‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 220 sur 893 · V. SG · texte numérisé non relu

V. SG

COPIIOCLE. — 12

SOPHOCLE

OEDIPE ROI

tien souvent familier, la plus savante conduite, un progrès constant mais presque insensible, et dont la lenteur même attache, veis la terrible découverte. Jamais avec des moyens plus simples en apparence, car 1 artifice en esl profond, OU n-alteignit à de si grands effets. Quune

telle trag<5die est loin de la Melpomène vulgaire qui, trop souvent d^.puis, s'est appliquée à grossir sa voix pour faire

""^On voit sortir du palais Jocaste, avec sa suite, portant dos couronnes et des parfums. Cette femme, qui tout à l'heure parlait si mal des oracles d'Apollon, s en va maintenant, par une inconséquence naturelle au "^alheur et peut-être à la légèreté de son sexe, adorer le dieu qui les a rendus. Elle veut lui demander de calmer 1 ame de son éDOUX qu'il a si malheureusement et, pense-t-elle, si gra-

tuilement troublée. Elle n'aura pas le temps d arriver iusqu'au temple et d'y offrir des prières qui ne seraient point acceptées. La fatalité, agent invisible de ce drame,

amène sur la scène un nouveau personnage qu. en changera la face. C'est un personnage bien humble, un pauvre homme de Corinthe, qui apporte à Œdipe des nouvelles importantes. On lui montre, le palais ou est celui qu il cherche, et sur le seuil, sa femme, la mère de ses enfants La situation donne à ces simples mots de femme et de mère, pour le spectateur qui les interprète déjà au rement que les acteurs, un sens mystérieux et errib 6 .

Cet effet se renouvelle lorsque l'étranger, comjplimentant la reine sur sa fécondité «, lui souhaite, ainsi qu aux Siens, un sort toujours prospère. Cependant Jocaste s informe de ce qu'il vient annoncer, et qu'il ne du pas sans ces détours ordinaires aux messagers de la tragédie et sans doute aussi de la société antique, lesquels n aimaient cuère h ptre porteurs de fâcheux messages, et par une sorte d'égard compatissant et en même temps de reserv^ Buperslilieuse, en présentaient d'abord le cote favorable».

1. V. 916; scol.- 2. V. ^^^^'f'^^^'^^f f,»"-'^' '" ""^ ^' ""■

t«ation de navTeXyj; oaixap. — à. y , y-^-i, J«o, v'^o.

Les habitants de Corinthe, dit-il, appellent Œdipe à régner. — Quoi donc? Polybe n'est-il plus roi? — Non, il vient de mourir. Œdipe, que Jocaste a envoyé chercher, se fait répéter la chose, redite qu'éviterait la hâte du dialogue moderne, et qui est toutefois ici pleine de naturel et de grâce naïve :

JOCASTE

Il vient de Corinthe t'annoncer que Polybe, ton père, n'est plus, qu'il est mort.

ŒDIPE

Comment, vieillard, dis-moi toi-même.

LE MESSAGER

S'il faut que je coinmence par cette nouvelle, apprends qu'en effet il est arrivé au terme fatal.

ŒDIPE

Est-ce trahison, maladie?

LE MESSAGER

Peu de chose suffît pour ébranler et conduire au tombeau de si vieux corps.

ŒDIPE

Ainsi donc c^est de maladie qu'il est mort, l'infortuné î

LE MESSAGER

Il comptait déjà bien des années*.

La tragédie disparaît un moment dans ce dialogue d'une vérité exquise, mais fifénérale, où Ton ne voit qu'un

fils comme un autre qui apprend, avec émotion, la mort

de son vieux père : elle reparaît bientôt dans les sentiments qu'une révolution soudaine fait succéder chez

Œdipe à ces premiers mouvements. Il songe, non sans quelque mélange de joie, seulement indiquée par Sophocle, et, selon le génie de notre scène, plus marquée, et même expliquée chez Voltaire % que la mort de son père

t 0 ciel ! et quel est donc Texcès de ma misère,

si le trépas des miens me devient nécessaire. Si, trouvant dans leur perte un bonheur odieux.

Pour moi la mort d'un père est un bienfait des dieux F

(Acte V^ se. 11^

SOPHOCLE

le soustrait au danger du parricide: il triomphe, avec Jocaste, de ces oracles convaincus de mensonge, que Polybe a emportés avec lui dans sa tombe.

Fausse joie, court triomphe , troublé presque aussitôt par une importune pensée ! Mérope, sa mère, vit encore,

et s'il ne craint plus le parricide, il lui reste k craindre l'inceste. Ici se reproduit cet artifice du poète, qui fait tourner contre OEdipe toutes les consolations qu'on lui apporte. Le vie;l étranger qui se félicite, même dans son propre intérêt, comme il Tavoue naïvemeni*, de pouvoir le tirer de peine en lui apprenant que ni Mérope ni Polybe ne lui sont rien, qu'il n*est qu'un enfant adoptif, reçu de lui, trouvé par lui, le met, sans le vouloir, sur la voie d'une reconnaissance bien cruelle. Elle nalarine d'abord que son orgueil, qui perce dans quelques traits de ce dialogue, mais toujours discrètement indiqués, comme il appartient à Tart de Sophocle:

M'avais-tu acheté? étaîs-je ton fils?

LE MESSAGER

Je t'avais trouvé dans une gorge sauvage du Cithéron.

ŒDIPE

Et qu'allais-tu faire en ce lieu?

LE MESSAGER

J'y gardais les troupeaux qui paissent l'été sur la montagne.

ŒDIPE

Ainsi tu n'étais qu'un berger errant et mercenaire?

LE MESSAGER

Et qui toutefois te sauva, ô mon fib!

ŒDIPE

En quel misérable état me trouvas-tu donc?

OEDIPE ROI. 181

LE MESSAGER

Les cicatrices de tes pieds pourraient te le dire,

ŒDIPE

Hélas ! quels maux anciens tu me rappelles !

LE MESSAGER

Je détachai les liens dont tes talons étaient traversés.

Tristes, honteuses marques de reconnaissance I

LE MESSAGER

C'est d'elles que tu tiens ton nom '.

Œdipe , poursuivant cette tragique information , veut savoir qui Tavait ainsi traité; était-ce sa mère? son père? Le vieillard ne le peut dire, il est forcé dWouer, ce qu i!

avait d'abord supprimé, sans doute pour se faire un peu

plus valoir, qu'il tenait l'enfant abandonné d'un autre berger, d'un berger de Laïus, l'ancien roi de Thèbes.

Voilà encore des mots qui, tout simples qu'ils sont,

ouvrent à la pensée du spectateur une effrayante perspective , en même temps qu'ils augmentent chez Œdipe

le désir et l'espoir de se connaître. Il s'empresse de demander si cet homme, qui a le secret de sa naissance, vit encore, si on pourrait le retrouver. Le chœur soupçonne bien qu'il n'est autre que le témoin important qu'on

a envoyé chercher et qu'on attend; il pense toutefois que

la reine pourrait mieux dire que lui-même ce qui en est. Avec quel art nous sommes ramenés à Jocaste, que l'intérêt du dialogue nous avait fait oublier, qui était toujours présente cependant, qui écoutait, pleine d'anxiété et bientôt de désespoir, car, dans cet enfant, dont on cherche la famille, elle n'a pu méconnaître longtemps celui qu'elle-même, nous le saurons bientôt, et non pas Laïus,

comme elle le disait, avait fait exposer. La voyez-vous qui, fléchissant sous le poids d'une telle découverte et se

dévouant pourtant à le porter seule, s'efforce d'arrêter Œdipe, de le retarder du moins dans cette recherche, où le précipite, avec sa curiosité obstinée, l'inflexible rigueur du destin? L'entendez-vous qui, repoussée avec colère et 8*échappant de la scène, s'écrie douloureusement :

a Hélas! hélas! infortuné! c'est la seule parole que je le

puisse adresser et ce sera la dernière *. »

Le chœur tire un sinistre augure de cette brusque et silencieuse retraite, si convenable à l'extrême douleur, et

qui était comme de tradition au théâtre grec*. Pour Œdipe, dont le poète, dans Tintérêt de notre plaisir, a prolongé l'aveuglement, il s'imagine que Jocaste n'est sensible qu'à la crainte de se trouver la femme de quelque fils d'esclave, et il s'irrite d'une faiblesse orgueilleuse, à laquelle lui-même, tout à l'heure, ne semblait pas étranger. L'orgueil est une passion souple, habile à se retourner.

Œdipe maintenant s'applaudit de cette basse origine,

d'où il est sorti k la fois si petit et si grand ; il se fait une parenté métaphorique des moiii qui ont amené l'étrange

développement de sa destinée; il s'appelle audacieusement, magnifiquement, le fils de la Fortune* : c'est, on le sent, une ruse de sa vanité, inquiète d'avoir à reconnaître une autre mère. Le chœur, ce personnage à double carac-

l. V. 1059 sq. - 2. Voyez plus haut, p. 75.

3. V. 1068 sqq. L'heureux SyHa, au rapport de Plutarque [De fort. Roman.), répétait, en parlant de lui-même, le vers de Sophocle, par

une de ces applications des passages célèbres de la tragédie grecque,

si fréquentes dans l'antiquité (voyez notre tome I, p. 137 et suivantes). Ce nom de Fils de la Fortune, Horace, Sat.^ II, vi, 49, se le fait donner par ses envieux. Chez Corneille, don. Sanche d'Aragon, lorsqu'il ne se croit encore que le soldat de fortune Carlos, et qu'on insulte à l'obscurité de sa naissance, s'exprime à peu près comme Torguelileux

Œdipe chez Sophocle :

Se pare qui voudra du nom de ses aïeux, Moi, je ne veux porter que moi-même en tous lieux: Je ne veux rien devoir à ceux qui m'ont fait naître, Et suis assez connu sans les faire connaître. Mais pour en quelque sorte obéir à vos lois.

Seigneur, pour mes parents je nomme mes exploits,

Ma valeur est ma race, et mon bras est mon père.

{D. Sanche d'Aragon, acte I, se. ni.)

OEDIPE ROI

têre, comme le peuple qu'il représente, dont la voix es tantôt la voix de Dieu, et tantôt aussi l'expression des

passions et des faiblesses du vulgaire, le chœur entre avec

une flatteuse complaisance dans les sentiments de Torgueilleux roi de Thèbes, se demandant de quelle nymphe,

de quel dieu il va se trouver l'enfant. C'est le sujet de strophes gracieuses* habilement placées ici, et pour rendre

plus vraisemblables les préoccupations d'Œdipe en les

montrant partagées par d'autres, et pour séparer par

un moment de repos deux scènes de dessin et d*eiîet à peu

près pareils.

Cependant la curiosité d*Œdipe ne repose point. Le premier il a aperçu au loin, conduit par ses serviteurs, un vieillard qui doit être, il ie conjecture, et on le lui confirme, le berger qu'il a depuis longtemps ordonné d'amener à la ville. Par une disposition ingénieuse, qui n'a pas

échappé à Tancien scoliaste* ce personnage va faire

beaucoup plus que ce qu'on attendait de lui ; il devait seulement éclaircir les circonstances de la mort de Laïus;

mais un intérêt, tout k l'heure si pressant, ayant fait

place à un autre, il ne sera interrogé que sur la naissance d'Œdipe, qui, sans autre explication, de l'évidence de

son inceste conclura celle de son narricide '. Voilà comme

1. y. 1074 sqq. Ici encore (voyez plus haut, p. 161 sq.) on a cru trouver sur la trace de Sophocle Tauteur d'Esther et é'Athalie. lorsqu'il fait dire au chœur des jeunes filles de la tribu de Lévi, s entretenant de Tenfance généreuse de Joas et de sa mystérieuse origine :

gen<

Qui nous révélera ta naissance secrète, Cher enfant? Es-tu fils de quelque saint prophète?

(Acte II, se. IX.)

De toutes les tragédies de Sophocle, VOEdtpe Roi est peut-être celle ue Racine avait le plus lue, le plus méditée. Dans ces exemplaires es tragiques grecs qui lui ont appartenu et que possèdent notre grande bioliothèque de Paris et la bibliothèque de Toulouse, nulle n'est plus chargée de ses coups de crayon et de ses notes; nulle, on a pu le penser, n'a fourni plus d'éléments à la formation de son génie tragique. M. Boyer, qui a publié à Paris en 1843, une traduction en prose de VOEdipe Roi, fort étudiée, y a joint une sorte de commentaire continu, où les pensées et le style de son auteur sont curieusement interprétés par des vers de Racine.

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