CHAPITRE QUATRIÈME
Œdipe 'Roi.
S'il y avait, chez les Grecs, quelque tragédie, qui, à ces catastrophes où se renfermait le sombre génie d'Es-
chyle, à ces profonds développements de passions et de
caractères , à ce jeu varié de situations , bientôt introduits
par Sophocle, à celte expression naïve et pathétique dans
laquelle, à son tour, excella Euripide, à tous ces caractères enfin que revêtit successivement Fart des anciens, joignît encore la progression, la vivacité d'intérêt des
modernes, une telle pièce devrait avoir été, soit jugement attentif, soit instinct irréfléchi, proclamée le chef-d'œuvre de la scène athénienne. Cette pièce existe avec la rare réunion de tant de mérites, avec un si glorieux renom :
c*e^iY Œdipe Roi
Qu'y voyons-nous, en effet? d'abord, une révolution du
sort, subite, étrange, terrible, qui fait passer un mortel,
choisi entre tous, de la conscience de sa sagesse, de la sécurité de son innocence , à la découverte d'un long aveuglement , aux angoisses du remords ; de Tadmiration et du respect universels , à Thorreur et à la pitié ; de la prospérité et de la grandeur à l'abaissement et à la misère : ensuite le mouvement de la volonté humaine qui accomplit ce grand changement par ses seules déterminations. La
fatalité, la liberté, ces deux ressorts du monde^comme de
la tragédie antique, concourent ici à une œuvre commune,
et de leur concert résulte la moralité du spectacle.
Cette puissance , qui se joue si cruellement de l'homme,
quoique le poêle l'enveloppe à dessein d un voile mystérieux et la défende d'une enquête indiscrète, risquerait fort de révolter en nous le sentiment de notre indépen-
SOPHOCLE
daDce, notre foi à la justice, si la responsabilité de ses
actes ne se trouvait partagée par sa victime elle-même. Il
n'est pas exact de dire , comme on la fait quelquefois * ,
en recherchant le sens secret de cette fable, qu'Œdipe
porte la peine de sa curiosité , de son orgueil , de sa violence, de son emportement. L'énorme disproportion du
îhâtiment et du crime paraîtrait plus révoltante que Toppression même de la vertu. Mais ce qui est vrai , c'est
qu'Œdipe , par les défauts de son caractère , es* pour
quelque chose dans son infortune, et qu'il en absout d'autant la destinée ^. Et toutefois l'impression de la tragédie resterait encore trop pénible si Sophocle, pour
radoucir, ne prodiguait au dénoûment toutes les ressources du pathétique, corrigeant Thorreur par l'attendris-
sement, comme il avait su maintenir en équilibre ces
forces rivales qui se disputent la conduite des événements
humains.
A la profondem de la conception répond un art tout
ensemble sévère al ingénieux, qui, se renfermant dans le
sujet, sait en éconder la simplicité. Acteurs et spectateurs courent sans se détourner, sans s'arrêter, sur la
trace du fatal secret , passant par toutes les émotions de la curiosité, de Tattente, delà surprise. Cet intérêt vif et
pressant était peu ordinaire, disons mieux, était à peu
près étranger aux compositions dramatiques des Grecs ;
il rapproche celle-ci , tout antique qu'elle est par les idées
et par les mœurs, du drame si animé, si attachant de la scène moderne.
Cela explique un fait singulier, La théorie d'Aristole semble s'appliquer plus exactement à notre tragédie, qui s'est formée sur elle, qu'à la tragédie grecque, d'où elle a
été empruntée. G*est que YŒdipe Roi surtout lui a servi
1. Plutarque, traité de la Curiosité; Dacier, Boivin, Dupuy, dans
leurs traductions de YOEdipeRoi, publiées en 1692, 1729, et dans les Mémoires de VAcad. des Inscrip. et BeU.-Leit., t. III, p. 108; VI, 372; XXVIII, 123; Brumoy, Théâtre des Grecs; Rochefort, notes de sa traduction de Sophocle , etc.