableaux du poète chrétien,

ont pris, sous son pinceau, une expression plus grave et plus sérieuse , et sont devenues quelquefois comme la figure, le symbole des sublimes vérités, des saints enseignements de notre croyance. C'est ainsi qu'aux jours où triompha sur la terre la religion du Christ, les temples du polythéisme vaincu prêtèrent souvent à Taustère simplicité du culte nouveau la riche et pompeuse décoration de leurs édifices.

On sait que, des deux tragédies où Sophocle a retracé

la mort d'Hercule et les douleurs de Philoctète, Fénelon

a composé le quinzième livre de son Télémaaue, celui de

tous, peut-être, qui excite le plus vif et le plus nrofond intérêt. Aussi vrai, aussi pathétique que le poète dont il répétait les accents, il a ajouté à ses fictions, par le mélange d'inventions nouvelles ou de détails empruntés aux ' traditions diverses de l'antique mythologie*, un sens moral que n'avaient point eu ces chefs-d'œuvre de la

scène grecque. Chez lui, ce n'est point un caprice du destin qui fait périr Hercule et souffrir Philoctète; ils expient le crime d'avoir outragé, le premier la foi conjugale, le second la sainteté du serment. Une autre différence, remarquée par La Harpe, c'est que dans un récit adressé à Télémaque, dans un poème dont ce jeune héros est le personnage principal, l'auteur moderne a judicieusement relevé p.ir des traits plus nobles le caractère d'Ulysse quelquefois dégradé par le tragique ancien. A

cela près, c'est Sophocle lui-même que nous fait entendre

Fénelon; il Timite, il le traduit avec une naïveté de langage qui est le plus instructif des commentaires. Et toutefois, on n'aperçoit dans cet admirable morceau, ni le traducteur qui s'applique laborieusement à rendre son modèle, ni le critique qui, par des traits ingénieux, s'efforce d'en faire ressortir les beautés; on n'y retrouve même pas la trace du travail qui a extrait et rassemblé, pour en former une narration rapide, les passages les plus frappants du dialogue de Sophocle. C'est que Fénelon n'a pas pris toute cette peine; c'est que, plein du poète grec,

^•JtT^' T® ?"^'''' ^''^^Hs i^n-, lïl, 402) :«.... Ouem Hercules

.... petiit, ne alicui corpons sui reliquias indicaret. De qua re eum p![ft«t ^?p™f'"^'^ ^l li P'-o munere dedlt sagittas l ydrae felle tinctas.

Trn!! '/ J^"°.-^^"°' responsum est sagittis Herculis opus esse ad irojae expugnationem. Inventas itaque Philoctetes, quum ;ib eo t.nl"ri^' '^'*?'^'^^"''» ®^ P'^""^ "^^^^^^ se scire, ubi esset Hercules, tandem confessus est mortuum esse. Inde quum acriter ad innir?M.eT/^^P/^^''"™ ^j""^ cogeretur, et primo nagaret, pede locum percussu (ne loqueretiir, juraveral) quum nolletdicere. Postea pert^ens Î>pHo^"™' ^"""^ exerceretur sagiuis, unius sagittœ casu vulneratusest pedem, quo percusserat tumulura.... ., Boissonade , qui a rapporté ce passage dans les notes de l'édition du Télémaque donnée en 1824 uLiB^^^^^ Lefevre trouve, avec raison, que Roche fort s^est exprimé '

/aT,/»? i'*^/,,'''/''''^ *^ "^ ^*'' *^^* *« traduction de Sophocle, que

la punition de Philoctète parjure était une supposition de Fénelon

SOPHOCLE

animé àe son esprit, il a répandu dans sa composition, avec l'abandoD, raisance, la verve facile d'une création originale, les souvenirs qui s'offraient les premiers à sam'moire " encore émue.

Ce n'est pas par ce caractère que se distingue le Philoctète de La Harpe. Si cette imitation a pris place dans notre répertoire tragique, la gloire en appartient à Sophocle, plus qu'à son interprète. On peut dire à ceux qui

ne connaissent et n'admirent le poète grec que d'après celtL' traduction de sa vive parole, et que disait Eschine de

Démosthène : « Que serait-ce, si vous Teussiez entendu luimême ? »

Un écrivain illustre de ce temps, qui, tout en charmant

l'Europe par sa riche et féconde imagination, n*a pas

dédaigné les travaux de la critique, et y a porté, avec des

connaissances étendues et variées, un goût fin et délicat, un style piquant et spirituel, Walter Scott*, a exprimé

fort iDgénieusement l'allure contrainte et gênée de certains traducteurs à la suite de leur modèle. Ils ressemblent, dit-il, à quelqu'un, qui, jaloux d'imiter la démarche

d'une autre personne, croirait y parvenir en repassant sur chacune de ses traces, enfonçant lourdement le sol

légèrement effleuré par son guide, chancelant involontairement à droite et à gauche, perdant à tout instant, dans de continuels efforts pour conserver son équilibre , la grâce et l'aisance du maintien. Il y aurait de la dureté, de l'injustice même, à faire de cette image une application rigoureuse à l'essai qu a tenté La Harpe pour nous représenter le libre et facile génie du tragique grec. Et

toutefois , il est visible que , tandis qu'il s'applique à

rendre les beautés simples et naïves de la poésie de Sophocle, ou même à enfermer dans ses vers les traits heureux de la prose de Fénelon, le soin de la mesure et de la rime qui le trouble dans la poursuite où il s'est

engagé, le fait bien souvent tomber dans le? faibles et vulgaires remplissages du vocabulaire tragique, dans ces

Vie de Dryden,

PHLLOCTÈTE. 93

vagues périphrases, ces redondants synonymes, ces liaisons forcées et languissantes, qui sont comme autant de

nmuvais pas semés sur sa route, et où sa muse semble

non pas la fac.laé, mais la précipitation du travail; ce sont des pièces de rapport ajustées à la hàle, et dont I assemblage imparfait affecte désagréablement la vue U IZTTJT ;"'"°°it générale, celle inspiration côninue cette hardiesse d'imitation, que lui-même regret- .ait de ne pas trouver dans les essais de traduction de

h. Uacine, et qui donnent au quinzième livre du Télé-

SI frappant dongmal.té. Pour racheter ce défaut, qui est celui de 1 ouvrage entier, ce n'est pas asse^ peut-êle de

quelques morcsaux d'un tour vif et animé, de quelques

rétr ''PP"',"'^''"'^""-' •^'^" par un'seniilut'q" lu. était personnel, et auquel il a dû plus d'une heureuse

aspiration a rendu avec énergie, avec chaleur, l'indCra! tion dune âme hless(5e par l'injusiice. ^

Mais ce qui, dans le Philoctète français, doit particu-

iZméTr''' n'^°"°"' '''''' ' -rlains'Srds, imliclelité de la copie. Je passe sur des fautes de sens

assez graves à a vérité, et pour lesquelles Ta cri S s est montrée d'autant plus sévère . Jue La Ha nks

avau indiscrètement présentées comme des dSer es plulologiques'. Je demande uniquement si l'esprit de la

IZMl %^ "'" """'""""^ P"' '"• «^«^ e^aciitude; si, op conforme dans sa pratique à sa théorie, trop pr oc-

^~T ^''""^'^ dramatiques, qu'il 'cheichait si

\a.nement dans les œuvres des Grecs, et qu'en cette

irconstance il tenta d'y introduire, il n'a pas voulu

Il tTÏ ^" ^'°°'«'J ^°^' ^"-^"^gères à l'antique' simplicité de ce genre de composition; s'il n'a pas méconnu ce .que je souhaiterais surtout établir, la différence

«u^J7e7sfc1/7^^Pœîft^^^^^^

"Ji

SOPHOCLE

Lia

lai

fondamentale de notre poésie dramatique et Je celle (les Crrecs*. ^

Ce que les modernes préfèrent à tout, c 6St 1 elTet théâtral. Pour les Grecs, ce qui les touchait davantage, c'était la vérité de Texpression. Gela ne veut pas dire que leurs pièces manquent d'effet, et les nôtres de vérité; mais bien que ces deux mérites sont inégalement répartis dans les deux théâtres, qu'ils étaient plus naturels, et que nous sommes plus frappants. Un exemple fera peutêtre mieux comprendre cette diversité de goût et de génie.

Tout le monde sent, dans la sculpture antique , et dans les anciennes écoles de la peinture, une naïveté de composition que Tart a perdue en partie. Les personnages qu'ont exprimés le ciseau grec ou le pinceau italien, ne savent pas qu on les regarde, et ne s'occupent pas des spectateurs. Ceux qu'on nous offre aujourd'hui, dans nos tableaux et dans nos statues, ne sont pas tout à fait si désintéressés; ils posent, ils se dessinent, ils cherchent les regards; à l'ancien abandon des mouvements et des attitudes, à ces groupes qui semblaient formés par quelque rencontre fortuite, a

succédé une disposition plus étudiée, plus savante, une intention plus marquée et plus visible. En un mot,

la recherche de l'effet dramatique a remplacé dans les arts du dessin, comme au théâtre, celle de la vérité. Sans

doute, les Grecs n'étaient pas indifférents aux surprises de l'action et aux émotions qui en résultent; ils portaient, comme nous, aux représentations de la scène , une vive sensibilité, une curiosité active : mais parmi les plaisirs qu'ils y cherchaient, le premier de tous, à ce qu'il semble,

était d'assister, dans ces imitations vivantes de la nature,

au développement des plus intimes sentiments de l'ame. C'était à les faire sortir de l'asile retiré où ils se cachent,

1 On peut comparer avec l'imitation de La Harpe une traduction en vers, publiée à Paris en 1837, dans laquelle l'auteur, M. E. Pons, ancien élève de l'École normale et prolesseur de l'Université, s «si proposé de reproduire plus fidèlement les détails et l'esprit du modèle. Les diverses traductions en vers du théâtre de Sophocle, publiées depuis, dont la liste a été donnée plus liaut, p. 4, oflnront aussi plus d'un sujet do comparaisons utiles.

PHILOCTÊTE.

II

à les produire au dehors, à les mettre en eiercice nue

ZtLZTnl ""''! '' '''°''-'^"«- Ces Situa o'ns';

ingénieusement imaginées avaient pour but princinal da

provoquer le personnage à l'aveu involontaire, à la confi dence indiscrète de sa passion. On pourrait d re d'ei es ca qu Horace a souvent dit du vin, lorsqu'il l'appelt L^ douce torture qui arrache au cœur ses «cret! An. rév latjons inattendues qu'amenaient la disp tîn ' de " ïtA't '^,,.^;PP'-«,^f «--* des personnages, fes hasards ou

plutôt hnvincble entraînement du dialogue, un vif

plaisir de découverte, un profond sentiment de sympathie dans cete smcère expression de l'humanité. Ainsi le

drame était avant tout pour les anciens une sorte' de miroir moral où ils «sp nlaico.-o.,. >. . . , semblance 71 n'! f Pa'saient à contempler leur res-

Coue dan. *'l P?' '"""■« P^'^" <=« «^«••actère .

lorsque, dans un auditoire romain, d'universels annla.i

de Ménandre, ou respire le génie de la tragédie comme de

a co^die antique : . Je suis homme; rien d'humak n

peut m elre étranger ; » " "o

Homo sum, humani nihil a me alienum puto.

Le théâtre n'a pas de compositions qui, plus que le Phtloctetede Sophocle, se distinguent par ce^^m^r? si

S^éZrV^'-'-T' ""''^ si^articunèremen recherche dans 1 antiquité, démontrer l'homme à l'homme

qdlTr:ndTr-°'^''Pr'"î '^^^'^'^'^^^ ' ''«"^ '"S sont nr;«T ''"'; " ^«"'^ents qui s'y développent

sont pris dans notre nature la plus profonde la dIus rotTe' r'"^ "°iir"';>^.' "^ "°"' éme'uven., a,'a,;i ttt

Se à r-'Tx'r- ^''' ''•°^"'°<=' ''^^^""We qui nous «tache à la vie et à la société de nos semblables; ce sont

1. Od.. m, XXI, 16; Epùt.. 1, xvi„, 36; ad risone,, 435, etc.

SOPHOCLE-

PHILOCTETE.

les irrésistibles mouvements de la douleur et de la pitié.

On ne peut le lire sans qu'à ces cris de vérité qui s'en

échappent et retentissent au fond de l'âme , on ne

se sente comme jeté hors de soi, et transporté, par son émotion, sur cette scène pathétique où respirait Thumanité soaflVante. Telle, et plus vive encore , fut rémolion des heureux spectateurs auxquels apparut, pour la première fois, cette merveille de Tart tragique; telle on la trouve dépeinte dans un passage du Télémaque, où Féne-

lon semble l'avoir traduite, comme il avait traduit le drame

lui-même.

« Pendant que Philoctète avait raconté ses aventures,

Télémaque, dit-il, était demeuré comme suspendu et immobile ; ses yeux étaient attachés sur ce grand homme qui parlait; toutes les passions différentes qui avaient agité Philoctète, Ulysse, Néoptolème, paraissaient tour à tour sur le visage naïf de Télémaque, à mesure qu elles étaient représentées dans la suite de cette narration. Quelquefois il s'écriait et interrompait Philoctète sans y

penser; quelquefois il paraissait rêveur comme un homme

qui pense profondément à la suite des affaires. Quand

Philoctète dépeignit l'embarras de Néoptolème , qui

ne savait point dissimuler, Télémaque parut dans le

même embarras; dans ce moment on l'aurait pris pour Néoptolème*. »

Mais c'est assez nous arrêter aux sentiments généraux exprimés dans l'œuvre de Sophocle, et qui lui assurent, malgré toutes les révolutions des mœurs et du goût, une durée immortelle; il faut entrer dans l'analyse même de la

fable et des caractères où les a placés le poète; il faut

montrer comment, à l'intérêt profond que nous avons cherché à expKquer, se joint celui d'un développement véritablement admirable par sa richesse et sa simplicité.

Nous avons souvent loué, chez les Grecs, cette étonrante fécondité d'imagination , qui , du fonds le plus

stérile en apparence, sans événements, sans oersouDages, l. Télémaque, XVI.

sait tirer le sujet de scènes variées et attachantes. Le

PhUoctcie nous offre un nouvel exemple de ce genre de

création. Voici, et c'est bien peu de chose, ce que fournissait à Sophocle, pour composer sa tragédie, Ja tradition poétique *.

^ Les Grecs, ée rendant à Troie, s'étaient arrêtés dans l'île de Ghrysa, disparue depuis sous les flots 2. Us devaient, selon la recommandation d'un oracle, y sacrifier à Minerve sur un autel élevé autrefois par Jason, où

avait sacrifié Hercule partant pour une expédition semblable, et que, seul des Grecs, connaissait le compagnon

de ses travaux, Philoctète. Or, comme Philoctète cherchait

cet autel, depuis longtemps abandonné et enseveli sous la

terre, il fut mordu d'un serpent préposé à la garde du lieu. L'armée le crut frappé par la colère céleste, et, importunée d'ailleurs de l'odeur de sa plaie et de ses cris, elle se décida, sur le conseil d'Ulysse, à le laisser dans Tîle de Lemuos. Il y avait passé dix ans, lorsque les Grecs, instruits par le devin Hélénus, que, sans les flèches

d'Hercule, dont Philoctète était possesseur, ils ne pouvaient renverser la ville de Troie, envoyèrent auprès de ce héros malheureux, avec ordre de le ramener au camp, selon Leschès , auteur de la Petite Iliade « , Diomède *

selon d'autres peut-être qu'ont suivis les tragiques, si

1. Voyez Homère, lliad., II, 716; Odyss., III, 190, et à la suite de

1 édition publiée en 1837 par Firmin Didot, dans les Cyclicorum rodarum fragmenta, l'analyse des Chants cypriaques, et de la. Petite Iliade

donnée d'après la Chrestomathle de Proclus, par Photius {U>Uioth * cod. ccxxxix). Cf Pindj.re et son scoliaste, Pyth., f, 98; Philostralê' /maflf. P/uZoc<.; Dosiad.,>i ra, etc. '

2. Pausan., VIII 33. Voyez, à ce sujet, la note de Valckenaer. iy\atr\h, %n Eurimd fragm., xi. '

3. Aristote, dans sa Poétique, c. xxiii, remarquant que certains poèmes comme les Chants cypriaques et la Petite Iliade, oflrant •noms d'unite que VUiade et VOdyssée, sont, par cola même plus ri- L"^^^?,^^J®**^'^®„^î"^fédie, compte parmi ceux qu'on a empruntés à la Pente Iliade, Phtloctete. Voici du reste, sa liste, qui peut-être n'est pas complète, comme le remarque M. Egger, p. 464 et suivantes de son commentaire : « ... On en trouve beaucoup dans les Chants eupnaqnes, et plus de huit dans la Peiite Iliade, par exemple le Juoement des armes, Philoctète, Néoptolème, Eurypyle, le Mendiant, l, g

Lacedemomennes , la Prise de Troie et le départ, Sinon, les Troyenfies, » '9

SOPHOCLE. — 7

^: il

SOPHOCLE

l'on ne doit pas faire honneur à ceux-ci cle cette dramatique

addition à la fable reçue, Ulysse lui-même, l'auteur de son

infortune *. . ,

Dans cette dernière circonstance, Sophocle aperçoit h son tour le sujet d'une tragédie ; il démêle avec sagacité

l'intérêt qui peut naître de cette mission dilhcile , contiee k l'adresse d'Ulysse. Mais la pièce est tout entière à inventer : il n'a encore que le lieu de la scène, le désert de Leinnos; que les deux personnages principaux, Ulysse et

Philoctète. Par quels moyens le roi dlthaque, 1 ennemi

naturel du fils de Pœan, parviendra-t-il h. triompher de sa

iuste haine et à le conduire auprès des Grecs qui 1 attendent *? c'est ce qui reste à trouver, et, nous le répetons, la

pièce entière est là. Il est vraiment curieux de voir comment Sophocle se tire de cette difficulté qu'il s'est imposée, et d'assister, pour ainsi dire, au travail secret de son imagination. Il a compris qu'Ulysse ne peut raisonnablement traiter lui-même avec Philoctète, qui ne Técouterait point. Il faut lui donner un compagnon qui conduise, SOUS ses ordres et par ses conseils, une négociation si

délicate. Mais qui choisir? sera-ce, comme d'autres l'ont

1 Homère et PJndare se sont exprimés à cet égard en termes go-

Tiéraux ♦ t vacucs, qui laissaient toute liberté a l'imagination des Ses Voici ce qu'on lit au II« chant, v. 716 et suivants deVIltade: ^' Ceux de Mé?hone, de Thaumacié, de Mélibée les habitants des rochers d'Olizone avaient pour chef Philoctète, habile à tirer de 1 arc. ns étaient venus sur sept vaisseaux, montés chacun de cmqn an te rameurs eux-mêmes excellents archers. Pour Philoctète, il habitait en ce moment, livré à de cruelles douleurs, IMle divine de Lemnos, où lavaient abandonné les Grecs, lorsqu'il fut atteint de la venimeuse morsure d'un serpent. Là il vivait dans les souflrances : mais bientôt

les Grecs, au rivage de Troie, devaient se ressouvenir du roi Plii-

^°pîndare n'en dit guère plus dans ce passage de sa première Pythi-

aue v 100 et suivants , ., ,.

a On dit qu'à Lemnos vinrent jadis des héros pareils aux dieux, pour en ramener le fils de P«an. cet habile archer, que rongeait un affreux

ulcère 11 renversa la ville de Priam, il mit hn aux travaux des Grecs, bien que son corps fût sans force, sa marche mal assurée; mais ainsi

'%Ton'}J'sc1,'1as"tedePindare, un autre poète lyrique, Bncchylioe^ avaU dans ses dithyrambes touché à la même aventure; maisde quelle manière, précisément? il ne le dit pa».

PHILOCTÈTE

fait, nous le verrons bientôt, d'après la tradition des

poétee cycliques, Tassocié ordisaire de ses hasardeuses entreprises? Diomède, Tami d'Ulysse, n'auraif pas sur l'esprit de Philoctète plus d'empire qu'Ulysse lui-même *. Sera-ce quelquç^ autre chef de Tarmée? tous eut pris part à l'abandon de Philoctète, tous ont un droit égal à sa colère, aucun d'eux n'oserait se présenter devant lui. C'est donc une nécessité de renoncer au sujet, s'il ne se trouve, parmi les Grecs, un personnage que Philoctète ne puisse accuser de son malheur, et qui ait même avec

lui, pour pénétrer j»lus facilement dans sa confiance, quelque communauté de ressentiment. Ce personnage, dont

le caractère est ainsi donné d'avance par le besoin du

sujet, Sophocle la bientôt découvert, et 1 on ne peut réellement rien imaginer de plus heureux que cette rencontre. Ce sera Néoptolème, nouvellement arrivé au siège de Troie, et traité avec quelque injustice par les Grecs, qui lui ont refusé les armes de son père. Jeune, simple, sans expérience, il se laissera conduire à la prudence d'Ulysse,

et sera entre ses mains comme un appât trompeur * offert

à la crédulité de Philoctète. C'est ainsi, dans la supposition du poète , qu'ont dû raisonner Ulysse et les Atri-

des; mais, si sages que soient ces calculs, ils seront

cependant déconcertés par quelque chose, que la politique oublie parfois de comprendre dans ses prévisions. Néoptolème est fils de cet Achille qui haïssait comme les portes de l'enfer l'homme capable de déguiser sa pensée ' ; il n'est pas né pour tromper, pour se jouer du malheur; malgré ses engagements, il ne se prêtera qu'avec répugnance aux ruses crueiles du rejeton de Sisyphe, qui,

déjà impuissantes contre l'âme implacable de Philoctète,

viendront encore échouer contre la candeur, la droiture,

la bonté Compatissante du jeune héros. Voyez-vous com-

1. Que Sophocle ait ainsi raisonné, c'est ce que rendent évident'nntir moi les vers 416 et suivants, où Philoctète (on a blâmé cela, mais bien a tort) confond dans les mêmes invectives Diomède avec Ulysse.

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