Voyez plus haut, p
3. Ad Pison.j v, 191. M. E. Roux, dan^ sa dissertation déjà citée, Du
SOPHOCLE
cent au premier rang des productions du théâtre, non-
seulemeDt chez les Grecs, mais par tout pays. C'est une merveille de lart qu'une pièce où, avec trois personnages, par leur opposition, par les incidents qui en résultent,
1 intérêt se soutient et s'accroît sans cesse ; où des situations que varie le libre développement des caractères, servent de cadre à l'expression la plus naïve et la plus profonde des sentiments les plus généraux de la nature humaine. Frappé de cette féconde mise en œuvre d'une matière qui semble stérile, Joseph Scaliger plaçait presque au-dessus de Virgile, adoré par son père, Tauteurdu Philoctète^. Il faut blâmer Brumoy, qui l'a traduit et analysé avec ass9z d'intelligence, d'avoir presque demandé grâce au goût moderne pour une simplicité, un naturel
qui sont, ou doivent être de tous les temps. La Harpe
a montré surabondamment tout ce qu'il y a de timide, de faux, et même de ridiculement étrange dans cette conclusion :
« A suivre le goût de l'antiquité, on ne peut reprocher à celte tragédie aucun défaut considérable...; à en juger par rapport^ à nous, le trop de simplicité, et le spectacle dominant d'un homme aussi tristement malheureux que Philoctète, ne peuvent nous faire un plaisir aussi vif que les malheurs plus variés et plus brillants de Nicomède dans Corneille. »
Ce sentiment de Brumoy était d'ailleurs assez général au XVIII- siècle. La Harpe l'avait peut-être déjà contredit en critique et en poëte, ce qui fait grand honneur à son goût et à son talent, lorsque Métastase écrivait encore:
merveilleux dans h tragédie grecque, Paris, 1846, p. 184 et suivantes,
n'admet pas la nécessité de ce dénoûment; il regrette, en termes spirituels, que Sophocle n'ait pas préféré faire céder son héros à la seule persuasion; il ne regrette pas moins que La Harpe n'ait pas corrigé Sophocle de cette manière. On verra plus loin que le dénoûment propos s était celui d'Euripide, dont Sophocle, sans doute par de bonnes raisons, a jugé à propos de s'écarter, et auquel est revenu assez imprudemment Chateaubrun.
1. «.... fere Virgilium super. t. Philoctetes quam divina tragœdia!
tam Stérile argumentum adeo l}ene amplificatur! » Scatigeram secunda^
PHILOCTETE.
• On doit admirer dans cette trage'die Tartifice de l'au- 21ÂZ a""""" T"^ t^ès-simple a su faire naître des rt f'u"^'' situations pleines d'intérêt. Le caractère de Néoptoème est incomparable. Mais toute, ces bean e's ne rendent pas tolérable le personnage de Philoctète, g
étale dans tout le cours de la pièce, le pus, les immondes
enveloppes de sa plaie infecte, qui se fatigue sans relâche
a la décrire, qui assourdit le théâtre de gémissements et
de cns, dans les accès redoublés de ses douleuTs"? bi 1 on ne s'attend pas, en un pareil sujet, à ce nom de
Nicomède qu'il a rappelé si mal à propol à Brumoy on ne s attend guère davantage à celui dllcibiade. gu> a mêle 1 auteur d un savant mémoire sur la chronoogie des pièces grecques et sur leurs rapports avec les événemeu s contemporains^ Le Philoclèle ayant été donné ^ sous lit
chonte Glaucippe c'est-à-dire la troisième année de la
xc I olympiade, il y a vu, sur ce seul indice, une allusion
aux négociations qui commencèrent, celte année même
pour le rappel d'AIcibiade. '
Sa conjecture, qu'on a quelquefois jugée un peu gra-
uite a ete reprise de nos jours par plus d'un savant cri-
t que S et II est certain qu'elle reçoit quelque vraisem-
blance des circonstances où se trouvait Athènes à l'époque
de 'lZ^Pr'"Ti^^^^^^^ ^^^^^ ^P^è^ ^^« désastre
de 1 expédition de Sicile, au milieu des dangers du dehors
et des troubles intérieurs, tous les regards%e tournaiem
vers Aicibiade, travaillant déjà dans s'on e.il au salut de
la patrie. Il n y a pas jusqu'à ces paroles dernières d'Hercule remontant aux cieux, que nous avons eu occasion de
1. Voyez dans ses OEuvres poslhumps publiées h Vienne pt, ito-
toiormn , dans un article du Corresmda^S^n Zk tifiei
■,ii
SOPHOCLE
PHILOCTÊTE.
citer ailleurs*, cette éloquente recommandation du respect des dieux, de la piété, si conveDablement adressée au futur profanateur de Tautel embrassé par Priam mourant, qui n'eût pu sembler s'adresser aussi indirectemeDt
à AÎcibiade lui-même, en même temps que la pièce dans
son ensemble cachait une sorte de conseil donné aux Athéniens, r r 1 j 1
Faut-il aller plus loin que ce rapport gênerai de la pièce, prise dans son ensemble, avec la situation d'Athènes, rapport dont il est possible, en eflet, que Timagmation du poëte et la pensée du public aient été également frappées*? Faut-il attribuer à Sophocle des intentions plus particulières, qu^il est quelquefois difficile d'admettre à la fois, croire par exemple que son Philoctète était pour lui remblème, tantôt du peuple athénien abandonné,
trahi tantôt du grand homme dans lequel il plaçait son espérance ? Faut-il lui prêter le dessein de désigner par d'autres allusions, certains personnages du temps, daus ces vers», par exemple, où Philoctète s'informe des chels grecs qui sont morts, de ceux qui vivent encore'? On a dit* avec raison que toutes ces finesses, en supposant qu elles fussent de nature à être saisies, auraient détourné les esprits de l'intérêt véritable de l'ouvrage, de celui qui résulte directement du fait lui-même, des situations, des caractères.
Ce qui ressort le plus clairement de la date de 1 ouvrage, c'est l'inaltérable jeunesse du génie de Sophocle qui l'a pu produire k quatre-vingt-cinq ans. On serait fort tente d'en douter si, cinq ans plus tard, h quatre-vingt-dix, il ne s'était trouvé encore capable de VŒdipe à Colone.
Les Grecs ne connaissaient pas le scrupule qui interdit à nos poètes les sujets déjà traités, toutes ces réclamations de priorité, toutes ces accusations de plagiat, si communes dans nos journaux, et par compensation si
1 V y t î p. 235 sq. -2. V. 410 sqq. -3. Ad. Schœll, ouvrage
cMè Jlus haut — 4. M? H. Weil, De tragœdiarum grxcarum cum
rchusvuUicisconjunctione, Paris, 18^4. Voyez parUcuUèremem p. ao.
mdifférentes au public. Les sujets de leur tragédie, resserres dans le cercle des légendes mythologiques, et par là bornés en nombre, formaient chez eux une matière commune à tous, et dont la propriété, longtemps indécise, demeurait enfin à celui qui en avait fait le meilleur
usage. De même que la figure des dieux et des héros était perpétuellement reproduite par leurs artistes, et que, du concours de tant d'efforts, sortaient enfin des types d'une smguhère perfection, de même aussi les aventures des temps héroïques ne cessaient d'être mises en scène par leurs poètes, et le même drame, refait cent fois, arrivait, après ces essais multipliés, à cette beauté achevée qui nous surprend et qui nous ravit dans le trop petit nombre de compositions dramatiques qui nous sont restées de
leur nombreux théâtre. Ainsi ce sujet de Philoctète, dont
Sophocle, par le droit du génie, est resté le Dosses<^eur avait été tenté dans l'aniiquiié par bien d'autres, et pour me borner d'abord aux poètes, dont la concurrence lui pouvait être dangereuse, il Tavait été avant lui par son maître Eschyle, et même par son élève Euripide. Le Philoctète d'Euripide, joué avec ia 3Iédée sous Farchonte Pythodore, la première année de la Lxxxvii* olympiade, avait précédé de vingt-deux ans le Philoctète de Sophocle. Telle «st du moins la date que donne l'argument de la Médée. Mais comme dans les Acharniens d'Aristophane, représentés la quatrième année de la lxxxv» olympiade, le poëte comiaue fait déjà offrir par Euripide à Dicéopolis, pour se présenter en costume de supph'ant devant le peuple « les haillons du mendiant Philoctète*, » on est autorisé à porter, avec Musgrave», à vingt- six ans cet intervalle déjà si long. "^
Ces deux pièces d'Eschyle et d'Euripide ne sont pas venues jusqu'à nous. Mais deux morceaux d'un rhéieur célèbre du siècle de Trajan, Dion Ghrysostome », en con-