Lessing, Laocooiu
SOPHOCLE
devienne subitement , en jeune premier bien appris ,
amoureux de Sophie. Il n'agira plus, comme dans Tou-
vrage grec , par les mouvements naturels d'un cœur droit
et compatissant, mais dans la vue de cet amour, qui, devenu le nœud de la pièce, donnera à Philoctète un allié
dans Néoptolème, et lui servira à contrarier la politique
d'Ulysse. C'est ainsi que, par cette combinaison vulgaire, rintérêt subalterne d'une fade intrigue se trouvera substitué à rintérêt principal qui devait animer l'action , et
cela pour n avoir, en définitive , aucune part au dénoû-
ment; car, après une complication d'incidents et de coups
de théâtre qui rendront la marche de la pièce fort lente et
fort embarrassée, il ne résultera rien de la lutte amenée
par l'amour de Néoptolème, et Ulysse triomphera de l'implacable ressentiment de Philoctète, grâce aux ellorts
d'une éloquence certainement fort peu persuasive , et dont la victoire paraîtra bien invraisemblable. Disons cependant, pour être juste envers Ghâteaubrun, que son
Ulysse réclame, comme avait fait celui d'Euripide, Tassistance de Minerve , par d'assez beaux vers, qui ne sont
pas les seuls de la pièce * :
Daigne, sage Minerve, être ma protectrice ; Ce n'est qu'à tes bontés que Ton connaît Ulysse.
Les cœurs, quand tu le veux, fléchissent sous ta loi, Les fières passions se taisent devant toi. Fais goûter la raison à ce guerrier farouche ; Daigne, pour le toucher, lui parler par ma bouche.
Un temps assez long s'écoula, sans qu'on vît reparaître sur la scène le sujet de Philoctète. Notre public n'était
pas alors porté vers la simplicité antique , comme le prouvaient assez ces romans vulgaires qu'empruntaient à la
tradition de Pradon , pour défigurer le génie de la Grèce
et la nature humaine , les Poinsinet de Sivry et les Châ-
teaubrun. Une preuve plus convaincante de cette perpé-