Voyez Barthélémy, Anachars.i Lxxi
OEDIPE ROI
de type. C'est là que le critique, par exempU, a pris Tidée
de son héros tragique qui ce doit être ni tout à fait bon
ni tout à fait méchant, mais s'attirer son malheur par
quelque faute, quelque erreur humaine*. C'est de là encore qu'il a tiré Tun des plus frappants modèles de péripétie et Je reconnaissance que contienne son ingénieuse classification des combinaisons dramatiques ^ Mais ce qu'il
importe surtout de remarquer ici, c'est que nulle autre pièce du théâtre des Grecs n'aurait pu l'autoriser à dire, contre leur pratique constante, que de toutes les parties constitutives du drame, la plus importante est l'action*.
Dans ces passages, que je choisis parmi beaucoup d'autres,
parce qu'ils reproduisent, sous une nouvelle forme et confirment par une grave autorité l'analyse générale que j essayais tout à l'heure de la composition de Sophocle, se
trouve, en quelques mots, le commentaire le plus complet et le plus magnifique éloge qui aient jamais été laits de ce
chef-d'œuvre.
Un tel suffrage dispense de bien d'autres. J'y joindrai cependant, à cause de sa singularité, celui d'un scoliaste
ancien qui, expliquant ce nom de Roi^ donné à Œdipe^ dans le titre de la pièce, n'y voit pas seulement, comme
tout le monde, un signe assez indifférent qui distingue la
pièce d'autres pièces sur le même personnage, mais un témoignage de sa supériorité *.
Cette royauté n'a été enlevée à l'œuvre du poëte grec par aucune des imitations où on l'a reproduite; elles n'ont fait,
au contraire^ même la plus heureuse, ou plutôt la seule heureuse de toutes, que la constater. Leurs beautés sont des emprunts; leurs défauts des changements.
î. Poétl, xiiî. — 2. Ihid., x, xiv, xvi. — 3. Ihid.j vi.
4. Argum. grœc. On y voit encore que c'est par un anachronisme iexprcsjion que, dans le litre de la pièce, et dans la pièce elle-même
(v. 504, 913; cf. 578) Œdipe est appelé du nom de TOpawo;, inconnu àHomèreet à Hésiode, en général aux plus ancienspoëtes grecs, et qui, selon le sophiste Hippias, n'a commencé à être en usage que vers le temps d'Archiloque. Les anachronismes de ce genre ne sont jamais rares chez les poètes dramatiques, lesquels doivent parler la langue de leur public.
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SOPHOCLE
Sénèque, à son ordinaire, remplace Tordre parle hasard, l'action par les tableaux et les maximes, le naturel par l'exagération, la simplicité par la recherche ; il ne peut, il
ne veut ni intéresser, ni effrayer, ni émouvoir; ce qu'il lui
faut, ce sont des textes d'amplifications pompeuses, de controverses subtiles; il travaille, non pour le théâtre, maif
pour l'école, et ses meilleurs vers, ceux que fait étinceler,
au milieu des ténèbres de ce tragique fatras, l'éclat df.
rimage, la vivacité du tour, la force du sens, sont encore plutôt d'un rhéteur que d'un poêle dramatique. Le drame, chez lui, c'est ce qu'il ne peut se dispenser de redire, d'après Sophocle, mais qui occupe bien peu de j)lace dans son
œuvre, qui n'y est presque que pour mémoire , qui y disparaît sous un prodigieux entassement de lieux communs
de toutes sortes, descriptions de peste, de sacrifices, d'évocations ; souvenirs de Thèbes, où rien de son histoire fabuleuse n'est omis depuis Gadmus; dissertations morales sur les dangers de la grandeur, sur l'avantage de la médiocrité,
sur d'autres points encore que ne peut épuiser le poète philosophe*.
Corneille*, par le mélange d'intrigues amoureuses et politiques, altère la simplicité du sujet et en efface l'intérêt
pathétique. Il ne reste de son ouvrage que de riches lambeaux de poésie, quelques traits pris à Sénèque, d'autres
dérobés par Voltaire*.
1. Je me borne à ces traits généraux et ne recommence par l'analyse qu'ont donnée de VOEdipe de Sénèque, Brumoy et, assez récemment, M. D. Nisard, dans un spirituel parallèle de cette pièce avec VOEdipe Boi de Sophocle, 1. 1 de ses Etudes de mœurs et de critique sur les poètes latins de la décadence , Paris, 1834 et 1849.
2. Son OEdipe est de l'année 1659. On cite, antérieurement, deux autres OEdipes, de Jean Prévost et de Nicolas de Sainte-Marthe, auo l'on rapporte aux années 1605 et 1614.
3. Transcrivons ici quelques vers où se trouve bien éloquemmenl
exprimé ce que notre sujet nous amène si souvent à répéter sur la
lutte engagée dans toutes ces tragédies entre la liberté morale et U tyrannie du sort :
Quoi 1 la nécessité des vertus et des vices D'un astre impérieux doit suivre les caprices; Et Delphes, malgré nous, conduit nos actions Au plus bizarre effet de ses prédictions?
OEDIPE ROI
Dryden, vingt ans après Corneille*, donne aussi son Œdipe écrit dans ce genre de tragédie qu'il appelait héroïque, où se mêlaient bizarrement la galanterie, la pompe de notre scène, à ce qui, sans l'unité de conception, la vérité profonde, l'éloquence de Shakspeare, semble bien dénué d'art, je veux dire le décousu, le pêle-mêle, Tencombrement, les incidents multipliés, les spectacles sanglants, les visions fantasmagoriques de la scène anglaise. Dryden, trouvant trop simple Tœuvre de Sophocle, et voulant y introduire plus de complication, comme avait fait Corneille, suppose comme lui que Laïus a laissé une fille. Seulement, au lieu de l'appeler Dircé, il Tappelle, d'un nom que lui a fourni VAntigone, Eurydice. A cette fille de Laïus il donne, c'était l'usage, un amant; non pas, ainsi que Corneille' Thésée, roi d'Athènes, mais Adraste, prince d'Argos. Les projets ambitieux que l'Œdipe de Corneille impute gratuitement à Thésée, le poëte anglais les transporte en réalité à Gréon, beau-frère du roi, qui voudrait bien le remplacer sur le trône de Thèbes, et, courtisant celle qui en est la légitime héritière, la fille de Laïus, travaille à la fois, sans scrupule aucun, à la satisfaction commune de ses projets ambitieux et de sa passion, comme ce Créon, politique et amoureux, que quelques années auparavant*, avait mon-
L'âme est donc toute esclave ? une loi souveraine Vers le bien ou le mal incessamment l'entraîne Et nous ne recevons ni crainte ni désir *
De celte liberté qui n'a rien à choisir? Attachés sans relâche à cet ordre sublime, Vertueux sans mérite et vicieux sans crime, Qu'on massacre les rois, qu'on brise les autels, C'est la faute des dieux et non pas des mortels? De toute la vertu sur la terre épandue Tout le prix à ces dieux, toute la gloire est due : Ils agissent en nous quand nous pensons agir; Aiors qu'on délibère, on ne fait qu'obéir,
Et notre volonté n'aime, hait, cherche, évite.
Que suivant que d'en haut leur bras la précipite? D'un tel aveuglement daignez me dispenser; Le ciel, juste à punir, juste à récompenser, Pour rendre aux actions leur peine ou leur salaire. Doit nous oflrir son aide et puis nous laisser faire.
(Acte Iir, se. [..)