‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 195 sur 893 · V. 1008. — 3. Hom., lliad., I · texte numérisé non relu

V. 1008. — 3. Hom., lliad., I

ment le poète, fidèle aux indications de la nature et la

suivant pas à pas, arrive par degrés, je ne dirai pas à

créer mais, on le croirait presque, à retrouver l'action

qu'il veut transporter sur la scène? Le problème difficile dont il cherchait la solution est désormais résolu. La

pièce se noue, en quelque sorte, d'elle-même, par le rap-

orochement si naturel, le contraste si frappant de ses trois personnages; de Tun viendront toutes les ressources, des deux autres, irous les obstacles; Sophocle n*a plus qu*k les abandonner à eux-mêmes, qu'à leg

laisser faire, pour ainsi dire, bien sûr que de ropposition

de leurs caractères sortiront toutes seules les situations,

et avec elles les accidents divers de la passion, les mouvements du dialogue, l'éloquence et la vérité du langage. Art merveilleux, dont le vrai est à la fois le dernier terme et le point de départ, dont les conceptions sont si conformes à la nature qu'on les confondrait volontiers avec elle 1 Ici rien de forcé, rien même de fortuit, d'arbitraire : de

ridée première du sujet on voit se développer, par une suite nécessaire d'inévitables conséquences, toute Tordon-

nance de l'ouvrage; les beautés même de détail qui y sont

répandues avec tant de profusion, ont toutes leur principe

et leur cause dans ces lois de l'humanité qui sont les res-

sorls de l'action, dans cette fatalité nouvelle du caractère et

de la passion, que Sophocle substitua, nous l'avons dit bien des fois, et nous devons le répéter, à la fatale influence de

la destinée.

Je veux donner un exemple de l'espèce de nécessité qui marque chacune des imaginations de Sophocle ; et je le prends dans la première scène, dans celle où s'expose

le sujet. C'est peut-être la partie d'un ouvrage dramatique OÙ il est le plus difficile et le plus rare de conserver

la vraisemblance. Il faut que la pièce s'explique au spec-

ateur, sans que l'auteur paraisse s'adresser à lui ; que les personnages lui fassent connaître ce qu'ils sont, ce qu'ils veulent, où ils se trouvent, et cela, sans rien dire, que ne iustifie, que n'exige même leur situation. Racine seul, parmi nous, a excellé dans cette partie de l'art, où So-

PHILOCTÈTE

phocle a de même, sur les autres tragiques de la Grèce une incontestable supériorité. Qu'on ne croie pas que ce soit là un mérite isolé ; il tient à la conception même de l'ensemble, dont la netteté, plus ou moins grande, se déclare, au premier abord, par l'embarras ou la facilité de Texposition. Ce que Boileau a si bien dit, en général, de l'art d'écrire, on peut le dire, à cet égard, de la composition dramatique :

Ce que Pon conçoit bien s^expose claîrement.

On vient de voir combien i! y a d'art et de vérité dans les combinaisons sur lesquelles Sophocle a établi le plan de sa tragédie. On ne s'étonnera pas du naturel parfait qu'il porte dans l'exécution, et en particulier de l'aisance de son début. Ce n'est pas, comme dans tant de pièces, une insipide préface, un avis au lecteur, que le lecteur ne lit pas; c'est le commencement même; dès les premières

paroles, l'attention s'éveille avec l'intérêt. Malheur aux

spectateurs qui, comptant sur leur intelligence, et voulant s'épargner l'ennui des explications, croiraient prudent de n'arriver qu'à la seconde scène ! Sophocle, comme Racine, ne croyait pas qu'il fût du droit public de l'art d'ennuyer dans la première.

Le théâtre représente le rivage de Lemnos ; un vaisseau grec y aborde, et l'on sait bientôt quels sont les chefs qui en descendent, et ce qu'ils viennent faire dans cette solitude. Ulysse, après avoir rappelé à Néoptolème le but de

leur voyage, l'engage à chercher une caverne où l'on

abandonna autrefois Philoctète endormi , et qui , sans doute, sert toujours de retraite au malheureux; il Ja dépeint telje que ses souvenirs la lui représentent après tant d'années, et sur ses indications précises, Néoptolème l'a bientô,^ découverte. On comprend pourquoi Ulysse ne se charge pas lui-même de cette recherche : le succès de son dessein serait gravement compromis, s'il était rencontré par Philoctète ; et c'est précisément pour l'épier et le séduire, sans en être vu, qu'il a emmené avec lui Néop-

SOPHOCLE

PHILOCTETE.

jf

tolème. Celui-ci, sur la demande d'Ulysse, parcourt des yeux l'intérieur de la caverne; Philoctète n'y est point; mais on peut juger, à quelques signes, qu'il l'habile encore et ne l'a quittée que bien récemment. Par quelles images vivantes s'ouvre cette pièce 1 Qu'on se représente

ce rivage désert, avec cet esquif qui vient d*y aborder;

Ulysse sur le devant de la scène, dans Tanxiété, dans l'attente, pressant de questions Néoptolème, qui s'avance avec précaution parmi les rochers, et décrit rapidement tout ce qui frappe ses regards. Déjà naissent, dans rame

du spectateur, les sentiments que l'ouvrage doit exciter

en lui ; sa curiosité s'attache à une entreprise dont de tels préparatifs lui font comprendre la difficulté, l'importance, et, en même temps, une vive et profonde pitié le touche pour l'infortuné, à la vue duquel le poêle le prépare par

la peinture d'un si misérable asile. Son imagination y

pénètre, et il contemple, comme Néoptolème, avec compassion et avec effroi, ce lit de feuilles desséchées, cette grossière coupe de bois, ce foyer à moitié éteint, trésors dun homme infirme et abandonné; enfin, pour achever le

tableau par un trait touchant et terrible, ces lambeaux

sanglants qui ont essuyé sa plaie, et dont le fils d'Achille

se détourne avec une expression subite d'horreur et de dégoût*.

Ainsi, en quelques vers*, plus courts que ce commentaire, le poëte nous a déjà fait arriver à l'intérêt et au pathétique. La scène ne s'achèvera pas sans qu'on y voie éclater la diversité de caractères qui doit donner le mouvement k la pièce et en former l'intrigue.

Philoctète ne peut être loin, son mal ne lui permet pas

de bien longs voyages. Ulysse, pour n'être pas surpris

par son retour, charge un soldat de l'observer; et, reste

seul avec Néoptolème, il lui fait part de ses desseins et

lui explique comment il doit se conduire avec Philoctète, pour le tromper et lui ravir ses flèches. Ce n'est pas ici,

1. Voyez sur l'art de ce tableau, le Laocoon de Lessing, iraduil pav Wanderbourg, p. 227. — 2. V. 1-39.

comme dans un si grand nombre d'expositions, une confidence faite au spectateur. Néoptolème ignore véritable-

ment et doit ignorer ce qu'on lui confie. C'est un trait de

la prudence d'Ulysse, qui, obligé de se servir de lui, et pressentant sa résistance, a attendu, pour s'ouvrir sur ce qu'il médite, le^moment même où il faudrait agir, et où il n'y aurait plus à reculer. Néoptolème préférerait à la ruse la persuasion, et même la violence : aussi ne manque-t-il pas de refuser ce qu'on lui demande, et de justifier ainsi

la prévoyance d'Ulysse. Mais enfin il cède à ses spécieuses

raisons, à l'autorité de son expérience, à son éloquence

adroite, msmuante, qui le gagne, par des motifs d'intérêt, à ce que d'abord il rejetait avec indignation. Ulysse, à qui

le poëte fait dire, peut-être, selon le scoliaste *, par allusion à l'influence des orateurs de son temps, que, dans les

affaires humaines , la langue fait plus que le bras le prouve, dès le début de l'entreprise, en se soumettant d'àbord son indocile allié.

Telle est cette exposition, qui, à beaucoup d'aisance et

de clarté, à une habile préparation de ce qui doit suivre,

joint le mérite d'un mouvement animé, d*une expression

déjà intéressante. C'est, bien certaioement, un des moindres morceaux de l'ouvrage; et cependant, quelle ingénieuse disposition, quelle vérité, quelle vie, quelle éloquence !

Quand Ulysse, surtout chargé du prologue, a quitté la scène, le chœur, selon lusage, vient roccuper. Il se cornpose, à ce qu'il semble, de vieux soldats d'Achille, qui appellent tendrement son fils, mon enfant, et n'en sont

pas moins pleins de déférence et de respect pour la

sagesse supérieure que ce jeune homme a reçue, pensent-

iis, de ses pères, avec le sceptre. Ils le consultent sur la

part qu'ils» doivent prendre à l'exécution du plan concerté

par Ulysse. Ils s'enquièrent curieusement de Philoctète, lont ils admirent la constance autant qu'ils s affligent, quils s'indignent de ses malheurs. « Ils ne m'étonnent

SOPHOCLE

PIULOCTÈTE.

point, dit Néoptolème; j'y vois un effet de la volonté

divine : les dieux n'ont pas permis que Philoctète pût lancer contre Troie ses invincibles flèches, avant que le

jour de cette ville fût venu '. » Cette pieuse réflexion de Néoptolème, si conforme au génie religieux de Sophocle,

dément d'avance les blasphèmes que Texcès du désespoir arrachera tout à Theure au héros de la pièce ; elle prépare de loin le merveilleux du dénoûment; elle rattache la tragédie à cet ordre de choses surnaturel, qui agrandissait les tableaux de la scène grecque et en tempérait l'horreur. Philoctète ne nous paraît plus un malheureux,

oublié sur la plage de Lemnos par rindifPérence des dieux, mais destiné, réservé par eux à raccomplissement

des décrets du sort. Son importance s'en accroît sans que s'affaiblisse la douloureuse sympathie , déjà éveillée par

l'idée de son abandon, de ses misères, de ses souffrances,

et qu'après les habiles préparations des premières scènes, son apparition attendue et désirée va porter au plus

haut degré.

Quel moment que celui où Tin fortuné, qui se traîne,

en gémissant , vers l'entrée de la caverne solitaire , y

aperçoit tout k coup, ce que depuis tant d'années il n'a point vu, des hommes, ses semblables, ses compatriotes ;

où son oreille s'enivre avidement des sons de cette voix, de celte langue, qu'il n'espérait plus d'entendre! Pour une telle situation, où disparaît le personnage tragique,

le héros, le Grec même, où ne reste que l'être humain, Sophocle a su trouver des paroles d'une vérité d'accent incomparable, qui vont émouvoir la pitié jusqu'au fond des entrailles humaines. Exprimées de la nature, elles se succèdent dans l'ordre même où les font naître, à mesure

qu'il s'approche, les remarques, les sentiments de Philoctète. N'est-ce pas, par exemple, une chose bien louchante, et, je le crois, d'une observation profonde, que son premier mouvement soit celui de Tintérêt, presque de la comoassion, pour ceux qu'un accident', mal-

heureux sans doute, a jetés dans son désert, et qu'il

ne songe qu'ensuite à ce qu'il y a là d'heureux pour lui ?

« Qui êtes vous donc, é*.rangers, que la rame a conduits very cette terre sans port5 et sans habitants?... »

« Mais ô mon fils, qui t'amène ici? quel besoin? quel dessem? quel vent pour moi favorable*?... »

Autant se multiplient et se développent les question?

de Philoctète, qui, retrouvant la société des hommes, semble vouloir se dédommager de tant d'années de solitude et de silence; autant se resserrent les réponses

de Néoptolème, jouant avec contrainte un rôle qui lui

répugne :

r/i^ ^,"Jn ^® ^'^^® ^® Scyros, j»y retourne; on dit que je suis fils d'Achille : tu sais tout^ » » -i j

Fénelon, qui traduit ainsi, commente , en quelque sorte , la vérité piquante du contraste , lorsqu'il fait dire à son Philoctète : « Des paroles si courtes ne contentaient pas

ma curiosité. •

On ne saurait rien imaginer de plus habilement , de plus

naturellement conduit, de plus heureusement retrouvé, que le dialogue qui amène Philoctète au récit de ses

malheurs :

c Enfant dW père qui m'est si cher, d'une terre que j'aime nourrisson du vieux Lycomède, comment te trouves-tu ici? d'où yiens-tu?— Du siège de Troie. — Comment? tu n'étais pas de la première expédition. — Toi donc, en étais-tu? — 0 mon fils tu ne connais pas, je le vois bien, celui qui est devant toi. ~

lourrais-je le connaître? je ne l'ai jamais vu. - Quoi! mon

nom, quoi! mes maux, ces maux qui me consument, tu n'en as rien apprisil — Tout ce dont tu me parles m'est inconnu *. >

Quelle découverte inattendue et désolante le malheu-

4 kW^W' ~ ^- ^* 236-23Î. -3. V. 239-241; Tclém., XV. -

'tî

SOPHOCLE

reux vient de faire dans sa propre infortune, maintenant oubliée, 'gnorée de la Grèce! avec quelle orgueilleuse

indignation il montre à Néoptolème , dans Tobscur et misérable objet de sa pitié, Théritier des flèches d'Hercule, ]e fils de Paean , Philoctète I que son cœur se soulage en

lui racontant la fuite des Grecs pendant son oommeil, l'horreur de son réveil, comment, dans cette île déserte où nul n'aborde volontairement, où l'ont laissé, tout en semblant le plaindre, le peu de voyageurs que le hasard y a poussés pendant tant d'années, il lui a fallu, seul, suffire jusqu'à ce jour à ses maux et à ses besoins! Ses besoins! ils sont d'une nature bien ordinaire. Mais là,

précisément, est l'intérêt de la peinture que Sophocle se

garde bien d'affaiblir, comme ses traducteurs, par de nobles circonlocutions. Philoctète, je l'ai déjà dit , et j'y

insiste, n'est plus qu'un homme, un homme malade , abandonné sans secours à la faim , à la soif, à la rigueur

du iroid, il ne s'écriera pas :

Aux habitants de l'air je déclarai la guerre ;

il ne parlera pas de douloureux breuvage, de courroux des hivers, de péiiible industrie * ; nul détail ne lui paraîtra

d'une vérité trop basse, nul mot d'une propriété trop vulgaire pour ces tristes images, par lesquelles il veut aller au cœur de l'homme qui l'écoute, et qui, comme nous, en sera d'autant plus touché que l'expression en sera plus franche '. Ce qu'on trouve exprimé avec non moins

d'énergie , dans ce récit admirable , et par le récit tout

seul, sans aucun mélange de moralité philosophique,

c'est, au sein de l'extrême misère, ce qui la fait supporter,

ce qui y accoutume, y attache même, cet amour de la vie, pour elle-même, et quelle qu'elle puisse être, qui faisait

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