Ad Pison
SOPHOCLE
heureux des défauts de caractère qui, en lui retirant quelque chose de notre intérêt , adoucissent quelque peu l'horreur du dénoûment. Croyons, pour l'honneur de Sophocle, que des raisons de ce genre sont entrées dans ses
combinaisons, plus que le soin vulgaire d'allonger par un remplissage une fable trop simple.
Gréon mêle à ses apologies de ces considérations morales qui plaisaient fort aux Grecs et que leur prodiguaient
leurs poètes dramatiques*. Placé près du trône, dit-il, il
a sa part du pouvoir sans en partager les ennuis ; on fait tort à sa sagesse de lui prêter une ambition qui compromettrait son bonheur. Ce raisonnement, pour avoir été renouvelé par Euripide dans une situation analogue', n*en est pas plus concluant : la sécurité de la seconde
place n empêche pas toujours de désirer la première; et, comme le dit spirituellement Voltaire ', « un prince accusé
d*avoir conspiré contre son roi et qui n'aurait pas d'autre
preuve de son innocence , aurait grand besoin de la clémence de son maître. »»
A part ce passage déclamatoire, la défense de Gréon est aussi raisonnable, aussi persuasive, que les accusations d'Œdide sont vives et pressantes; le calme mêlé de fermeté du premier forme un contraste intéressant avec l'emportement tyrannique du second, et le choc des deux caractères fait jaillir de beaux traits de dialogue qu'il a plu à Voltaire
de parodier avec la traduction de Dacier. Il suffit pour dé-
fendre Sophocle, de le citer lui-même :
GRÉON.
Que veux-tu donc? me 'chasser de cette terre?
ŒDIPE
Non: ce n'est pas ton exil, c'est ta mort qu'il me faut.
GRÉON.
Que je sache d'abord de quoi tu me punis I
ŒDIPE
Me refuserais-tu obéissance ?
1. V. 574 sqq. - 2. Hipp^lyte^ 1011 sqq. - 3. Lettres sur OEdipe.
OEDIPE ROI
GRÉON.
Je te vois si peu raisonnable !
ŒDIPE
Non pas dans mon intérêt.
GRÉON.
Mais le mien, tu dois aussi en tenir compte,
ŒDIPE
Mais tu n'es qu'un méchant.
GRÉON.
Et si tu te trompais ?
N'importe, il faut ohéir.
CRÊON.
A un maître injuste?
ŒDIPE
O Thèbes, Thèbes !
GREON.
Je puis l'invoquer aussi: je suis comme toi de ses citoyens'. "
Au milieu de ces éclats survient Jocaste, qu'ils onf
appelée sur la scène. Aidée du chœur, elle obtient h grand'peine de son époux la vie de son frère ; puis, restée seule avec Œdipe et apprenant de lui que les paroles de Tirésias ont causé tout ce trouble, elle se hasarde à lui
(lire quelles tristes raisons elle a, ou croit avoir, de soupçonner de vanité l'art des devins. Elle voulait le rassurer
contre des craintes superstitieuses qu'il n'avait, il est vrai, et c'est un défaut judicieusement corrigé par Voltaire, nullement témoignées; et il arrive, par une disposition admirable, qu'à cette révélation précisément s'éveille, dans
l'esprit du malheureux, l'effrayant, le désolant soupçon de
la vérité.
Jocaste lui fait connaître comment Laïus , que les oracles avaient condamné à mourir victime d'un parricide, s*est soustrait à sa prétendue destinée en faisant
SOPHOCLE
lui-même mourir son fils, et, ce qu'il ne redoutait pas, a
é?é dans un voyage tué par des brigands; un détail en
apparence indifférent et que Jocaste répète sans dessein vient éclairer Œdipe d'une lumière inattendue ; il demande tout tremblant en quel lieu, en quel temps périt le roi de Thèbes; il s'informe de son âge, de sa figure, du nombre
des serviteurs qui raccompagnaient, et h chaque réponse
tout antre que celle qu'il souhaite, quil attend, quil
semble dicter S il se reconnaît avec effroi, avec désespoir
pour le meurtrier. Alors il raconte k son tour comment il L rencontré et, dans l'emportement d'une querelle devenue
bientôt sanglante, immolé ce vieillard qui sans doute est Laïus. Si le seul témoin qui soit resté de cet événement, un esclave à qui la reine a permis d'achever sa vie aux champs et qu'il la conjure de faire venir au plus vite, ne persiste k dire comme autrefois que ce sont des brigands
nui ont frappé son maître, et non pas un voyageur, un
seul homme, il est lui-même, k n'en point douter, celui
au'il a voué à l'horreur publique, à Tabandon universel,
aux misères de l'exil. Et il ne lui reste point de refuge, sa patrie lui est fermée; il a fui, pour n'y jamais reparaître,
ce foyer domestique où une affreuse prédiction le menaçait de devenir lassassin de son père, le mari de sa mère. Telle est en substance cette longue et tragique scène de
la double confidence, comme on est convenu de 1 appeler, qui tenta la première, dans le modèle qu'il avait choisi, le
eénie naissant de Voltaire, dont il eut tant de peine a
faire accepter aux comédiens très-français de son temps
l'imitation perfectionnée \ et qui est restée, à la gloire
de Sophocle et k la sienne, la beauté capitale de notre
Il est instructif et intéressant de rechercher avec quels changements cette scène a passé si heureusement sur notre théâtre. La terrible explication n'y est plus amenée arbitrairement par la mention fortuite dune petite circonstance de lieu, que consacrait, il est vrai, la tradition,