‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 231 sur 893 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

lEdipe à Colone*

Un assez grand nombre d'années sépare ï Œdipe Roi

de i'Œdipe à Colone, et quant à l'ordre des événements,

et très-probablement aussi, quant à la date de la composition : le héros et le poète ont vieilli de l'une à Tautre

des deux tragédies; de là, dans la dernière, avec un sujet nouveau, une manière différente.

C'est bien toujours, et il n*en pouvait être autrement,

le même fonds dramatique que n*ont cessé d'exploiter, chacun selon son tour d'esprit, les tragiques grecs. On y

trouve bien encore, comme partout dans ce théâtre, la fatalité qui fait travailler à son œuvre la passion, la

volonté, la liberté humaines. Mais, à notre surprise, cette

tyrannique puissance ne s'y montre plus que tutélaire et

bienfaisante : enfin réconciliée avec Œdipe, elle fait rentrer le calme dans sa conscience troublée; elle console par les soins de la tendresse filiale les misères de sa

cécité et de son exil ; elle lui permet de sortir de la vie et

le conduit comme par la main jusqu'à son tombeau, asile

souhaité et en même temps glorieux, merveilleux gage de victoire que se disputent en vain ses ennemis, et dont il

paye magnifiquement les bienfaits d'une nation hospitalière. Les couleurs du tableau sont devenues moins sombres ; il y a moins de terreur, un pathétique moins déchirant ; ce qui y domine, c'est une sorte de sérénité religieuse, des émotions touchantes et douces, un intérêt calme qui admet, non sans grâce, les longs développements et même les redites : des touches plus molles, avec une raison plus mûre, y font sentir la vieillesse du génie *,

1. Sallier, dans les Mémoires de l'Acad. des Inscript., t. VI, p. 386 sqq.

vieillesse admirable, à laquelle un grand poëte tragique a osé comparer la sienne, et dont il a dit si éloquemment :

Tel Sophocle à cent ans charmait encore Athènes;

Tel bouillonnait encor son vieux sang dans ses veines, Diraient-ils à l'envi, lors qu'OEdipe aux abois De ses juges pour lui gagna toutes les voix *.

Ce n'est pas au hasard, par forme d'exagération poétique, que Corneille donne cent ans à l'auteur dft Y Œdipe

à Colone. Il répète, ou peu s'en faut, ce qui se lit chez

Valère Maxime *. D'autres témoignages anciens ', conciliés entre eux, se tire aussi ce qu'on raconte de la lecture

de cette tragédie, ou du moins d'une de ses scènes, au tribunal où Sophocle eut à se défendre dans ses derniers

jours, non pas, selon Gicéron , répété par Plutarque,

contre ses enfants, mais contre un d'eux, Jophon, qui voulait le faire interdire. Sur quoi se fondait l'accusation d'imbécillité qu'il repoussa si victorieusement? Était-ce,

comme le veut encore Cicéron, sur la négligence apportée

par le vieillard à l'administration de ses biens, ce qui ne

s'accorderait guère avec les habitudes d'avarice qui, à

tort ou à raison , lui ont été quelquefois reprochées?

Était-ce, selon le récit de son unique biographe et du scoliaste d'Aristophane, qui paraît avoir suivi le même

auteur, sur ses complaisances pour un enfant de son fils

naturel, Ariston, complaisances qui pouvaient aller jusqu'à compromettre les droits de son fils légitime ? Cet enfant, célèbre depuis sous le nom de Sophocle le jeune *, ne venait-il que de naître? ou, ce qui est plus conforme à

ce qu'on sait d'ailleurs de lui, était-il déjà grand, et avait-

.aractérise ingénieusement le ton de VOEdipe à Colone, par cette phrase Ju deSenectute : « Decorus est sermo senis, quietus et lemissus, facit- 4ue persîEpe ipsa sibi audienliamdiserti senis compta et mitisoratio. •

1. P. Corneille, vers adressés au roi en 1676. — 2. VII, 7 : « Prcpe centesimum annum attigit, sub ipsum transitum ad mortem Œdipo Coloneo scripto »

3. Aristot., Rhet. III, lô; Cic. de Senect., vu; Plutarch., An seni gerenda respublica, m ; Lucian., Longxv., xxiv; Apul., Apolog.; Vit. So^ phocl.; schol. ad Aristoph. Ran., 73, etc. — 4. Voyez notre tome P-", p. 69.

SOPHOCLE

M perdu son père, lorsque son aïeul essaya, on peut le conjecturer, de lui assurer les avantages de la légitimité en le faisant inscrire sur le registre de sa phratrie, l'étal civil d'Athènes? Est-ce devant cette phratrie qui n'accueillit pas, à ce qu'il semble, l'opposition formée par Jophon, ou devant un autre tribunal auquel Joplion aurait déféré la conduite de son père, taxée par lui de déraison, que se débattit la cause rendue si célèbre par le nom de Sophocle et par le genre de défense auquel il eut recours?

Ce sont là des problèmes que, dans ces derniers temps surtout et dans la docte Allemagne, on s'est plu à débattre *, mais que le vague, rinsulfisance des données ne permettaient pas de résoudre. Vouloir, à l'aide d'érudiles hypothèses, retrouver toutes les circonstances de cerlains faits obscurs, c'est aller au delà de ce qui est laisonnablement permis à la curiosité de la critique. D'autre part, arguer contre la réalité de ces faits, comme il est arrivé en celte occasion, de la difficulté de les bien comprendre, lorsque d'ailleurs ils ont pour eux l'authenticité qui résulte

de la concordance d'autorités respectables, c'est pousser trop loin aussi le scepticisme. Croyons, comme le vulgaire, sans pouvoir nous expliquer bien exactement comment la chose s'est passée, et au procès de Sophocle, et à son éloquente défense : <• Si je suis Sophocle, je ne puis délirer; et si je délire, je ne suis point Sophocle. « Sur quoi le poète, ajoute le biographe, lut à ses juges son Œdipe à Colone, ou, pour mieux dire, un chœur de celte pièce, consacré h l'éloge de Golone, comme le rapporte Plutarque.

La forme de cette défense n'est pas si extraordinaire, si invraisemblable qu'il a paru à quelques personnes. Les orateurs athéniens, j'ai déjà eu occasion de le dire *, ne mêlaient-ils pas de cilaiions poétiques leurs discours' les

1. Voyez dans les Quœst. OEdip. de C Fr. Hermann, déjù cilces, llnstoire de cette discussion. Cf. Maltebiun, Mt'langes, t. III p. 55 sqq. ; Biogr. unir. art. Sophocle; Th. Guiard , Iitude morale sur Sophocle, en tôle de sa traduction en vers du Théâtre de Sophocle, 1852. p. 25 sq. r } j

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