‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 211 sur 893 · En 1679. —2. En · texte numérisé non relu

En 1679. —2. En

SOPHOCLE

tré dans sa Thébaïde le jeune Racine. Sous Gréon agissent un certain nombre de personnages secondaires, ses confidents, ses complices, dont la perpétuelle intervention

dans le drame est des plus fastidieuses. On n'est pas

moins fatigué du mouvement que s'y donne Tirésias, auquel Tauteur n*a pas manqué d'adjoindre, ainsi que

Sénèque, sa très-inutile fille Manlo. Voilà bien des acteurs, sans compter Tombre de Laïus évoquée par Tirésias, et qui n'attend pas toujours qu'on Tévoque pour

prendre la parole. Parmi tant d^intérêts divers et parasites, tant de développements incohérents, scènes d*amour, scènes de conspiration, scènes de somnambulisme,

d'évocations et de prophéties, conversations de subalternes, soulèvements populaires en tous sens et en faveur

de tout le monde, il reste peu d'attention pour ce dont on

devrait être uniquement occupé, la tragique reconnaissance d'Œdipe et de Jocaste, exprimée d'après le grec,

mais infidèlement, avec mélange de beaucoup de trivialités et de déclamations. En revanche, quand enfin la mère et le fils se connaissent, et que, comme chez Sophocle, ils devraient se fuir avec horreur, au lieu de se

chercher, comme chez Sénèque, Dryden ne peut se lasser de nous les présenter ensemble, de prolonger sans

mesure des entretiens révoltants et impossibles, jusqu'à

ce qu'enfin, après un massacre universel de tout le personnel de ce drame confus, il nous montre à la fois, d'un

côté, Jocaste expirant sur le lit de l'inceste, frappée de sa propre main, au milieu des enfants d'Œdipe qu'elle a

tués; de l'autre, Œdipe aveugle, trouvant enfin la mort

qu'on lui refuse, en se précipitant du haut d'une tour. Quand je dis Dryden, je m'exprime inexactement; car Lee, son collaborateur, doit pour le moins partager

avec ce grand poète la responsabilité de tant de banales folies, nées des vices combinés de deux théâtres,

d'une double routine dramatique, et qui jettent aussi loin

que possible de l'art simple, vrai, profond, puissant de

Sophocle.

Plus raisonnable que Dryden, que Corneille, que Se-

OEDIPE ROI

nèque, La Motte corrige ingénieusement* les invraisemblances de la fable ; mais il en retire en même temps toute terreur et toute pitié ; de son Œdipe en vers, de son Œdipe

en prose, rien n'est resté, ni prose ni vers.

La tragédie de Voltaire, qui remplaça au théâtre celle de Corneille^, et que n'y put remplacer celle de La Motte',

est la seule qu'il soit permis de comparer avec le modèle. Elle l'égale et le surpasse quelquefois, et cependant, pour

l'effet général, pour l'ordonnance, pour la conduite, pour

la vérité des sentiments et du langage, quelle évidente infériorité ! Entrons dans ce parallèle souvent évité par La Harpe et abordé depuis* avec plus de franchise. Il achèvera

de faire comprendre, par le contraste, l'artifice de la composition de Sophocle.

Si le sujet d'Œdipe ne pouvait être présenté sans beaucoup de ménagements aux anciens eux-mêmes, dont,

autrement, il eût blessé non pas les croyances religieuses,

mais les sentiments naturels, combien n'en exigeait-il pas davantage pour être produit devant nous, qui ne croyons plus à la capricieuse tyrannie de la nécessité, mais au sage et juste gouvernement de la Providence?

Et, cependant, c'est en cela surtout que le poète français s'est écarté des exemples du poëte grec. Sophocle se

garde soigneusement de discuter la justice du destin. Il

1. Voyez son IV' Discours sur la tragédie à Voccasion d'ŒDiPE. — 2. En 1718.

3. En 1726. Voltaire, dans la préface de l'édition de son OEdipe, donnée en 1729, où il réfute divers paradoxes de La Motte sur l'art des vers et du théâtre, fait encore mention d'un OEdipe, maintenant fort inconnu , du P. Folard, jésuite. L'auteur s'y était proposé, comme La Motte, et vers le même temps (sa pièce parut imprimée en 1723), d'effacer de la fable des invraisemblances nécessaires auxquelles, mieux

inspiré, avait coiisenli Voltaire. Il y eût plus heureusement réussi,

que ce succès fût resté inutile par l'extrême faiblesse de sa pensée et de son style. Ce qui caractérise le plus son ouvrage et mérite un souvenir, c'est le dessein, annoncé par lui, de se rapprocher de la manière dont Euripide, autant qu'on peut le savoir, avait traité le sujet. 4 Par Geoffroy, feuilletons du Journal de Vempire; Lemercier, Cours

analytique de littérature j t. I, p. 240; Revue erwycl.j t. I, p. 298; surtout par M. Villemain, Tableau de la littérature au dix huitième siècle, IV* leçon

SOPHOCLE

ladore avec terreur dans les inexplicables actes de sa puissance raystérieuse, dans les véridiques oracles qui les annoncent. Pour Voltaire, à tout instant il met en

cause, non plus seulement le destin, force aveugle et

brutale, mais les dieux, causes intelligentes; à tout

instant il accuse leurs interprèles, et leurs ministres,

qui, à la fin, se trouveront avoir dit la vérité, d'ignorance et d'imposture. Et ce n'est pas, comme chez la Jocasle

grecque, emportement de la douleur maternelle, bientôt

expié par des retours de piété, et que d'ailleurs contredisent hautement les sentiments et les discours des autres personnages du drame, les chants du chœur, organe

de sa pensée intime : non ; c'est un scepticisme dogmatique, professé par Tauteur lui-même plus que par ses

acteurs, qui remplit toute la pièce et lui sert de conclusion. Conclusion malheureuse ! Car quelle pénible conviction laissent dans l'âme ces blasphèmes par lesquels finissent et Œdipe et Jocaste :

Impitoyables dieux ! mes crimes sont les vôtres !

Et vous m'en punissez I

J'ai fait rougir les dieux qui m'ont forcée au crime • !

Celte impression s^augmente encore par la suppression

des vices de caractère qui rendaient le malheur de l'Œdipe

antique, non pas certainement plus mérité, mais moins révoltant. Voltaire a ainsi donné contre Técueil qu'avait habilement évité Sophocle, et qu'après lui avait signalé le judicieux Aristote dans ce passage de sa Poétique*:

« On ne doit pas montrer des personnages vertueux, qui passent du bonheur à l'infortune; cela ne serait ni terrible ni pitoyable, mais odieux. »

Enfin la tragédie de Voltaire n'est pas cette tragédie en pleurs qui, selon Boileau,

D'OEdipe tout sanglant fît parler les douleurs.

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