‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 230 sur 893 · Cours de littérature · texte numérisé non relu

Cours de littérature

'il

dit

SOPHOCLE

OEDIPE ROI

Rochefort* c'est que les traits principaux du caractère emporté, orgueilleux, opiniâtre d'Œdipe reparaisï^ent même dans la peinture de son abaissement. Le destin a bien pu l'abattre, mais non le changer. Ainsi l'a voulu Sophocle, qui savait avant les Poétiques la fameuse règle :

Servetur ad imum

Qualisab iiicœpto procesbcrit, et sibi constet*,

Qu'en tout avec soi-même il se montre d'accord, Et qu'il soit jusqu'au bout tel qu'on l'a vu d'abord/.

Ce n*est pas, par exemple, sans un mouvement marqué d'impatience d'Œdipe se justifie auprès du chœur de s'être, de ses propres mains, privé de la vue*. Ce n'est

pas non plus sans un éclat involontaire de son ancienne hauteur, qu'il parle de ses maux comme au-dessus de tout autre constance*; sans un retour complaisant sur sa fortune passée, qu'il s'abstient de rien demander pour

ses fils, qui sauront, dit-il, se suffire à eux-mêmes ^ II

met à solliciter l'exil une invincible ténacité', et quand

il se refuse à rentrer dans le palais et à quitter ses enfants,

il le fait presque avec le ton de la menace*. Mais ce sont

là des saillies involontaires qui tombent devant cette sévère parole de Créon :

« Ne cherche pas à l'emporter toujours. Tes victoires, tu le sais, n'ont pas fait le bonheur de ta vie ®. »

Créon résume ainsi la partie humaine, si on peut le

dire, du drame, le rôle qu*y a joué la passion. Quant au rôle de la fatalité, qu'on en peut appeler la partie divin'?,

c'est le chœur qui se charge de la rappeler une dernière fois. Il termine par le mot célèbre de Solon à Crésus : qu'il ne faut donner à un homme le nom d'heureux qu'après sa mort. Les critiques *« qui ont trouvé celte moralit'?

I Trailuction de Sophocle. — î. Horat. ad Pùon., 12G. — 3. Boi- Icau, Art poétique, III. — 4. V. 1348 sqq. — 5. V. 1303 sq. — 6. V. 1438 sqq. — 7. V. 1415 sq., 1428 sqq., U97. — 8. V. l-.Ol. - 9. Y 1501 sq. — 10. Boivin et Dupuy, ouvrages déjà cités.

trop usée, trop triviale pour appartenir k Sophocle, ne se sont pas souvenus qu'elle commence les Trachiniennes de ce poète, et se trouve encore exprimée dans un de ses fragments *. Euripide ne s'est pas fait faute de la répéter*; rien de plus ordinaire dans la tragédie grecque dont c'était la perpétuelle leçon '.

II y a tant de vérité dans la conduite de VŒclipe Roi, et le théâtre moderne a essayé avec si peu de succès d'y

changer quelque chose, qu'il n'est guère possible de se figurer le sujet traité d'une autre manière. On doit croire cependant qu'il avait été autrement présenté par Eschyle et Euripide, qui tous deux, comme Sophocle, avaient fait leur Œdipc^; on en a même la certitude à l'égard d'Euripide, dont l'ouvrage a pu être reconstruit, en plusieurs de ses parties du moins, au moyen de fragments plus nombreux ^ Sans adopter complètement ces restitutions ingéoieuses, mais quelquefois arbitraires, j'en extrairai ce détail curieux, que, chez Euripide, qui s'écartait en

cela de la tradition de Sophocle et de la sienne aussi dansses Phéniciennes^ Œdipe ne se privait pas lui-même de la vue. Les serviteurs de Laïus se vantaient d'avoir ainsi

1. Trachm., v. I sqq; Tyndar., fragm.; Stob., tit. cv, 3. — 2. Androm., 100; Troad., 513, etc. Cf. Ovid., Metam. III, 135; Auson., Lud. sopient , vu, etc. — 3. Voyez plus haut, p. 05 sq.

4. L'OEdipe d'Eschyle, dont le titre se trouve dans le catalogue de SCS pièces, faisait partie d'une des trilo^çies où il avait, nous l'avons dit (l I, p. 201), reproduit tout le cycle thébain. Il n'est pas bien sur qu'à cet OEdipc appartiennent les vers d'Eschyle que le scoliasle de Sophocle rappioche du passade de VOEdipe lloi (v. 704, 717 sqq ), où est décrit le défilé de Phocide, théâtre de la mort de Laïus. Ces vers sont

ripportés par God. Herraann {de jEschyli Glaucis; de Mschyli trilogvs Thehanis, Opusc, t. II, p. 64; VII, 194. Cf. Butler, ad Fragm. in- <T;f., 144) à une autre pièce du même poëte, à son Glaucus de Pot7ire.

^oyez, en dernier lieu, sur ce Iragmcnt et quelques autres qu'( n a ponse avoir appartenu à VOEdipe d Eschyle, E. A. J. Ahrens, A^schul. iragm.y éd. F. Didot, 1842, p. 224; A. Nauck, trag. grœc. fragm. ^ 18o6, p. 43.

5. V^oyez C. Fr. Hcrmann, Qu,rst OEdipod., 1837, p. 8 sqq.; W^elc- ^er, Trag. gr., 1839-U41, p. 537 sqq; Harlung. Euripid. restitut. , 18'j3, t. I, p. 244 sqq, etc.; et, enfin, sur leurs opinions diverses et les 'lagments qu'elles expliquent, F. G. Wagner, Euripid. fragm., éd. t.Didot, 18'jG, p. 751 sqq. i i if >

SOPHOCLE

OEDirE ROI.

veDgé sur lui le meurtre de leur maître, dans des vers

qui nous ont été heureusement conservés *. Œdipe étant nommé dans ces vers le fils de Polybe, on en peut conclure que le héros d'Euripide était reconnu et puni comme meurtrier de Laïus avant que l'on eût découvert ses liens de parenté avec ce prince et sa veuve Jocaste ; qu'ainsi la pièce n'offrait point, au même degré du moins, cette

admirable suspension qui, dans celle de Sophocle, n'amène

qu'au dénoûment la révélation de tous les secrets à la fois,

du meurtre, du parricide, de Tinceste. Sophocle avait-il

renchéri sur Euripide? ou celui-ci, comme si souvent,

avait-il fait effort pour se distinguer d'un modèle aussi difficile à suivre qu'à éviter? Les dates seules des deux ouvrages permettraient de le dire, et ces dates manquent '. Elles manquent de même avec toute autre espèce de détails pour les Œdipes d'Achaeus *, de Philoclès*, de Mélitus'', de Xénoclès % de Nicomaque', de Carcinus »,

deDiogène*, de Théodecte *S dont nous ne pouvons constater que l'existence en nombre vraiment surprenant. Il

faut se souvenir, pour s'en expliquer la merveille, que l'infinie variété des traditions permettait de reproduire sans

1. Schol. ad Phœniss.y v. 61. C. Fr. Hermann remarque que cette scène de VOEdipe d'Euripide a été reconnue dans le bas relief d'un vieux sarcophage par Zannoni, Illustrazione di due urne Etruschc et di alcuni vasi Hamiltoniani, Firenze, 1812, p. 1-27. 1\ cite encore Inghirami, Monum Etr. Urne, II, 71, et Welcker, Zimmermann's Zeilschrift fur die AUherthumviss., 1834, p. 397 et 779.

2. C'est par une conjecture qui, toute spécieuse qu'elle est, n'exclut

caractère de la certitude, que VOEdipe d'Euripide n'a pas précélé la uxxix^ OU la xc'' olympiade. Voyez à ce sujet F. G. Wagner, ibid.

3. Hesych. — 4. Suid. — 5. Schol. Plat. Clark, apud Rekker., p. 330. — 6. ^lian. Var. hist., Il, 8. — 7. Suid. — 8. Aristot. Rhet., III, 16. — 9. Suid.; Diog. Laeit., VI, 80.

10. Athen. Deipn. X, 75. — On ne sait si c'est à quelqu'un de ceshuit OEdipes, ou à celui d'Euripide, quappartenait le vers de VOEdipe exilé, déclamé, raconte Suétone {Ner. xlvi), par Néron dans ses derniers jours, et qu'on interpréta comme un présage de sa mort prochaine : a La mort! tous me la conseillent, ma femme, ma mère,

mon père. » Voyez à ce sujet Fr. G. Wagner, ihil, p. 755.

cesse sur la scène, avec quelque nouveauté, les mêmes aventures. L'histoire d'Œdipe*, en particulier, avait bien changé depuis Homère, qui ne parle ni de sa cécité, ni de son exil, ni de sa merveilleuse disparition ; le^ épopées du cycle thébain, comme on dit aujourd'hui *, celles d'Arctinus et d'autres l'avaient enrichie de circonstances, parmi lesquelles pouvaient choisir les poêles tragiques , auxquelles ils ne se faisaient pas scrupule d'ajouter. La suite

de ces recherches nous montrera combien peu ils se piquaient de s'accorder entre eux sur le même personnag^e. Pour nous borner à celui d'Œdipe, Sophocle, dans* une autre tragédie, le fait niourir à Golone et avant ses fils ; il leur survit dans les Phéniciennes d'Euripide, où on le voit sortir avec Jocaste du palais de Thèbes, pour pleurer sur

leurs corps. Il arrivait k ces poètes de se contredire euxmêmes sans aucun scrupule : nous n'en chercherons pas bien loin des exemples. Gréon, dans cette tragédie, n'an-

nonce pas, il s'en faut de tout, le tyran qui porte ce nom

dans VŒdipe à Colons et dans VAntigone. Est-ce au long exercice du pouvoir absolu qu'il faut s'en prendre d'une si complète métamorphose? Disons, puisque l'occasion s'en présente, qu'on peut en conclure, contre l'opinion de quelques critique^, que ces trois pièces, publiées d'ailleurs à des époques diverses, étaient indépendantes l'une de l'autre, qu'elles ne se tenaient point par le lien de l'antique trilogie, alors passée d'usage.

L'auteur de l'argument grec de VŒdipe Roi raconte, d'après Dicéarque', que ce chef-d'œuvre échoua, au concours dramatique du théâtre d'Athènes, contre une pièce de Philoclès, ou peut-être, comme on l'a spirituellement conjecturé pour expliquer cette étrange défaite *, contre quelque ouvrage emprunté par ce Philoclès à son oncle Eschyle ^ Il reprit son rang dans la Poétique d'Aristote,

1. Iliad. XXIII, 679; Odyss. XI, 271. Cf. Pausan., AU. xiniii. — 2. Pausan., Bœot., v.

3. Cf. Aristid., pro Quatuorv. — li. C. J. Grysar, de Grœc. trag. quais fuit circum tempora De^nosthenis, col. 1830. — 5. Voyez t. 1, p. 68, Vd, 100.

SOPHOCLE

et sans doute auparavant, dans Testime du public, qui se

Irompe par tout pays, mais jamais longtemps*. Rien

n'établit qu'il ait été imité à Rome avant le temps oîi Jules G'sar composa, fort jeune encore, une tragédie

(l'Œdipe, condamnée depuis par Auguste, avec d'autres

écrits de la même époque, dont la publicalion aurait pu compromettre la gloire du dictateur, aux honneurs obscurs d'un dépôt dans une bibliothèque publique *.

Notre moderne César n'a point écrit de tragédies, bien

qu'il ait eu un moment la velléité de devenir le collaborateur d'un poêle tragique '. Le grand drame qu'il jouait

lui-même dans le monde lui a seulement laissé le loisir do

s'occuper des maîtres de notre scène et de leurs successeurs, dont il jugeait librement et capricieusement les

œuvres souvent représentées devant lui par un admirable acteur. L'idée lui vint un jour de relever dans son palais ce théâtre antique, qu'on lui disait avoir produit le nôtre, d'y faire reparaître , comme dans les représentations

érudiles de Tltalie du xvi* siècle *, avec sa majestueuse

sévérité, cette tragédie athénienne, embellie, mais, h. ce

qu'il soupçonnait, altérée par ses illustres émules. Il

regfstta quelquefois, à Sainte-Hélène, où il lisait les tragiques grecs , de ne s'être point donné le spectacle de VŒdipe Roi, ainsi ressuscité*.

Ce n'est sans doute pas à ce projet de restauration littéraire qu'il faut rapporter l'origine des imitations de VŒdipe Roi, de VŒdipe à Colonc^ de VÈlectre, que nous a fait connaître, en 1818, la publication du théâtre

posthume de M. J. Ghénier. Leur auteur n'était pas

aussi propre qu'eût pu Têtre son frère André à rendre

1. Lorsque Dion Chrysostome, à la fin de son X'' discours, Diogenes aut de servis, fait argumenter spirituellement, plaisamment Diogènc,

à la façon des philosophes grecs (voyez notre tome 1, p. 134 sqq.), contre la conduite déraisonnable d'Œdipe, il ne paraît pas (ju'ai)rès tant de tragédies sur ce sujet, il se souvienne d'une autre que de celle de Sophocle.

2. Suét., /, Laes., ivi. Voyez plus haut, p. 48.— 3 Voyez Arnault, Souvenirs dun sexagénaire, t. IV, p. 101; M. Villemain, Réponse au Discours de réception à lAcad. franc, de M. Scribe. — 4. Voyez t. I, p. ICI. — 5. Mémorial de Sainte-Hélène, t. VII, p. 146.

OEDIPE ROI

dans ses vers, avec exactitude, le génie (h la tragédie

ç;recnue, qu'il n'estimait guère, nous le savons par une

curieuse confidence *, et que, par conséquent, il ne sentait pas. Son Œdipe Roi^, la moins imparfaite de ses trois

imitations , semble moins traduit de Sophocle que de

Voltaire, qui n'avait pas besoin de cette traduction. C'est une œuvre où, sans doute, le caractère de la versification et du style, et un certain nombre de beaux vers attestent,

malgré beaucoup de négligences, le travail d'une main

exercée; mais qui, pompeuse et vague, n'a certainement

rien de grec. Cherchez-y cet heureux mélange de 'hardiesse passionnée et de familiarité naïve, ce dialogue si

plein d'aisance et d'abandon, l'exquise vérité des détails,

les nuances délicates du sentiment, la parure, la rançon

de la simplicité antique. On peut le dire, sans faire tort à Ghénier, dont les titres sont ailleurs, tout cela a disparu de ce qu'il croyait peut-être une imitation fidèle. Que conserve-t-elle donc de Poriginal? à peu près l'ordre général

de la composition, la suite des scènes et des principales

idées, ce qui en resterait dans un argument, ce qui reste

d'une tapisserie dont les couleurs effacées laissent à découvert la trame *.

1. Rev. encycl., 1. 1, p. 300, article déjà cité de Lemercier. M. Dau-

nou, dans sa notice sur M. J. Ghénier, exprime une opinion différente, mais que ne justifie pas assez la faiblesse et rinlidclité des imitations

laissées par ce poëte.

2. Les journaux ont rendu compte, avec éloge, en 1838, d'une traduction en vers de YOEdipe Roi, publiée à Nantes par un ancien recteur d'académie. Depuis, il a été bien souvent reproduit de même, et dans les traductions complètes de Sophocle de MM. V. Faguet, 1848;

F. Robin, 1850; Tli. Guillard, 1852 (voyez plus haut, p. ^) ; et dans \ Anthologie dramatique du théâtre grec de M. E. Magne, 1846 voyez

plus haut, p. 4); et dans les essais particuliers de MM. L. Ayma, 1845; A. Gounlot-Damedor, 18^8; L. Richaud , 18.^1; d'autres peut-être encore. Une mention particulic're doit être faite de la remarquable traduction qwe M. Jules F.acroix a fait iipplaudir en ISÔO, au Théâtre- Françiis, et qu'en 1862 a couronnée TAcadéiiiie friinçaise. Vojex M. Villemain, Rapport sur les concours de 1862.

0!i:DIPE A COLONE.

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