Voyez L. Racine et La Harpe
2. Sur la familiarité de ces détails si franchement exprimés, l'intérêt humain qui s'y attache et la grandeur qu'ils reçoivent du caractère Terme et indomptable de Philoctète, voyez un fort bon passage de de M. V. Faguet, t. I, p. 208 et suivantes de sa traduction de Sophocle.
PHILOCTÈTE. 107
dire à l'heureux Mécène, acceptant d'avance toutes les disgrâces du sort.
••:•••••• Pourvu cju'en somme
Je Vive, c est assez; je suis plus que content •. La hardiesse des tragiques grecs à creuser ainsi , dans les infortunes héroïques qu'ils retracent, jusqu'aux affections, jusqu'aux instincts de l'être sensible, est ce qui donoe à leurs œuvres un si grand caractère de vérité générale, d'intérêt universel. Mais ils ne sont pas moins habiles à marquer en même temps leurs personnages de
traits plus individuels qui en font des acteurs de tragédie.
La pensée de Philoctète s'est détournée de ses souffrances physiques, pour s'arrêter à ses douleurs morales, au ressentiment profond de son antique injure, à son irréconciliable haine, à son insatiable soif de vengeance :
« Voilà dix ans, malheureux! que je souffre la faim et tous Jes maux; que je nourris une plaie qui me dévore. 0 mon fils, les Atrides et Ulysse m'ont mis dans cet état : que les dieux le leur rendent*! »
Néoptolème a écouté les plaintes dePiiiluclèle; à son
tour, il lui fait les siennes. Je me sers encore des expressions du Télémaque , qui explique au mieux le dessin de
cette scène. Gomme le fils de Pœan , mais moins que lui
cependant , le fils d'Achille a des raisons d'en vouloir aux chefs de l'armée greque ; il peut sans ajouter beaucoup
à la vérité, se donner pour leur ennemi, et, par ce rapport de situation et de sentiments, gagner la confiance du^ possesseur des flèches d'Hercule. C'est là-dessus qu'Ulysse a compté, lorsque, malgré leurs démêlés, ou
plutôt par cette raison même, il s'est associé ce jeune
homme ; lorsqu'il Ta autorisé, pour le bien de l'entreprise,
en politique qui n'est louché que du succès, à ne le point
ménager dans ses discours *. Néoptolème usera de la per- 1. Senec, Epist. ci; La Font., Fables, 1, 15. Cf. 16. —2. V, 311-316.
*" 3. V. 6â sqq.
bsEs.
if
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mission, mais discrètemenl loulefois, s'en prenant moins à Ulysse du tort qu'on lui a fait, qu'aux Atrides qui eu sont les premiers auteurs ». J'ai indiqué plus haut quelques-unes de ces combinaisons. On me pardonnera, le sujet m'y oblige, de les reproduire ici, en les complétant. Je ne puis assez dire combien elles sont ingénieuses, tout ce qu'il y a d'art dans la structure d'une pièce en apparence si simple.
C'est d une simplicité de ce genre que brillent les premières paroles de Néoptolème. Une se doute guère, en les prononçant, du grand effet qu elles vont produire. « Après la mort d'Achille , dit-il , « et Ik-dessus Philoctèle Tinterrompt : « Quoi donc ! Achille est mort ! . et il ne peut plus rien entendre qu'il n'ait d'abord pleuré le plus grand des Grecs et son ami. Le même effet se renouvelle après le charmant récit, si bien rendu par Fénelon, où Néoptolème raconte , avec une vivacité d'émotion qui le reporte à l'événement et montre en lui un vrai fils d'Achille, Tinjustice du traitement qu'il a reçu des Atrides, et qui lui a fait quitter leur armée pour s'en retourner à Scyros. Comme Philoctète s'étonne qu'Ajax le Télamonien n'ait point
empêché cette injustice : « Il était mort, reprend Néoptolème. — Et Nestor, le constant adversaire de tous les
méchants conseils? — Il pleurait son fils Antiloque, mort
avant lui. — EtPatrocle, Tami d'Achille? — 11 était mort
aussi 1 » Quel douloureux refrain ! Comme il fait mesurer cruellement à Philoctète le long temps qu'il a passé hors de la société des hommes I Comme il lui rend amer le moment où il la retrouve l Comme il achève d'envenimer la blessure de son âme par le doute désolant de l'avantage de la vertu, de la justice des dieux! Ici il faut encore
copier Fénelon, qui en quelques mois a résumé, et comme toujours expliqué, par l'accent de sa parole, les beaux développements de la tragédie de Sophocle :
«Quoi! morts! hélas! que me dis-tu? Ainsi la cruelle
guerre moissonne les bons et épargne les méchants I