‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 206 sur 893 · Poslhomeric.y IX, X, XI · texte numérisé non relu

Poslhomeric.y IX, X, XI

2. Suid., V. (ï>iXoxAyi;. 11 s'agit du premier des deux poêles tragiques

qu on croit avoir porté ce nom. Voyez notre t. I, p. 68 sq., 73 sa -100

3. Antiphane, dit Stobée, Florid. CXV, 15, et ce ne serait pas le

seul poêle comique' qui aurait fait un Philoctète, puisqu'on attribue

des cooiédies de ce titre à Epicharme et à Strattis. Toutefois le caractère grave du fragment cité par Stobée a fourni à Meineie, Hist mt. corn, grœc, t. I, p. 316, et, après lai, à Fr. G. Wagner, Poet trag. grœc. fragm., éd. F. Didot, p. 107, une raison, dont il^ ne se sont pas, au reste, exagéré Timportance, de substituer au nom du comique AntiphsPne celui du tragique Antiphon (voyez sur ce dernier

notre t. I, p. 85). le fragment allégué est une maxime dont voici le sens r a La vieillesse n'est pas sans vertu pour le conseil : elle a beaucoup Vu, beaucoup appris. »

4. Anstot. Ethic. Nicom, VII, 8; Schol. in Cram. Anecd. grœc.

Pans, I, p. 243. Sur ces passages et les conséquences qu'on en peui

tirer, voyez Fr. G. Wagner, Poet. trag. grœc. fragm., éd. F. Didot

p. 119; W. C. Kayser, JJist. crit. trag. grœc., p. 115, 117; sur Théo-

decte, voyez, en outre, notre t. I, p. 96, 101 sqq., 180, 183; II, 41 sq.

tti

SOPHOCLE

représentait succombant à sa souffrance après lui avoir résisté, et demandant que Ton coupe sa main malade. Aristole, qui a cité avec éloge et cette hitle et ce cri de désespoir, eut pu tout aussi bien, s'il ne lui eût convenu d'en faire honneur à un contemporain, à un ami,

citer Sophocle, chez qui l'un et Tautre se voyaient

deja.

Ici doivent trouver leur place quelques-uns de ces fragments du vieux tragique latin Attius, avec lesquels nous

avons déjà dit qu'on a cru pouvoir reconstruire le Philoctète d'Eschyle. Quel qu'en ait été le modèle, et dans quelque plan, plus ou moins vraisemblable qu'il soit possible de les faire entrer (les critiques sont loin d'être d'accord sur ces deux points), ils intéressent par l'expression rude sans doute, mais vive et forte, des situations et des sentiments donnés par le sujet.

On ne peut méconnaître les débris d'une exposition

dans ces vers adressés à Ulysse, vers épars çà et là chez

les auteurs et qu'il était naturel de rapprocher :

^ « Toi dont la patrie est si peu de chose, mais qui as un nom SI célèbre, un cœur si grand, guide des Grecs, fléau des Troyens

fils de Laërte *

« Voici le rivage désert de Lemnos. Sur cette hauteur est le temple des Cabires, où, dans le secret de la nuit et l'enceinte mystérieuse d'une forêt, se célèbrent les saintes cérémonies

d'antiques mystères....

a Plus bas, au pied de la colline, tu vois le temple de Vul-

cain, dans le heu même où ron dit qu'il tomba du haut des cieux....

« Tu vois aussi le bois aux chaudes vapeurs, où, comme on Je raconte, fut pris le feu autrefois distribué aux mortels ce feu

que ravit Prométhée par un larcin que Jupiter et la volonté suprême du destin lui firent sévèrement expier.... »

Inclyte, parva praedite patria, Nomine celebri, claroaue potens Pectore, Achivis classibus ductor, Gravis Dardaniis gentibus ultor,

Laertiade *.

1. Apul. De deo Socratis, c. xxiv; Mar. Viciorin., p. 25îi2 ; F. Sali»bur. FoLijcrat., VI, 28. '

PHILOCTÊTE. 139

Lemnia praesto

Littora rara et celsa Gabirum Delubra tenes, mysteria queis

Pristina castis coricepta sacris* Nocturne aditu occulta coluntur Silvestribus sepibus densa'*.

. . . Vulcania templa sub ipsis

Collibus, in quos delatus locos

Dicitur alto ab limine cœU*.

Nemus exspirante vapore vides

Unde ignis cluet mortalibus clam

Divisus; eum dictus Prometheus

Clepsisse dolo, pœnasque Jovi Fato expendisse supremo *.

Voici maintenant quelques traits du rôle de Philoctète, restés suffisamment intelligibles, bien qu'on ne puisse les

rapporter à des scènes déterminées, indiquer avec certitude à quels interlocuteurs cela était adressé ;

« Qui es-tu, homme, qui oses approcher de ces lieux déserts et consacrés de Lemnos?...

t Je t'en conjure, ne te détourne pas avec mépris de mon

aspect affreux et misérable....

« Contemple la demeure où, couché sur le roc, j'ai passé neuf

hivers....

« Cet antre autour duquel le souffle bruyant et glacé de l'aqui-

lon amoncelle les neiges....

« Je repose sous cette voûte humide, muette demeure qui,

cependant, répète en sons plaintifs mes plaintes, mes gémissements, mes cris, quand le poison, dont la morsure du serpent a

infecté mes veines, me livre à d'horribles tortures.... »

Quis tu es mortalis, qui in déserta et tesca te adportes lo(;a •?

Quod te obsecro, aspernabilem

N^ haec taetritudo mea me inculta faxit*.

1. VaiT., de Ling. lat., VII, u. — 2. Cic, de Nat. deor., J, 42. — 3. Varr., ibid. — 4. Varr., thid.', Cic. Tusc. II, 10. Voyez sur ces derniers vers, diversement restitués, et que l'on a quelquefois rapportés à un

Prométhée d'Attius, notre tome 1 , p. 289 , net. 3.

5. \a.rr. y ibid., VII, ii; Fest. v. Tesca. Cf. Horat., Epist,^ I, xiv, 19.

- 6. Non. V. Tœtriludo.

SOPHOCLE

Contempla hancsedem, in qua ego novem hîemessaxo stratus

Ipertuli*. Ubî horrifer Aquilonis stridor gelidas molitur nives*.

(Jaceo) in tecto humido Quod ejulatu, questu, gemitu, fletibus Resonando mutum ilebiles voces refert....

(Quum) e viperino morsu venaB viscerum Veneno imbutae taetros cruciatus cient *.

Citons encore un dernier passage où le poète a exprimé

avec énergie la souffrance, l'égarement du héros surpris par un retour de ses douleurs :

« Oh ! qui de la cime de ces rochers me précipitera dans les flots amers? C'en est fait, je péris; je succombe à la violence de mon mal, à l'ardeur de ma plaie.... »

Heu ! qui saisis fluctibus mandet

Me ex sublimi vertice saxi?

Jam jam absumor; conficit animam

Vis vulneris, ulceris aestus *.

Gicéron qui en citant ce passage, Tappelle un cri de douleur '^y l'avait peut-être recueilli au théâtre même de la bouche pathétique d'iEsopus.

Le théâtre sembla restituer Philoctète à Tépopée dans les beaux vers où Ovide, d'après les tragiques grecs, mais non probablement sans quelque souvenir d*Altius *,

retraça en passant , à l'occasion d'une autre aventure, le malheur de Philoctète, son intraitable ressentiment, son retour enfin, conseillé, opéré par l'auteur

même de son abandon. C'était, dans les Métamorphoses ^

1. Non. V. Contempla. — 2. Cic, Tusc. 1,28; Non. v. Moliri; Censorin. De Metr. , p. 2726. — 3. Cic, Tusc. II, 7, \k; De fin. Il, 29; Non. V. Imbuere. — 4. Cic, Tusc. II, 7.

5. « Difficile dictu videtur, eum non inmalo esse, et magne quidem, qui ita clamare cogatur.

6. Cic, Epist. (amil. VII, 33; De fin., V, U ; Censorin., ibid.

7. Metam.j XllI, 43 sqq., 313 sqq., 399 sqq. J'ai cité, t. I, p. 145,

des allusions d'Ovide (Trist. V, iv, 12; ex Ponto, III, i, 54) à la fable

de Philoctète, au sujet de ses propres malheurs. Properce {Eleg.y II, I, 69) l'a aussi rappelée au sujet de ses amours.

PHILOCTETE.

un texte fécond pour la lutte oratoire d'Ajax et d'Ulysse se disputant les armes d'Achille :

oc .... Et plût aux dieux, s'écriait Ajax, que sa folie eût été véritable ou qu'elle eût passé pour telle, que jamais il ne nous eût accompagnés sous les murs de Troie, ce conseiller de crimes! Nous ne t'aurions pas, ô fils de Pœan, abandonné;

Lemnos ne te posséderait point, à notre honte, toi qui maintenant, dit-on, caché dans un antre sauvage, ébranles les rocher»

de tes cris, appelant sur le fils de Laërte un châtiment trop mérité, et que, s'il est des dieux, tu n'auras pas demandé en vain. Et maintenant ce guerrier qui s'est uni à nos serments, qui a

partagé notre entreprise, l'un de nos chefs, hélas! l'héritier des flèches d'Hercule, succombant à la maladie et à la faim, demande à la dépouille des oiseaux ses vêtements, à leur chair sa nourriture'; c'est sur des oiseaux que s'exercent ces traits dus aux destins de Troie! .... j»

« Pour le fils de Pœan, répliquait Ulysse, si l'Ile de Vulcain, Lemnos est maintenant son séjour, je n'ai pas mérité qu'on

m'en accusât. C'est à vous de défendre ce que vous avez fait,

co que tous vous avez voulu. Mes conseils, je ne les nie pas ; oui, je voulais qu'il pût se soustraire aux fatigues de la guerre

et du voyage, essayer de calmer par le repos ses cruelles dou-

Velaturque, aliturque avibus, volucresque petendo Débita Trojanis exercet spicula fatis.

Ces vers, qui ne sont pas sans recherche, semblent un souvenir (l'Attius. On disait chez lui de Philoctète, peut-être d'après le poëte

grec qu'il avait suivi :

« C'est à laide de son arc qu'il soutient sa misérable vie. Il se traîne à la poursuite des oiseaux rapides qu'il perce de ses traits, et dont les plumes entrelacées composent son vêtement et abritent son corps.»

Vitam sagittarum aucupîo propaginat ; Contigit tardus celeres, stans volatiles;

Pro veste pennis membra texlis contegit. Censorinus, de Metr., nous a conservé ce dernier vers. Les deux autres

ont été refaits avec la prose de Cicéron, De finib , V, xi, le second par Scaliger, le premier par God. Hermann. C'est à un travail de ce genre sur un autre passage de Cicéron, Ad f amil. VII, 33, cju'on'doit enlore les vers>suivants, dont on peut croire qu'Ovide s'est également souvenu :

« Mes traits s'exercent sans gloire sur des corps couverts de plumes et non revêtus d'armes : »

.... Pennlgero, non armigero in corpore

Telaexercentur haec, abjecta gloria,

I/îs mêmes détails se trouvent chez Quintus de Smyrne, Tosihoine^ rxc. i:s.j 357 sqq.

Ik2

SOPHOCLE

leurs. Il a cédé et il vit : mon avis ne fut pas seulement sincère, ce qui suffirait, il a été heureux. Aujourd'hui que le prophète le réclame pour la destruction de Troie, me chargerezvous de le ramener? 11 vaut mieux, sans doute, que le fils de

Télamon l'aille trouver ; que, par son éloquence persuasive, il adoucisse un homme qu'ont aigri la souffrance et le ressentiment; que ses habiles artifices le tirent de sa retraite. Mais on verra le Simoïs faire couler ses flots en arrière, l'Ida élever une cime dépouillée de verdure, la Grèce promettre ses secours à Troie, avant que mon esprit cesse de veiller à vos intérêts, et

que l'adresse du stupide Ajax puisse servir les Grecs. Quelque

ennemi que tu sois et de tes compagnons, et de ton roi, et de

moi-même, inflexible Philoctète, quoique tu me maudisses, que tu charges sans fin ma tête de tes imprécations, qu'égaré par ta douleur tu souhaites m'avoir entre tes mains et t'abreuver de mon sang, disposer de moi, enfin, comme j'ai fait de toi',

j'oserai t'aborder; je tenterai de te ramener, et si la fortune me seconde, je me rendrai maître de tes flèches.... »

L'épopée grecque qui , dans des poèmes intitulés

Retours , Nôaioi, avait complété TOdyssée, en suivant,

après la chute de Troie, les fortunes diversement malheureuses de ses vainqueurs, s'était sans doute occupée

du nouvel exil de Philoctète relégué, loin de sa Thessalie,

sur les rivages hespériens. C'est là que le chantre d'un

autre exilé, duTroyen Énée, l'a rencontré, avant notre Fénelon, en compagnie dldoménée et de Diomède, élevant de ses illustres mains, qui avaient manié Tare d'Hercule, les humbles murs de Pétille,

.... Illa ducis Meliboei Parva Philoctetae subnixa Petilia mure*.

1, Licet exsecrere, meumque

Devoveas sine fine caput, cupiasque dolenti Me tibi forte dari, nostrumque haurire cruorem,

Utque tui mihi, sic fiât libi copia nostri.

Ce passage peut lui-même être rapproché d'un fragment d'Attius Conservé par le grammairien Nonius, v. Cupienter :

a S'il t'avait en sa puissance, il te déchirerait volontiers de ses dents : »

Gui potestas si detur, tua Cupienter malis raembra discerpat suis.

2. jEneid. III, 401. Servius construit muro PhiîoctetcV, et cite à l'appui de cette construction ce qu'on lisait, dit-il, dans les Origines de taton, que Pétille était depuis longtemps fondée lorsque Philoctète

la fortifia.

PHILOCTÈTE

Virgile se souvenait-il du triste habitant de Lemnos, quand il dépeignit* cet infortuné compagnon d'Ulysse,

oublié dans l'Ile des Gyclopes et recueilli par la pitié des Troyens? On serait tenté de le croire. Toutefois, si Achéraénide offre d'abord quelque ressemblance éloignée avec Philoctète, en y regardant de plus près, on est frappé

de circonstances qui rendent la situation différente et le

rapprochement impossible. Le malheur d'Achéménide n'est pas d'être jeté dans un désert, mais dans une contrée habitée par des monstres horribles. Lorsqu'il aperçoit les Troyens, ennemis de sa patrie, il est partagé entre la

crainte et le désir de les aborder ; Tinstinct du danger et

le sentiment de la pitié l'emportent ensuite de part et d autre sur l'inimitié nationale, sur laversion des vainqueurs et des vaincus; peinture touchante qui atteste des mœurs plus douces, un sentiment moral plus élevé

qu'on ne le voit dans la rudesse homérique; peinture

digne du poëte au tendre génie duquel a été inspiré ce vers d*un charme attendrissant :

J'ai connu le malheur, et j'y sais compatir. Non îgnara mali, miseris succurrere disco*.

Une dernière différence, c'est que Virgile semble moins avoir voulu peindre les sentiments d' Achéraénide à la vue

des Troyens, que Tétonnement de ceux-ci à l'apparition

inattendue da ce spectre effrayant. Son sujet , qui les plaçait naturellement au premier plan de son tableau, ne

lui permettait pas de s'arrêter beaucoup sur ce personnage épisodique qu'un des hasards de leur navigation, de

leur voyage leur fait rencontrer.

Le supplément donné à l'Iliade par Quintus de Smyrne, dans le vi" siècle de notre ère, comme on le pense le plus communément , cette longue compilation poétique où se sont naturellement perpétués bien des souvenirs de

l. jEn. III, 588 sqq. — 2. Ihid. I, 634.

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SOPHOCLE

PHILOCTÈTE

l'dpopëe, de la tragédie antique, nous offre à son tour* un Philoctète à Lemnos et un Philoctète à Troie. La misère de l'exilé dans sa triste solitude y est complaisamc:ient exprimée par des images propres à exciter ce dégoût qui, chez Sophocle, interrompt tout à coup les paroles de Néoptolème, au moment où son regard pénètre dans l'antre habité par Philoctète*. Les choses, du reste, se passent à peu près comme on peut woire qu'elles

avaient lieu dans la tragédie d*Euripide. C'est, à Tordinaire, en compagnie de Diomède, qu'Ulysse se présente à Philoctète, et tous deux tomberaient à Tinstant sous les terribles traits du héros irrité, si Minerve ne changeait son cœur. Ils le replacent sur son lit de douleur, ils s'asseyent à ses côtés, le consolent, l'apaisent; son abandon, lui disent-ils, n'est pas Tœuvre des Grecs, mais du destin. Philoctète en croit leurs discours trop dépourvus cependant de Téloquence dont Euripide, sans doute, les avait animés : il accepte leurs soins, cède à leurs conseils, se laisse transporter sur leur vaisseau et ramener à Tarmée des Grecs. Son arrivée forme un tableau d'un grand effet qui, peut-être, nous rend quelque chose des tragédies perdues de Sophocle et d'Achaeus. On voit, au milieu des Grecs émus tout ensemble de joie et de compassion, Philoctète qui s avance, soutenu par ses deux conducteurs et appuyant péniblement sur la terre son pied malade. Cependant l'art de Podalire, fils d'Esculape, lui rend, avec la santé, sa vigueur première; la faveur de

Minerve ajoute à sa majesté, à sa beauté; l'éclat de la

jeunesse brille de nouveau sur son visage, avec le calme renaissant d'une âme qui semble avoir laissé ses chagrins dans l'antre de Lemnos. On le conduit à la tente d'Agamemnon qui s'applique à dissiper ce qui pourrait lui restei de ressentiment contre ses compagnons d'armes, par des discours assez semblables à ceux d'Ulysse et de Diomède, mais plus éloquents, plus dignes d'un continuateur, d'un imitateur d'Homère :

1. Posthomerica, IX, 327 sqq. -2. V. 38 sq. Voyez plus haut, p. 102.

Ikf)

« Ami, si nous t'a vous abandonné autrefois dans Pile de ^^emnos, par suite d'un funeste égarement, ne garde pa? contre nous de cohre. Ce n'est pas sans un dessein particulier des dieux que cela s'est fait : ils avaient résolu d'accumuler sur nous les maux, tandis que tu serais éloigné, toi si habile à frapper l'ennemi de tes traits. Sur toute la terre, sur la vaste mer, par la volonté des Parques, se croisent invisibles des routes sans nombre, dirigées en tous sens. Par ces routes les hommes sont fatalement emportés comme ces feuilles que chasse le souffle du vent. Aussi le bon

peut rencontrer la mauvaise, le méchant la bonne: nul mortel,

vivant ici-bas, ne peut les éviter ou les choisir. Il faut donc que le sage, 3i la tempête le précipite dans une voie de malheur, supporte d'un cœur ferme sa disgrâce. Pour nos torts envers toi, nous les compenserons par l'abondance de nos dons, s'il nous

est donné de prendre quelque jour la riche ville des Troyens. Reçois cependant sept captives, vingt chevaux vainqueurs à la course, douze trépieds ; fais-en ta joie constante, et viens toujours sous ma tente jouir dans nos festins aes honneurs dus à un roi*.»

Suivent * des récits de combats dans lesquels se signale

Philoctète, et où lancée par la main du redoutable archer *,

une de ces flèches d'Hercule * auxquelles sont allachés les destins de Troie, accomplit les oracles en immolant Paris. C'est par Fénelon, surtout», que Philoctète, longtemps négligé des poêles, a été introduit dans les œuvres de l'imaginatio nmoderne. Voltaire au commencement du xviii* siècle, Ta fait figurer dans son Œdipe, avec un rôle bien épisodique, il est vrai, sur les défauts duquel nous aurons bientôt occasion de revenir. Depuis, il' est redevenu, comme dans le dramatique récit du Télémaque, comme

1. V. 491-515.'- 2. Ihid., X, 52, 167, 224 sqq.- 3. Homer., Odyss.

4. Nous avons cité ailleurs, t. I, p. 293, note 3, la description fuite par Ouintus, X, 188 sqq., du carquois d'Hercule, que porte, dans le»

combats, Philociète. Sur ce carquois, ouvrage de Vulcain, est représenté, avec d'autres scènes fabuleuses, selon les habitudes de la poésie ép:que, non'pas la délivrance de Prométliée, comme nous l'avons dii par erreur, mais son supplice. C'est dans une autre description du même genre, celle du bouclier d'Eurypyle, VI, 269, que celte délivi^ance a trouvé place.

j. En 1632, Rotrou, dans son Hercule mourant, imitation de Vller' eules OEtœus de Senéque, avait, comme le poète, latin, admis Philoctète au nombre de ses personnages. Mais il n'en avait guère fait luimême qu'un simple confident chargé de donner la réplique au héros «i de raconter sa mort.

SOPHOCLE

SOPHOCLE

PHILOCTÈTE

dans la pièce de Sophocle, double objet d'imitations plus ou moios fidèles, plus ou moins heureuses, le héros de

quelques tragédies, qu'il nous faut maintenant rappeler.

En 1754 ou 1755, Ghâteaubrun, auteur d'une imitation estimée des Troijennes d'Euripide , fit représenter un Philoctète d'une grande médiocrité, pour ne rien dire de plus, mais toutefois curieux à connaître. Les défauts et

le succès de cette pièce nous révèlent combien le théâtre

grec était encore mal apprécié, combien le génie de la poésie dramatique était encore peu compris du public

français, à uns époque pourtant où aux chefs-d'œuvre do Corneille et de Racine, succédaient ceux de Voltaire.

Ce Philoctète a de grandes ressemblances avec TAjax

de Poinsinet de Sivry, joué dans le même temps, et dont il a été question précédemment*. Même ignorance, môme dédain de la simplicité grecque, de la nature humaine et de la vérité locale ; même amour de ces mœurs de convention, de ces vulgaires intrigues d'amour, que n'avaien»

pu bannir du théâtre nos grands maîtres, et qui, rachetées dans leurs œuvres par de vives et frappantes beautés, se

montraient dans les productions de leurs faibles rivaux, telles qu'elles avaient paru dans les modèles de ce

faux genre , dans les romans de La Calprenède et de

Scudéry.

Le Philoctète de Ghâteaubrun est vraiment curieux par l'espèce de fatuité que l'auteur a mise à s'éloigner de la route tracée par Sophocle. Voici les heureux amendements qu'il a faits au chef-d'œuvre antique.

Il a cru devoir changer d'abord la nature du mal dont souflre Philoctète. Ce n'est plus le serpent, gardien de l'autel de Chrysa, qui l'a blessé, ou, comme dans Fénelon, Jes armes d'Hercule, infectées du venin de Thydre ; c'es^ ja flèche empoisonnée d'un Troyen.

« Que peut-on, dit un critique étranger, a qui Châteaubrun a fourni des armes contre notre théâtre, que peuton se promettre d'extraordinaire d'un événement si com-

Voyez plus haut, p. 52 sqq.

mun? Tout soldat y était exposé dans les guerres de ce temps. Gomment donc n'a-t-il eu des suites si terribles que pour le seul Philoctète? Et puis, un poison naturel, qui opère neuf années entières sans produire la mort, est beaucoup plus invraisemblable que tout le merveilleux mythologique dont Sophocle entoure son sujet *. »

Ajoutons que cela rend tout à fait impossible à concevoir la :onduiie des Grecs envers Philoctète. Pourquoi

l'abandonnent-ils plutôt que tout autre blessé? Ce n'est plus parce que ses cris ou l'odeur de sa plaie les importunent. Ghâteaubrun, en se privant de ces motifs, a dû en imagmer d'autres. Quels sont-ils? on ne les devinerait pas ; c'est que Philoctète , aigri par ses maux , ennuyait

les généraux de ses représentations. Était-ce la peine de changer le grec?

Nous avons reproché à Eschyle et à Euripide d'avoir rendu la situation de Philoctète moins malheureuse et moms touchante , en représentant comme habitée Tile de

Lemnos. C'est bien autre chose dans l'ouvrage de Ghâteaubrun : son Philoctète a auprès de lui une fille que Tauteur nomme Sophie, et, de plus, la jjouvernante de cette fille. Voilà donc un des principaux traits du sujet, la solitude du héros, enti^^îrement effacée; le voilà en outre confondu avec d'autres personnages de tragédie, avec le père d'Aniigone , par exemple. Voyez comme' l'originalité de l'ouvrage ancien disparaît sous la main malheureuse du poète moderne. Dans quel labyrinthe d'invraisemblances, en outre, le jette cette supposition,

quand il lui faut expliquer péniblement, et ennuyeuse ment, comment cette fille de Philoctète est venue le retrouver dans son désert, et comment il se fait qu'elle ne Ten ait pas tiré 1

Mais pourquoi a-t-il imaginé de donner une fille à Pniloclète? On le devine, je pense, d'après la jurisprudence amoureuse si longtemps consacrée sur notre scène. G'est afin que Néoptolème, envoyé parles Grecs à Lemnos,

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