‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 199 sur 893 · V. 542 sqq. — 3. Schol. ad v. 5'i · texte numérisé non relu

V. 542 sqq. — 3. Schol. ad v. 5'i

« xMais, reprend fort naturellement Néoptolème, comment Ulysse ne s est-il pas chargé de cette commission?- Ah! c'est que lui-même avait été envoyé, avec Diomède, à la recherche

d un autre guerrier que redemandent aussi les Grecs. — De qui

D^"i 7* ;t'"^'v ^'^^°^^ dites-moi qui est cet homme. — Hliiloctete.--Ne m'interrogez pas davantage et quittez au plus tôt ces lieux '. » « ^ f

On comprend quels soupçons , quelle curiosité ce dia* logue, que je rapporte en substance, excite chez Philoctète. Néoptolème insiste pour que le marchand s'explique, et devant tous; le marchand ne manque pas de s'en défendre, ne voulant point, dit-il, par son indiscrétion, se

compromettre auprès de l'armée des Grecs, avec laquelle

il est en relation d'affaires. Il cède pourtant, et finit par d.^clarer que le devin Hélénus, tombé au pouvoir des assiégeants, leur ayant fait connaître que sans Philoctète ils ne pourraient venir à bout de Troie, Ulysse s'est engag ' , sur sa tête , à s'en rendre maître , soit de sré , soit de force.

A cette insolente promesse, dont Ulysse n'a pas voulu qu'on ménageât les termes , éclate avec violence l'indignation de Philoctète. « J'écouterais plus volontiers,

s'écrie-t-il , lodieuse vipère qui ma blessé '.... Il me per-'

suaderait tout aussi bien de revenir des enfers, comme

son père Sisyphe ».... . allusion injurieuse à ce qu'on racontait de la naissance illégitime d'Ulysse , et de la ruse

au moyen de laquelle le fourbe illustre qu'on lui donnait pour père avait trompé jusqu'au roi des morts V « Je ne sais de qum vous voulez parler », « dit en prenant congé I homme d'Ulysse avec une circonspection qui est de sa situation personnelle autant que de son rôle, et devait dérider les spectateurs. C'est un exemple de plus, que je

nai pas voulu omettre, de l'aisance familière permise à

cette tragédie homérique •, qui mêle quelquefois le sourire

avec les larmes.

Revenons à Philoctète. Bien rassuré contre les eflbrla

1 . V. 568 sqq - 2. V 631 sq - 3. V. 624 sq. - 4. Schol. ad v. 416, W4. — 0 V. 626. — G. Hom., Jliad,, VI, 484.

SOPUOCLE. -^ 8

SOPHOCLE

(le réloquence d'Ulysse , il ne Test pas autant contre ce

que pourra tenter sou esprit de ruse et de violence II

témoigne, Ulysse l'avait prévu, la plus grande impatience de partir, même sans attendre le vent favorable,

comme voudrait ou feint de le vouloir Néoptolème. II ne

lui fau* quun instant pour prendre quelques plantes

propres a calmer ses douleurs, pour rassembler les armes

précieuses que lui a léguées Hercule , et que Néoptolème demande à voir, k toucher, à adorer, avec une discrétion

et une piété qui achèvent de le charmer. Il regagne sa

caverne, appuyé sur le fils d'Achille, tandis que le chœur repasse Thistoire de ses longues épreuves près de finir, dans des strophes touchantes , non sans y mêler à l'essor

lyrique de sa pensée, rinlelligence dramatique de la

situation.

Actoris partes chorus officium que virile Defendat *.

De même que tout à l'heure ' Néoptolème disait en

termes équivoques, dont l'intention échappait à Philoc-

tète : « Que les dieux nous conduisent heureusement,

hors de cette terre, où nous voulons aller I » le chœur parle maintenant, comme si Philoctète pouvait l'entendre,

du prochain retour de ce héros, si longtemps exilé, dans

sa patrie.

Il semble que la tragédie soit arrivée à son dénoûment.

Elle va seulement se nouer par un incident bien naturel

et bien simple , mais fécond en péripéties, le retour d'une de ces terribles crises auxquelles, depuis sa blessure,

Philoctète est sujet. Néoptolème n'assistera pas impunément à un tel spectacle ; il rougira de tromper un homme si malheureux et compromettra par sa franchise l'entreprise , si habilement concertée et jusqu'ici si heureusement conduite, d'Ulysse.

Cette révolution théâtrale se prépare dans une assez

longue scène, dont une distribution moderne de la pièce a

Hov.rad PtVon., 194. — 2. V. 528 sq. Cf. 78O sq.

PHILOCTÈTE. 115

longtemps fait un troisième acte, par trop court. On a dif pour excuser ce défaut de proportion, que les anciens s« soucaaent peu de l'égale longueur de's actes; bien

encore' que le jeu muet par lequel devaient s'eLilZ es soufirances de Philoctète, rendait égal à la reoréspn lalion ce qu. ne l'est point à la lectufe. Ce sonf làdël apoIog.es msuffisan.es. mais d'ailleurs inutiles, puisoS est reconnu maintenant que celte tragédie, non pîu quelles autres du théâtre grec, n'était point div.sée par

Acte ou scène, ce passage a été l'objet d'une critiaue plus seneuse et qui date de loin, des ouvrages oh ôso

Ph.ques de Cicéron., ou pour mieux dire des raî de

phi OSOphie grecque auxquels il l'avait empruntée Est iî vra., comme il le prétend ou le fait dire ^aux /merlocueurs de ses dialogues que Sophocle et les autres "agiques grecs amollissent les âmes par la représentation de personnages atteints de douleurs corpordles et Z se lamentent? J'ai déjà dit ce que je pensais de cett^Ue'! gatmn au sujet du Prométhée et de VHercule mourant 'mis en cause avec le Philoctète. Sans doute ces poètes n'ont r" ,'?""'' q««'q»efois sur la scèn^ les maux du orps, d y fa,re entendre le langage de la nature SOuf-

tranle; mais jamais avec l'intention d'arriver par là à un

pathétique vulgaire , dont l'art ne s'accommoderait na^

mieux que la morale. Bien au contraire, la douleur phy

«que n est jamais chez eux que l'accessoire d'une douleur plus nob e, et dans l'une comme dans l'autre ils 1 h 'f°' ^"/°e- occasion de mettre à l'épreuve et en 'lumière a fermeté de l'âme qui y résiste. Mais comment rwd e

sensible la résistance sans montrer aussi l'attaque » Comment le h ros paraîtra-t-il supérieur à la souffrance si

on ne voil pas qu'il souffre? Philoctète souffre, car il es

homme, et ce sont des hommes, et non pas des gladiateurs

<ùkf Sv^^'r t'o'^T- - 2 '-^^^'"S- '^''-•'"'«'- H«"J^--. Kri. 8i ;,,:"•' "' '' ^' '*"•' "' 29—4- Voyez 1. 1, p. M; 2G2 sqq j 11,

du stoïcisme, que peint la tragédie : mais certes i\ n'a point de faiblesse ; il s'en faut bien. On a pu disputer quant a l'expression plus ou moins vive de ses douleurs, b expUquaient-ellcs sur la scène antique par ces cris dont a

parlé Gicéron, et que sans doute il avait entendus? ou bien ne faisaient-elles que se trahir par des mouvements plus contenus, comme dans les œuvres de la statuaire ? Winckelmann S Lessing, Herder% qui ont porté dans l'étude comparée des moyens propres aux différents^ arts une finesse de jugement poussée quelquefois jusqu'à la subtilité, et qui, entre autres objets d'ingénieux parallèles se sont beaucoup occupés du Philoclète, ne s'accordent'pas et no peuvent guère s'accorder, faute de documents positifs, sur ces questions. Mais ils sont unanimes

à dire que ce qui domine chez le personnage de Sophocle, c'est, parmi les témoignages involontaires, de quelque nature qu'ils soient d'ailleurs, qui font connaître Texcès de ses douleurs, son invincible constance. Et, en eftet, le poëte nous le montre qui, marchant à la suite de Néoptolème vers le vaisseau qui doit l'emmener, cache avec soin les premières atteintes de son mal, fait effort pour retenir ou expliquer les exclamations, les gémissements qu'il lui arrache, retarde le plus qu'il peut le moment fatal où il lui faudra céder enfin à sa violence. Ce moment venu,

au milieu même d'intolérables tourments qui lui font souhaiter et demander la mort, échappant par intervalles et iux angoisses de ses sens et au trouble de son esprit, il retrouve la force de s'occuper du grand intérêt qui le

touche. Il explique à Néoptolème la natiire de ces accès étranges qui ne sont point de longue durée, et se terminent par un profond assoupissement; il lui confie son arc et ses flèches, lui recommandant de les défendre contre ses ennemis, s'ils tentaient, par quelque moyen

que ce soit, de s'en emparer pendant son sommeil ; il le

conjure de ne le point abandonner, et obtient de lui de

1. Hist. de Vart. — 2. Ouvrages déjà cités. Cf. W. ScLlegcl, Cours de lin, dramat.j Icç. iv.

rniLOCTÉTE. 1 1 7

nouveaux gages de sa fidélité, avec une délicatesse qui montre assez combien, même en ce moment, son âme est maîtresse d'elle-même.

Je ne voudrais pas, mon fils, t»engager par un serment». »

Mût noble et touchant, que La Harpe a bien peu compris quand il 1 a traduit par ce vers ;

Qu'un serment solennel m'en donne l'assurance 'M

C'est quand il a ainsi pourvu, autant qu'il est en lui à tout ce que réclame sa situation, que Philoctète s'abandonne enfin au mal qui le tourmente et trouble sa raison

en même temps qu'il terrasse son corps, dernier trait de ce

terrible et admirable tableau :

t Ta main, en signe de ta foi. - La voici: je resterai. - Ici ICI. - Que dis-tu? — Là-haut. — Quel égarement! Que cher: chent^ au ciel tes regards? - Laisse, laisse-moi. - Go Lent 9 - Laisse-moi te dis-je. - Je ne te quitterai point. - Je nTeurV

toi. — o terre! reçois un mourant qui ne peut plus se relever ^ï

Là-dessus, comme nous le font connaître les paroles de Néoptolème. sa tête se renverse, son corps se couvre (le sueur, un sang noir coule de sa plaie. Le chœur appelle

sur le malheureux qui commence à s'assoupir les faveurs

bienfaisantes du sommeil ; mais en même temps il con-

seille, en termes d'une discrétion parfois obscure, de

profiter de L'occasion, soit pour enlever ses traits ' soit pour enlever lui-même, ce qui serait si facile. Le fils

(1 Achille répond à peine ; on devine ses irrésolulions et combien il lui en coûte de trahir plus longtemps tant de malheur e^ tant de confiance.

C'est bien pis quand Philoctète s'éveille, plein de surprise et de joie de retrouver i ses côtés ses sauveurs, lors-

qu 11 se prépare à les suivre, lorsqu*arrive le moment 1. V. 811. — 2. Acte I, se. iv. — 3. V. 813-821.

SOPHOCLE

moment d'une cruelle alternative, ou de consommer une ruse odieuse, ou de sacrifier les intérêts de la Grèce en la

révélant. L'embarras toujours croissant du jeune homme

s'exprime par des paroles dont Philoctète s'alarme de plus en plus, jusqu'à ce qu'elles amènent cet aveu longtemps retardé, mais qui ne peut l'être davantage : « Il faut que vous me suiviez au siège de Troie, près des

Grecs et des Atrides*. » Quel coup imprévu pour Philoctète I Il se récrie, et d'abord redemande ses armes, retenues, pour ne pas tout perdre, par Néoptolème. Il les réclame, avec toute Téloquence du désespoir, par des paroles qu'on ne peut louer qu'en les citant, et qu'on ne

peut citer saus copier encore l'admirable résumé qu'en a

donné Fénelon.

« Ah! qu'as-tu dit, mon fils? Rends-moi cet arc; je suis trahi !

Ne m'arrache pas la vie. Hélas ! il ne répond rien ; il me regarde

tranquillement; rien ne le touche. 0 rivages! ô promontoires de cette île! ô bêtes farouches! ô rochers escarpés! c'està vouque je me plains ; car je n'ai que vous à qui je puisse me plains are ; vous êtes accoutumés à mes gémissements. Faut-il que je

sois trahi par le fils d'Achille ! il m^nlève l'arc sacré d'Hercule* il veut me traîner dans le camp des Grecs pour triompher dtj moi ; il ne voit pas que c'est triompher d'un mort, d'une ombre, d'une image vaine. Oh! s'il m'eût attaqué dans ma force!... mais, encore à présont, ce n'est que par surprise. Que ferai-jel

Rends, mon fils, rends: sois semblable à ton père, semblable à

toi-même. Que dis-tu?... tu ne dis rien! 0 rocher sauvage! je

reviens à toi, nu, misérable, abandonné, sans nourriture; je mourrai seul dans cet antre: n'ayant plus mon arc pour tuer les bêtes, les bêtes me dévoreront; n'importe. Mais, mon fils, tu ne parais pas méchant ; quelque conseil te pousse : rendsmoi mes armes ; va-t'en *. »

Dans cette vive esquisse des mouvements, des expressions du grec, je ne regrette qu'un trait, moins frappant, il est vrai, pour nous que pour les anciens, qui attribuaient, en certaines circonstances, aux iraprécations, une part de cette puissance fatale, ressort de leur tragédie.

PHILOCTÈTE

« Voilà donc ce que je devrai à ce jeune homme, qui semblait Ignorer le mal! Ah! j'hésite à te maudire, avant d'apprendre

de toi SI tu changes de sentiment: autrement, puisses-tu penr*! • ' ^

Néoptolème est ébranlé; il va céder, quand tout à coup arrive Ulysse, fort à propos, mais non par hasard : il n'y a point de hasard dans les tragédies de Sophocle; il y a, je l'ai déjà dit, cette espèce de nécessité qui préside aux coups de théâtre de toute pièce bien faite. Ulysse est, sans se montrer beaucoup, le personnage le plus occupé de cette action qu'il dirige et surveille, prêt à y intervenir aussitôt qu'il sera nécessaire, comme maintenant. Ulysse ne prétend pas à la sympathie qu'obtiennent de nous le malheur, la constance, la fierté. Je caractère énergique et tendre de Philoctète, la générosité et la candeur de Néoptolème ; mais il se montre auprès d'eux sans désavantage, grâce à l'infatigable dévouement, au courage d'esprit qui, dans un grand intérêt public, le font marcher au succès, sans se détourner un instant de son but, bravant pour y atteindre, non-seulement les difficultés et les périls, mais, ce qui est plus difficile, ses propres scrupules, l'opinion des hommes, les marques de leur colère et de leur mépris. Ulysse a aussi sa grandeur

et sa beauté ^ et quand, dans la scène qui nous occupe, il paraît entre Philoctète irrité et Néoptolème confus et rougissant, avec son sang-froid, sa patience, sa fermeté, le ton d'autorité d'un homme qui parle pour tout un peuple et au nom des dieux, il forme, avec les personnages au.xquels l'associe le poeie, un des plus beaux groupes qu'ait jamais produits l'art tragique.

Sophocle a su lui conserver cette science des passions humâmes, cet art de les manier, que lui attribuaient les traditions fle l'épopée, et qui font de lui le grand orateur

des temps héroïques. Il n'essaye pas inutilement de la persuasion avec Philoctète ; il le prend tout d'abord, sans ménagement, sur le ton du commandement et de la

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