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Lettres sur OEdipe

2. Il y a de ces expressions dans TOMpe de Sénèque et dans certains

passages de la Thfbaide de Stace, où les crimes d'Œdipe, avant-scène de cette épopée, sont rappelés. Mais il s'en faut qu'elles offrent ce caractère. On ne voit que la subtilité du poëte qui semble se jouer parmi ces horreurs. Voici, par exemple , en quels termes, chez btace, l'ombre de Laïus parle d'Œdipe :

Illum iUum fastis adhibete nefastis Qui laeto fodit ense patrem, qui semet in ortiis Vertitj et indigne regerit sua pignora matri.

{Theh., IV, 630.)

ou par le fer ou dans les flots, cet homme impur qui souille

leurs oreilles et leurs yeux.

« Voici Créon, répond le chœur, qui décidera de ton

sort. A lui seul appartient après toi de régner sur ce

pays*. » Ces seules paroles sont une sorte de coup de théâtre; elles nous montrent le malheur d'Œdipe sous

une face que nous n'avions pas aperçue; nous le voyons déchu du trône, devenu sujet de Créon, tout à

l'heure si injustement, si outrageusement traité par lui,

et dont il doit craindre de cruelles représailles. Gréou

trompe noblement l'attente d'Œdipe, sinon la nôtre, par

une généreuse compassion. Quand la scène tant critiquée et si mal à propos, on s'en souvient, de la querelle des

deux princes, ne servirait qu'à préparer de loin cette belle

opposition, cela suffirait à sa défense. Sophocle nous a fait voir dans son Ajax, que nous avons déjà rappelé, et

que nous rappellerons encore , une opposition de ce

genre. Ulysse, qui y reparaît au dénoûment pour protéger contre la vengeance des Atrides le corps de son en-»-

nemi mortel', est le digne pendant de Gréon relevant son

oppresseur abattu à ses pieds. Dans Tun et dans l'autre

cas brille un art inconnu jusqu'alors à la tragédie grecque, et qui lui a souvent manqué depuis, celui de donner

de l'importance aux personnages secondaires , de leur

ménager assez d'occasions d'intervenir dans l'action, pour

que leur rôle y fasse équilibre à celui des personnages

principaux. Plus on étudie les compositions de Sophocle, plus on les trouve industrieusement construites, plus on

en admire l'artifice qui se cache sous un air d'aisance et de

ûimplicité.

Gréon n'a pas paru à tout le monde aussi compatissant

que nous venons de le dire, et que le juge Œdipe luimême. On a taxé de dureté^ la crainte religieuse qu'il

témoigne, que la lumière du jour ne soit profanée par la

présence de l'incestueux époux de Jocasle ; Tordre qu'il

vrages déjii cités.

— 2. Voyez plus haut, p. 31 sq. - 3. Boivin, ou-

finvMnr.j ^

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donne de le reconduire, de le cacher au plus tôt dans le palais. On n a pas fait attention à ce qu'il ajoute, qu'à des parents seuls la piété permet d'être témoins des maux d'un parent et d'entendre ses plaintes. Il était juste aussi

de lui compter sa bienveillante résolution de faire expliquer de nouveau les dieux sur le châtiment auquel Œdipe s'est condamné lui-même et que réclame avec instance Tin- Ibrtuné ; la bonté avec laquelle il accueille ses prières et quelquefois prévient ses demandes.

« Je te le recommande, je t'en conjure : celle qui est dans le

palais charge-toi de l'ensevelir comme il te semblera convenable ' C'est à toi, en effet, de rendre ce devoir à tes proches. Pour moi, que jamais cette ville, la ville de mon père, ne me compte vivant parmi ses habitants. Souffre que j'habite dans la montagne, sur ce Githéron. ma vraie patrie, où mon père et ma mère avaient à ma naissance marqué mon tombeau ; que je leur obéisse en y allant mourir.... Mes fils, Gréon, n'en prends aucun souci • ce sont des hommes; quelque part qu'ils vivent, ils ne sauraient manquer *. Mais hélas! mes malheureuses filles, qui

jamais n'eurent d'autre table que celle de leur père, qui parta-

G-eaient avec lui tout ce qu'il touchait, ah! je te les confie. Je voudrais les presser sur mon cœur et gémir avec elles. Permets,

prince noble, généreux prince. Si mes mains les touchaient, je

croirais les voir encore. Tu consens? Mais, ô dieux ! ne les en-

tends-ie pas qui pleurent à mes côtés? Gréon a eu pitié de moi. Il a fait venir près de moi ces enfants qui me sont si chers*. »

Et il les attire dans ses bras ; et quelquefois, songeant

que ce sont ses sœurs, * il les rejette malgré lui de son

sein paternel*. » Il y a là un moment de trouble, plein de douceur et d'amertume, où, dans le conflit de ces senlimenis contraires, la nature a peine à se retrouver.

Œdipe par un mouvement bien naturel à une forte émotion, parle à ces pauvres enfants comme s'il en pouvait être' compris. Ainsi fait ailleurs Ajax à son jeune fils

1 La Harpe avait lu avec bien de la distraction, et une grande oréoccupatioii du droit public moderne, ce passage qu'il rappelle ainsi dans son analyse : « 11 a recommandé ses tils à Créon, qui va régner

pendant leur minorité. » • „ i ♦ i r^ Qn« -.rtirlp

2. V. 1425-1451. — 3. Lemercier, Rev. encycL, t. I, p. 306, article

déjà c ite.

OEDIPE ROI

Eurysacès*. Il leur dit de quel châtiment, pour quels forfaits involontaires il s'est si cruellement puni. Il leur annonce la triste vie à laquelle les condamne elles-mêmes le malheur de leurs parents. A quelles assemblées serontelles admises? A quelles fêtes se présenteront-elles sans en revenir couvertes de confusion et les larmes aux yeux? Qui voudra, lorsqu'elles arriveront à Tâge de l'hymen, s'associer à leur opprobre? Personne, hélas 1 leur jeunesse se fli'trira dans Pabandon et la stérilité.

« 0 fils de Ménécée, car tu es maintenant leur père, toute leur

famille; ceux qui les ont fait naître ne sont déjà plus; ne les rejette pas. Elles sont de ton- sang. Ne permets pas qu'elles errent à l'aventure sur la terre, sans appui, sans secours, condamnées à porter tout le poids de mes malheurs. Prends pitié d'elles,

d'un si ieune âge et s» abandonnées de tous, Créon, hormis de toi qui leur restes. Dis-moi que tu consens, généreux mortel: fais-le-moi savoir en touchant ma main *. »

Remarque-t-on comme les pensées d'Œdipe se sont insensiblement détournées de sa propre infortune? comme,.

par celte pathétique prière, il semble se consoler lui-même?

Il console aussi le spectateur. La Harpe, qui a traduit en vers, quelquefois heureux, une grande partie de cette

scène*, dit avec raison qu'elle fait couler des pleurs « qu'on avait besoin de répandre. »

Une observation fort juste, qui appartient, je crois, à

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