On a surtout cité celui-ci
Vous vous trouvez presses entre les dieux et mol.
PHILOCTÈTE
tuité du mauvais goût dans un théâtre qui avait vu les
belles créations de Corneille et de Racine , et qui assistait
à celles de Voltaire , c'est qu'aucun d'eux ne put entièrement échapper à son influence , et que tantôt par conviction, tantôt par déférence, ils lui firent sa part dans leurs compositions. Voltaire lui-même, venu le dernier, malgré son dégoût souvent exprimé pour ces intrigues galantes qui déshonoraient depuis si longtemps les sujets les plus
graves, fut contraint de céder à son tour à la violence de
la routine, et de gâter, par de tels agréments, le bel ouvrage qui fut son coup d'essai. Depuis, les beautés sévères
de Mérope, d'Oreste, obtinrent difficilement grâce pour
des pièces sans amour. La Mort de César , qui n'offrait
point de peinture de ce genre , et même point de rôle de . femme, ne put s'établir sur la scène; et La Harpe, en
1783, put se vanter, avec justice, d'avoir le premier fait applaudir aux Français, dans Philoctète, ces étranges nouveautés *.
Quelques années avant, en 1780, un magistrat, qui depuis s'est rendu célèbre par des travaux historiques et
l'exercice de hautes fonctions, M. Ferrand , avait égale-
1. Le Philoctète grec s'est quelquefois montré sur nos scènes scolasliques, où l'appelaient la gravité, la sévérité de la composition. Il
n'y a pas bien longtemps, un savant et éloquent prélat de l'école de Fénelon, à qui la connaissance et le goût des lettres classiques ne semblent pas incompati l)les avec la piété, Mgr l'évèque d'Orléans, a permis que les élèves de son petit séminaire jouassent devant lui, dans le texte même, le chel-d'œuvre de Sophocle, et c'est à l'occasion < e cette docte représentation du 19 juin 1855, que M. Charles Lenormant en a fait, dans le Correspondant, le sujet d'une nouvelle étude à laquelle nous avons plus d'une fois renvoyé (p. 125, 128). Bien des années au* paravant, dans un établissement d'instruction publique de la capitale, avait eu lieu une représentation semblable dont Geoffroy, si je ne me
trompe, rendit compte, en intitulant magnifiquement son feuilleton Théâtre d'Athènes. Un des premiers écrivains de ce temps, alors trèsjeune écolier, de très-grande espérance, y jouait son rôle, qu'il sait encore. Lui-même a rappelé ce souvenir dans son Tableau de la littc'-
rature au dix-huitième siècle, xiiii" leçon, où, à l'occasion du Philoc^ tète de La Harpe, il a, en quelques paroles très-caractéristiques, dignement apprécié le Philoctète de Sophocle. En renvoyant à cet intéressant et instructif parallèle, ne négligeons pas de renvoyer aussi aux excellentes pages que la pièce grecque, plus particulièrement, a inspirées, après M. Villemain, à M. Saint-Marc Girardin, dans le in^ chapitre de son Cours de Littérature dramatique.
SOPHOCLE
ment traité ce sujet, sans trop s'écarter de la gravité antique *. Il avait bien changé quelque chose au Philoctète
de Sophocle , mais moins comme Gtiâteaubrun que comme
La Harpe, dont la pièce, imprimée en 1781, était dès
lors déjà connue par des lectures publiques à TAcadé-
mie. Même altération, à peu près inévitable, du ton et du langage,^ mêmes combinaisons théâtrales, visant davantage à Tefîet. On doit louer dans Touvrage de M. Ferrand Taltention qu'il a donnée à la vérité et à la vraisemblance, quoiqu'il ait , sous ce rapport , ajouté à la tragédie de Sophocle quelques perfectionnements qui sont loin de
rembellir, et dont ce chef-d'œuvre n avait guère besoin.
L'exécution est, du reste, demeurée bien au-dessous
non-seulement du modèle, mais des intentions de l'imiia-
teur, trabies par un style faible et décoloré, un développement lent et languissant, où disparaît la vivacité du dialogue original. Souvent s'y replacent maladroitement des longueurs qui en avaient été évidemment élaguées à dessein. La forme est vague et sans ce cri de nature et de vérité, si plein de charme dans le grec, dont Fénelon seul peut donner une idée. A la place, ce sont des circonlocutions vulgaires, une conversation traînante, des fai-^
blesses qui placent Tauteur autant au-dessous de La
Harpe , que celui-ci l'est de Sophocle.
Qu'on me pardonne de m'être arrêt.4 à des ouvrages peu
dignes d'intérêt s'ils ne servaient à constater le faux goût qui a si longtemps, parmi nous, contrarié les efforts du génie tragique, et rendu comme impossible l'intelligence
de la poésie dramatique des anciens.
1. OEuvres dramatiques de M. A. F***, Paris, de l'Imprimerit.
royale, aoiit 181], p, 231 et suiv. impnmeno