Voyez plus haut, p
3. Ad Pison., v, 191. M. E. Roux, dan^ sa dissertation déjàcitée, Du
SOPHOCLE
dessein. Ulysse va jusqu'à aJresser au fils d'Achille des menaces qu'il ûe soutient pas, il est vrai, autant que l'exigerait le point d'honneur moderne, qu'il se hâte, au contraire, de reiirer, lorsqu'il n'en espère plus rien, avec une
prudence tout homérique :
Je sais, je sais quelqu'un, qui t'en empêchera. — Qui donc 'en empêcherait? parle. — Tous les Grecs et moi avec eux*.» .... a Ce n'est plus aux Troyens, c'est à toi que nous aurons affaire. — Comme on voudra. — Tu vois ma main sur la garde de mon épée. — Et la mienne de même ; elle ne se fera point attendre. — Poursuis donc, j'y consens; mais toute l'armée le saura de moi, et elle te punira. — C'est agir sagement: fais toujours de même et tu te garderas probablement de tout malheur*. »
Brumoy suppose généreusement que ces dernières paroles sont adressées à Ulysse, lorsqu'il n'est plus à portée
de les entendre. Mais il n'est pas évident qu'il quitte
maintenant la scène pour y reparaître quelques moments
après, et doubler ainsi le coup de théâtre dont il a été question plus haut. Ulysse, sans être timide, ne met pas son courage à courir des dangers inutiles; il sait même au besoin se résigner à de fâcheuses apparences, h d'offensantes interprétations. Il peut entendre bien des choses, sans que le spectateur, qui en sourit, lui en sache mauvais gré, et s'en étonne le moins du monde.
J'ai déjà dit qu'il entrait dans le dessein de l'auteur du
Télémaquef d'ennoblir le personnage d'Ulysse. Aussi lui
a-t-il fait honneur de cette restitution à laquelle il s'op-
pose, au contraire, chez Sophocle, jusqu'au dernier instant. Sa persévérance est bien près de lui être funeste ; car le premier usage que veuille faire Philoctète des armes qu'on lui a rendues, c'est d'en percer son ennemi. Néoptolème l'arrête, et, usaot du droit qu'il vient d'acquérir
de lui parler avec franchise, il le blâme de ces emportements farouches qui lui font repousser, comme des marques d'inimitié, les conseils de la bienveillance ; il l'ac-
PHILOCTÈTE
cuse de se rendre, par son obstination, l'auteur de son infortune; il lui redit les oracles qui l'appellent au camp des Grecs, pour y guérir et renverser Troie; il le prie, il le
presse au nom de soti intérêt et de sa gloire. De telles instances mettent à une pénible et dangereuse épreuve la
constance de Philoctète, qui céderait volontiers à Néopto-
lème, mais ne peut céder aux Alrides et à Ulysse, et persiste dans ses refus. Bien plus, changeant de rôle, c'est lui qui, à son tour, blâme le fils d'Achille d'oublier ses affronts, de servir des ingrats: qu'il se retire plutôt à Scy-
ros, comme il le disait, qu'il y emmène Philoctète, à qui il l'a promis; avec les flèches d'Hercule, tous deux braveront le vain courroux des Grecs.
J'admire comme reviennent ici ces flèches d'Hercule,
dont il n'a cessé d^étre question dans cette pièce, pour
servir de transition h rintervention merveilleuse qui
tranche enfin un nœud que l'opiniâtreté de Philoctète, l'impuissance d'Ulysse, la faiblesse de Néoptolème séduit par
celui-là même qu'il voulait séduire, ont rendu insoluble. Les armes d'Hercule ne doivent pas être tournées contre
les Grecs; elles doivent leur soumettre une ssconde fois
la ville de Troie. Hercule lui-même vient intimer à son ami, ravi de le revoir, et soumis à sa voix chère et révérée*, la volonté de Jupiter et du destin: dénoûment qui
sans sortir de l'action elle-même, nous Tavons déjà remarqué», est dans les convenances du sujet, dans les habitudes
de la tragédie antique, plein de grandeur, de majesté, de sérénité religieuse, et auquel Horace semble avoir pensé lorsqu'il a dit :
Nec deus intersit, insi digma vindice nodus Incident*.
Telle esl cette tragédie que des mérites singuliers pla- 1. C'est ainsi, selon la remarque de M. V. Faguet (t. l, p. 225 de sa
traduction de Sophocle), qu'au XVI» chant de V Iliade, la voix seule de Patrocle peut vaincre enfin le resseniiment d'Achille, jusque-là inilexible. ^