acte V, se, n
OEDIPE ROI
dans la pièce française, et peut-être nos habitudes dramatiques le voulaient-elles ainsi. Mais dans cette rapidité disparaissent quelques-uns des plus heureux traits du dialogue grec :
ŒDIPE
D'oii te venait cet enfant? t'appartenait-il, ou bien à quelque autre ?
LE VIEUX SERVITEUR
Il n'était point à moi, je l'avais reçu.
ŒDIPE
De qui dans cette ville ? de quelle maison?
LE VIEUX SERVITEUR
Mon maître au nom des dieux, ne m'interroge plus.
ŒDIPE
Tu es mort, si je répète.
LE VIEUX SERVITEUR
Eh bien ! il était né dans le palais de Laïus.
ŒDIPE
D'un de ses esclaves, ou de lui-même peut-être?
LE VIEUX SERVITEUR
Ah î c'est ce qu'il me coûte le plus de dire.
ŒDIPE
Et à moi d'entendre. Mais n'importe, il le faut.
LE VIEUX SERVITEUR
On le disait fils de Laïus; mais il y a ici une femme qui t'apprendrait mieux que moi ce qui en est.
ŒDIPE
LE VIEUX SERVITEUR
ŒDIPE
Elle te le remit.
Elle-même, prince.
Et pourquoi ?
LE VIEUX SERVITEUR, Pour que je le fisse périr.
Son fils! Ah ! malheureuse !
Igg SOPHOCLE
LE VIEUX SERVITEUR
Par crainte de cruels oracles.
ŒDIPE
Lesquels?
LE VIEUX SERVITEUR
Cet enfant devait, disait-on, tuer ses parents.
ŒDIPE
Pourquoi donc l'abandonnas-tu à ce vieillard?
LE VIEUX SERVITEUR
Par pitié, ô mon maître ! Je pensai qu'il l'emporterait loii»
d'ici, dans sa patrie. Hélas ! à quels maux il l'a réserve ! Car si tu es celui qu'il dit être, vit-on jamais mortel plus misérable '?
Il est un excès d'infortune qui, dans le premier moment, supprime la plainte elle-même, laquelle n'y pourrait atteindre. Voltaire, n'en déplaise à La Harpe, doit être blâmé d'avoir, par deux fois, dans sa pièce, où la
reconnaissance se distribue entre les deux derniers actes, retenu après chaque éclaircissement son Œdipe sur la scène, pour s*y répandre en lamentations, en fureurs qui
tombent dans le lieu commun*: et devant Jocasie encore, Jocaste à qui il n a plus rien à dire, qu'il ne peut plus envisager, dont Sophocle a pensé que nous-mêmes ne pouvions plus supporter la vue, du moment où nous la savions si étrangement souillée par le destin. L'Œdipe grec, quand il se connaît enfin, laisse tout à coup échapper de ce cœur, jusqu à présent si ferme, un cri de douleur
qui devait retentir h roreille des spectateurs frappés de stupeur et d'effroi, au milieu du morne silence de la scène, comme un coup de tonnerre. Il se hâte de fuir,
ainsi qu avait fait Jocaste, loin de cette lumière qu*il ne veut plus revoir et avec quelques paroles rapides qui résument tout son malheur et annoncent tout son désespoir*.
Alors, comme pour calmer, pour contenir de si violen-