V. 425 sq. — 2. Philipp. xiv
SOPHOCLE
tune, prévoir qu'on y peut tomber, et tant que dure la prospérité, veiller sur elle, de peur qu^au premier instant elle ne
s'échappe et ne disparaisse '. »
Citons, par compensation à des remarques générales ,
qui ont pu paraître rigoureuses , celte chaleureuse imitation de La Harpe ' , à laquelle de grands artistes, et , en dernier lieu, Tillustre Talma , prêtaient autretois , sur noire scène, un accent si pathétique :
Ah! par les immortels de qui tu tiens le jour, Par tout ce qui jamais fut cher à ton amour, Parles mânes d'Achille et Tombre de ta mère,
Mon fils, je t'en conjure, écoute ma prière.
Ne me laisse pas seul en proie au désespoir,
En proie à tous les maux que tes yeux peuvent voir. Cher Pyrrhus, tire-moi des lieux où ma misère M'a longtemps séparé de la nature entière. C'est te charger, hélas ! d'un bien triste fardeau,
Je ne l'ignore pas; l'effort sera plus beau
De m'avoir supporté; toi seul en étais digne;
Et de m' abandonner la honte et trop insigne ;
Tu n'en es pas capable : il n'est que les grands cceuro
Qui sentent la pitié que l'on doit aux malheurs, Qui sentent d'un bienfait le plaisir et la gloire.
Il sera glorieux, si tu daignes m'en croire, D'avoir pu me sauver de ce fatal séjour. Jusqu'aux vallons d'OEta le trajet est d'un jour.
Jette-moi dans un coin du vaisseau qui te porte,
A la poupe, à la proue, où tu voudras, n'importe. Je t'en conjure encore, et j'atteste les dieux: Le mortel suppliant est sacré devant eux. Je tombe à tes genoux, ô mon fils, je les presse D'un eflort douloureux qui coûte à ma faiblesse. Que j'obtienne de toi la fin de mes tourments; accorde cette grâce à mes gémissements.
Mène-moi dans l'Eubée, ou bien dans ta patrie; Le chemin n'est pas long à la rive chérie
Où j'ai reçu le jour, aux bords du Sperchius,
Bords charmants; et pour moi depuis longtemps perdue!
Mène-moi vers Pœan ; rends un nls à son père. Et que je crains, ô ciel! que la Parque sévère
l. V. G01-50C. — 2. Act. I, se. iv.
PHILOCTÈTE
De ses ans, lom de moi, n'ait terminé le cours? J\ j fait plus d'une fois demander ses secours;
Mais il est mort sans doute, où ceux de qui le zèlo
Lui devait de mon sort porter l'avis fidèle, A peine en leur pays, ont bien vite oublié Les serments qu^avait faits leur trompeuse pitié.
Ce n'est plus qu'en toi seul que mon espoir réside; Sois mon libérateur, ô Pyrrhus, sois mon guide ! Considère le sort des fragiles humains : Et qui peut un instant compter sur les destins? Tel repousse aujourd'hui la misère importune, Qui peut tomber demain dans la même infortune. Il est beau de prévoir ces retours dangereux,
Et d'être bienfaisant alors qu'on est heureux
Aux instances de Philoclète s'unissent celles du chœur, on peut dire celles des spectateurs eux-mêmes qui ne pardonneraient point à Néoptolème de se laisser si longtemps prier, s'ils n'étaient dans le secret du rôle auquel s'est prêté le fils d'Achille. Il consent enfin, et
Philoclète fait éclater une joie bien nouvelle pour lui et
dont l'expression n'est pas moins touchante que celle de sa douleur. Mais voici une de ces révolutions morales qui
étaient les surprises de ce théâtre. Philoclète ne veut
point partir qu'il n'ait salué ce triste asile qu'une longue habitude lui a rendu cher; qu'il n'ait montré h ses sauveurs où et de quoi il a vécu, ce qu'il a eu la force de supporter, et dont maintenant il s'enorgueillit : car, en bien peu d'instants son cœur a fait bien du chemin et en est déjà à ce doux souvenir des maux dont, après Homère * et Euripide *^ a parlé Virgile', et que, dans un épisode
célèbre, a ingénieusement exprimé son traducteur : Je ne sais quel instinct l'arrête en ce séjour :
A l'abri du danger, son âme encor tremblante
Veut JDuir de ces lieux et de son épouvante *. L»ependant le chœur annonce Tapproche d'un des
1. Odyss., XV, 397 sqq.— 2. Macrob.,.<>af., VII, 2.-3. Ji/i., 1,203. — 4. Delille, V Imagination, IV,
SOPHOCLE
PHILOCTETE.
soldats commis à la garde du vaisseau , avec un étrauger ,
un marchand. Ce marchand n*est autre qu*un émissaire
d'Ulysse, chargé par lui de venir, comme au reste il l'avait annoncé à Néoptolème * , sous ce déguisement et
par un récit menteur, précipiter le départ de Philoctète. L*incident , s'il n'est pas indispensable à Taction , a l'avantage de la compliquer quelque peu, de la varier, d*y rendre plus actif , plus présent , malgré son absence forcée, Tun des principaux personnages qui y concourent, d'y développer ce génie inventif, fécond en stratagèmes , qu'un poète de l'école homérique devait conserver
au héros de TOdyssée. La scène , qui , par un agrément familier , délasse du pathétique des scènes précédentes ,
est spituellement conduite. L'envoyé d'Ulysse joue au mieux la comédie qu'on lui a apprise, et Néoptolème, pour qui elle est en grande partie nouvelle, y entre de son côté fort bien. On ne s'étonne pas que Philoctète puisse en être dupe.
c Venant des côtes de Troie, dit k Néoptolème le prétendu marchand, et rencontrant, par hasard, à Lemnos votre vaisseau, j'ai cru devoir vous donner avis d'une chose qui vous intéresse "?t que VOUS ignorez sans doute. —.Et qu'est-ce donc?— C'est
que les Grecs ont dépêché après vous , pour vous ramener, Phœnix et les deux fils de Thésée ■. »
Remarquons en passant qu'il y a peu de tragédies
grecques où Athènes n'occupe sa petite place , au moins dans les détails. C'était une attention des poètes pour le
public athénien qui leur en savait gré. Voilà pourquoi notre marchand associe à Phœnix les fils de Thésée ; pourquoi, peut-être, un peu auparavant, il se donnait
pour patrie la vineuse Péparèthe, nom commun à une des Gyclades et à une Iribu de TAtlique ^
1. V. 126 sqq. Ce passage ne permet pas d'admettre qu'Ulysse jouo lui-même le rôle du marchand, comme Ta avancé, je crois, M. Wekkei-.
L'opinion quelquefois émise que les deux rôles étaient remplis par lo
même acteur est plus admissible.