Cette audacieuse métaphore se voit déjà au vers
i V. 1174-1211. - 5. Voyez V. 867, 868 et la page 177 de ce volume.
153 SOPHOCLE
par trop personnels, lorsqu'il lui fait dire qu'après tout c'est au malheur d'Œdipe qu'il doit sou salut.
Ainsi parle, ou peu s'en faut, le grand prêtre de Notaire dans l'espèce de proclamation linale par laquelle il annonce le retour de la faveur divine. Tout entier à sa sainte mission, c'est eu passant et comme pour mémoire
qu'il fait connaître ce qu'Œdipe est devenu. Le coup de
poignard soudain dont se frappe Jocaste à cette nouvelle semble lui-même une sorte de post-scriptum consacré. Une pareille conclusion, pour se produire en beaux
vers, n'en est pas moins banale et moins sèche, comparée surtout aux développements d'une poésie si originale, si riche où s'est complue, en finissant, la muse terrible et pathétique de Sophocle. N'allez pas dire à ce grand maître que ces scènes sont de trop, qu'elles sont hors de la pièce que h pièce est finie*. Elle ne l'est pas pour lui, tant qu oû ignore les détails de la catastrophe, tant
qu elle n'a pas été amenée, autant que possible, sous les
yeux pour compléter le grand contraste de prospérité et
de m'isère qui fait le fond de la tragédie, tant qu'un peu
d'attendrissement n'est pas venu reposer et consoler les âmes de l'horreur du spectacle.
Un homme sort du palais et vient, plein d'e^roi, raconter ce qu'il a vu, ce que ses vives paroles iont déjk voir, comment est morte Jocaste, comment Œdipe s'est puni d'un châtiment pire que la mort. D'abord il peint
Jocaste, qui s'enferme dans la chambre nuptiale' pour
y gémir sur cette couche doublement funeste, où elle eut un époux de son époux, et des enfants de son enfant, il peint Œdipe qui survient demandant à grands cris une épée, et, avant de s'en percer, voulant voir une dernière fois celle qu'il n'ose nommer ni sa femme ni sa mère. La fatalité, infatigable acteur du drame , qui a poussé ce
1. Métastase, entre autres, le lui dit dans ses Observations sur le
2. Comme la Déjanire des Trachinienncs, v. 914 sqq. (voyez plus
haut, p. 78), mais avec de tout autres sentimcDis.
OËDIPE ROI.
malheureux, malgré lui, et à l'accomplissement des oracles et à réclaircissement de sa destinée, qui Ta enchaîné d'avance, sans qu'il s'en doutât, aux suites irrévocables d'une malédiction prononcée par lui-même; la fatalité vient encore présider, dans ce récit, même aux transports de son désespoir. Lorsqu'il demande Jocaste, personne ne lui répond, mais un dieu semble le guider*. Il s'élance à
sa suite sur les portes qui tombent arrachées de leurs g nds. Des vers d'une affreuse beauté le représentent détachant le corps de Jocaste du lien auquel il le trouve suspendu; puis, avec une agrafe arrachée des vêtements de
l'infortunée et dont s'arme sa fureur,
Creusant ses yeux sanglants, en chassant la lumière •.
Un tel récit fait frissonner. Il n'est, toutefois, que la préparation du tableau que le poète ne craindra pas d'offrir à la vue; car il n*a point, comme Corneille, à ménager la délicatesse des daines ' prêtes à s'évanouir dans les
loges ; à prévenir, comme Voltaire, les plaisanteries des pctils-maîtres assis sur des banquettes le long des coulisses. Sa scène est libre; une scène immense, reculée du
regard de la foule qui se presse dans le théâtre, avide d'émotions. Cette grande attente, ces proportions colossales de la représentation tragique, celte perspective lointaine qui en adoucit l'horreur, tout cela va lui perraettre, puisqu'il l'ose, de faire reparaître son Œdipe.
Œdipe veut sortir k l'instant de Thèbes, dont il s'est luimême banni; il veut, en partant, étaler aux yeux des
Thébains son supplice volontaire. N'entendez-vous pas encore aujourd'hui, dans les chants du chœur, ie cri de
douleur et d'effroi que laisse échapper à ce spectacle le public athénien?
En quel état reparaît devant ses sujets ce roi naguère î>i heureux et si grand, leur sauveur, leur recours, qu'ils
1. V. 1247-1249. — 2. Ducis, OLdipc cto AdmèlCf acte 111, bc. u.