‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 200 sur 893 · I. V. 960-9fi2. - 2. Voyez plus haut, p H · texte numérisé non relu

I. V. 960-9fi2. - 2. Voyez plus haut, p H

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menace. Philoctète viendra, dil-il, recueillir à Troie Thonreur que les dieux lui réservent; il viendra volontairement, s'il n'aime mieux qu'on Ty contraigne; et quand le malheureux, hors de lui, s*4crle qu^il va s'affranchir de

cette tyrannie, en se brisant la tête contre les rochers de son île, Ulysse n'hésite pas à le faire saisir, et puis écoute sans s'émouvoir tout ce qu'une situation si violente lui inspire d'éloquentes invectives, sachant bien que cet emportement doit avoir son cours, et comptant sur son épuisement pour faire entendre avec plus d'avantage les conseils de la raison. Alors il a recours à un moyen qui lui a déjh réussi auprès de Néoptolème. Il cherche à toucher le cœur de Philoctète par le désir de la gloire ; à exciter son émulation et sa jalousie en lui montrant celte gloire, son partage s'il l'eût voulu, qui va passer à d'autres, et à ses plus mortels ennemis :

« Qu'on le laisse libre et qu'il demeure ici, puisqu'il le veut! Avec ce que nous emportons, nous pouvons nous passer de vous. N'avons-nous pas d'ailleurs Teucer, cet habile archer? et

moi-même, ne vous vaudrai-je pas pour courber cet arc et diriger ces floches. Quel besoin a-t-on donc de vous. Adieu, vivez content à Lemnos, et nous, partons au plus vite. Bientôt ces nobles armes m'auront procuré une gloire qui devait être à

vous. »

«Que faire? hélas! dit Philoctète. Quoi, tu oserais te

montrer, paré de mes armes, aux yeux des Grecs ! — Je n'écoute plus rien*, » reprend Ulysse, qui le laissant à ses pensées et aux conseils de la solitude , entraîne

Néoptolème en vaia rappelé par Philoctète. Il emmènerait même les soldats du fils d'Achille, si celui-ci, ému de pitié, ne leur commandait, au risque d'en être blâmé

comme d'une faiblesse, de rester auprès du malheureux, •Qour le consoler, quelques instants encore, de leur présence, el, s'il était possible, pour le conseiller et le persuader.

Ils s'y emploient avec zèle, mais sans rien gagner sur l'esprit de Philoctète. En vain on lui a ravi son arc, le

PHILOCTÈTE

soutien de sa vie ; il aime mieux périr seul dans son île consumé par la faim, déchiré par les bêtes sauvages, que de suivre Ulysse auprès des Atrides. Son désespoir, que

Pénelon compare à. la fureur d'une lionne privée de ses petits et remplissant les forêts de ses rugissements, leS combats que livrent à son inflexible résolution les instincts lie la nature dans « un cœur agité comme les flots de la mer, » dit éloquemment Brumoy, tous ces mouvements tumultueux animent une suite de strophes qui ne sont pas sans analogie avec les stances autrefois d'usage dans les entr'actes de nos tragédies. Ce ne sont ici que véhémentes apostrophes à cet antre, séjour de douleur, qu'il ne doit pl-is quitter, aux oiseaux de proie, aux animaux

carnassiers, qui ne fuiront plus sa main désarmée, à l'arc même, que son amour anime, auquel il prête le regret des mains généreuses qui le portaient autrefois, Phorreur des mams perfides dans lesquelles il est tombé; figure d'une hardiesse mal à propos corrigée dans le Telémaque, où ce sentiment est transporté à Hercule lui-même. Mais que parlé-je ici de figures et d'apostrophes? Les termes de la rhétorique vont mal à l'expression si profondément naturelle de cette âme en détresse, réduite à se rejeter vers

les muets confidents qui seuls lui restent. Et cependant,

cette société humaine, qui a autrefois abandonné Philoctète, et à laquelle il renonce maintenant, lui est encore bien chère. Quand, fatigué des exhortations du chœur il le renvoie, avec quel accent suppliant il le retient aussitôt! comme il prolonge ce triste et dernier commerce qu'il doit avoir avec ses semblables ! On sent qu'il est bien près de se laisser vaincre, et que c'est par un efibrt désespéré que, rompant tout à coup Fentretien, il s'enferme dans son antre, comme dans son tombeau.

Cependant un nouveau changement s'est opéré. La réflexion qui n'a rien pu sur le cœur de Philoctète, a tout ^ lait changé celui de Néoptolème. Il revient décidé à restitiJer ce qu'il ne doit qu'à une surprise peu généreuse. Mais il revient suivi d'Ulysse qui, dans une scène trèsvive, s'épuise en vains efforts pour la faire renoncer à ce

SOPHOCLE

dessein. Ulysse va jusqu'à adresser au fils d'Achille des menaces qu'il ne soutient pas, il est vrai, autant que l'exigerait le point d'honneur moderne, qu'il se hâte, au contraire, de reiirer, lorsqu'il n'en espère plus rien, avec une

prudence tout homérique:

Je sais, je sais quelqu'un, qui t'en empêchera. — Qui donc m'en empêcherait? parle. — Tous les Grecs et moi avec eux*.»

.... « Ce n'est plus aux Troyens, c'est à toi que nous aurons affaire. — Comme on voudra. — Tu vois ma main sur la

garde de mon épée. — Et la mienne de même; elle ne se fera point attendre. — Poursuis donc, j'y consens; mais toute l'armée le saura de moi, et elle te punira. — C'est agir sagement: fais toujours de même et tu te garderas probablement de tout malheur*. »

Brumoy suppose généreusement que ces dernières pa-

roles sont adressées à Ulysse, lorsqu'il n'est plus à portée

de les entendre. Mais il n'est pas évident qu'il quitte

maintenant la scène pour y reparaître quelques moments après, et doubler ainsi le coup de théâtre dont il a été question plus haut. Ulysse, sans être timide, ne met pas son courage à courir des dangers inutiles; il sait même au besoin se résigner à de fâcheuses apparences, h d'offensantes interprétations. Il peut entendre bien des choses,

sans que le spectateur, qui en sourit, lui en sache mauvais gré, et s'en étonne le moins du monde.

J'ai déjà dit qu'il entrait dans le dessein de l'auteur du

Télémaque, d'ennoblir le personnage d'Ulysse. Aussi lui a-t-il fait honneur de cette restitution à laquelle il s'oppose, au contraire, chez Sophocle, jusqu'au dernier instant. Sa persévérance est bien près de lui être funeste ; car le premier usage que veuille faire Philoctète des armes qu'on lui a rendues, c'est d'en percer son ennemi. Néoptolème l'arrête, et, usant du droit qu'il vient d'acquérir

de lui parler avec franchise, il le blâme de ces emportements farouches qui lui font repousser, comme des marques d'inimitié, les conseils de la bienveillance ; il l'ac-

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ciise de se rendre, par son obstination, l'auteur de son infortune; il lui redit les oracles qui l'appellent au camp des Grecs, pour y guérir et renverser Troie; il le prie, il le presse au nom de son intérêt et de sa gloire. De telles

instances mettent à une pénible et dangereuse épreuve Ja

constance de Philoctète, qui céderait volontiers à Néoptolème, mais ne peut céder aux Alrides et à Ulysse, et persiste dans ses refus. Bien plus, changeant de rôle, c'est lui qui, à son tour, blâme le fils d'Achille d'oublier ses

affronts, de servir des ingrats: qu'il se retire plutôt à Scyros, comme il le disait, qu'il y emmène Philoctète, à qui il Ta promis ; avec les flèches d'Hercule, tous deux braveront le vain courroux des Grecs.

J'admire comme reviennent ici ces flèches d'Hercule,

dont il n'a cessé d*étre question dans cette pièce, pour

servir de transition h l'intervention merveilleuse qui

tranche enfin un nœud que l'opiniâtreté de Philoctète l'im-

puissance d'Ulysse, la faiblesse de Nëoptolème séduit par celui-là même qu'il voulait séduire, ont rendu insoluble.

Les armes d'Hercule ne doivent pas être tournées contre

les Grecs; elles doivent leur soumettre une S3Conde fois

la ville de Troie. Hercule lui-même vient intimer à son ami, ravi de le revoir, et soumis à sa voix chère et révérée*, la volonté de Jupiter et du destin: dénoûment qui,

sans sortir de l'action elle-même, nous l'avons déjà remarqué*, est dans les convenances du sujet, dans les habitudes

de la tragédie antique, plein de grandeur, de majesté de

sérénité religieuse, et auquel Horace semble avoir pensé lorsqu'il a dit :

Nec deus intersit, insi digma vindice nodus Incident'.

Telle esl cette tragédie que des mérites singuliers pla-

1. C'est ainsi, selon la remarque de M. V. Faguet (t. I p 225 de sa

traduction de Sophocle), qu'au XVP chant de l'Iliade, la Voix seule de Hatrocle peut vaincre enfin le ressentiment d'Achille, jusque-là in-

ilexible. ^

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