XIV
OEDIPE A COLONE
d'une première apparition de VŒdipe à Colone qu*il
s'agit; n'est-ce pas plutôt d'une reprise dirigée par Sophocle le jeune, qui aurait ainsi modestement préludé à ces débuts dont parle Didore? Que si, au contraire , VŒdipe
à Colone paraissait alors pour la première fois , quelle part faut - il faire dans la composition de cet ouvrage posthume , laissé peut-être inachevé et imparfait par son auteur, à celui qui le rendit public? quelles parties sont
du vieillard, et quelles sentent le jeune homme ? et cette
différence de main ne peut-elle pas servir à expliquer certaines difficultés dont on se rendrait plus difficilement
compte dans l'œuvre d'un seul poète et d'une seule époque? Toutes ces questions que je me contente d'énoncei , et dont plusieurs me paraissent, je Tavouerai, bien téméraires, bien peu susceptibles de solution, ont, à leur tour, agité l'érudition allemande dans des disputes auxquelles ont pris part les Jacobs, les Bœckh, les Thiersch, les God. Hermann.
Elle a trouvé un troisième champ de bataille ^ , aus^i
ténébreux, aussi propre à ces engagements où brillent,
sans pouvoir se vaincre, les combattants, dans l'impossible interprétation de certaines allusions aux inimitiés,
aux démêlés des Athéniens et des Thébains, allusions déjà remarquées depuis longtemps * , dont l'intention est
évidente , mais dont il est fort douteux qu'on découvre jamais la véritable occasion. Supposant qu'elles se rapportaient à quelque circonstance présente, tandis qu'elles pouvaient tout aussi bien trouver leur application dans le
passé et même dans Tavenir, on a cherché quelles étaient,
pendant toute la durée de la guerre du Péloponèse , les
époques qui pouvaient le mieux les admettre, et, selon les
découvertes amenées par ce genre de recherches, on a
nombre de fois changé la date de la pièce, fort savamment, mais aussi fort arbitrairement, puisque c'était au
1. Voyez Quœst. OEdip. de C. Fr. Hermann, déjà citées, p. 40 sqq., 59 sqq. — 2. Schol., v. 92, 448; Mém. deVAcad. des Inscript., t Vl, p. 385 sqq., etc.
SOPHOCLE
mépris des témoignages positils qui fixent ceiic ùate \ Je
ne m'engagerai pas dans Texposition inl>nie de tous ces
systèmes d'inlerprétation historique par lesquels on a voulu ajouter à l'intérêt de VOEdipe à Colonc l'attrait
d'un ouvrage de circonstance, qui probablement ne lui a pas manqué, soit lorsque Sophocle l'écrivait, soit lorsque son petit-fils le faisait représenter, mais dont, après tout,
il aurait pu se passer. N'était-ce pas assez, pour charmer les Athéniens, que tous ces éloges d'Athènes, de ses vertus
généreuses, de î^a valeur, de sa richesse, des productions de son sol aimé des dieux? Quel plaisir deseseniir
transporté par les vers du poète au milieu des antiques
images de leur culte, de leurs traditions religieuses, des souvenirs de leur histoire héroïque, et cela, non loin des
lieux mêmes autrefois témoins de ces merveilleuses aventures , de ces lieux dont la vue ou la pensée seule , par une illusion facile, faisait de la fiction une réalité et les
en rendait un instant contemporains !
Cette tragédie , on le voit , par le caractère tout à fait
antique du sujet et de la composition, par un intérêt tout
personnel k Fauteur et à sa patrie, le plus local qu'il soit
possible, puisque Sophocle a voulu y honorer, non pas
seulement Athènes , mais Golone , son bourg natal , devait se prêter moins qu'aucune autre* aux tentatives de
rimiiation moderne. Elle a cependant, assez tard il est
vrai, en 1778, par l'expression de sentiments d'une vérité universelle et qui peut se traduire, fort heureusement
inspiré la verve d'un de nos poètes, de celui qui, vers celte époque, prit au théâtre, comme à l'Académie, la
place de Voltaire, de l'auteur du second Œdipe naturalisé
sur notre scène , d'Œdipe chez Admète. On se donne, depuis quelques années, malgré l'exemple et Taulorité d'une
critique plus équitable et plus délicate ^, le plaisir facile
1. Sur l'état présent, ou peu s'en faut, de cette discussion, voyez le résumé qu'en a donné M. H. Weil dans sa dissertition : De tragœdiarum Grœcaruin cum rébus publicis cinjunctione, 1844, p. 12 sqq.
2. Vûvcz M. Villemain, Tahlmu delà HUerniuro au fliv-hiiiîiômrî
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de déprécier Ducis par des parallèles rigoureux, que de
meilleurs poètes ne soutiendraient pas toujours mieux ,
avec des modèles peut-être imprudemment choisis. Ses pièces, il est vrai, ne reproduisent ni l'ordonnance ni la pensée des compositions de Shakspeare et de Sophocle , auxquelles elles sont empruntées. Il y a plus , en ce qui concerne l'économie, la condiiile , elles ne supportent guère l'examen ; jamais personne n'eut moins de droit
que Ducis de s'écrier, comme il l'a fait, avec une sorte de
courroux littéraire, dans une charmante épître :
Le plan, toujours le plan, l'inflexible unité I
Ducis n'a jamais rien compris à l'une et ne s'est jamais donné la peine de l'autre. Ses tragédies, toutefois, si mal
conçues, si mal consiruites, ont saisi le public par des beautés de détail d'un grand effet, beaucoup de couleur, beaucoup d'énergie, une grande sensibilité. On raconte qu'à certain sermon, moins fort de raisons que de mouvements, un auditeur s'écriait tout en larmes : « Il ne sait ce^
qu'il diti » Les tragédies de Ducis sont un peu comme ce
sermon; sa poésie n'a pas toujours grand sens, mais elle
est pleine d'émotion et elle émeut. Qu'a-t-il pris à Shakspeare , à Sophocle? non pas des pièces, assurément; mais des images, des idées, des seniiments dont il s'est échauffé et comme enivré, qu'il a répétés avec une grande puissance, une grande vérité d'accent. Il avait l'âme remplie d'affections généreuses et tendres, et de là s'échappaient des traits d'une éloquence passionnée qui suffisaient au
succès de ses tragédies et ne laissaient pas le loisir d'en
examiner le très-défectueux artifice. Mais des traits pareils, des traits de poëte. même dans les œuvres les plus
incomplètes, sont quelque chose d'excellent et de rare,
siècle, XLUi et xliv leçons; M. Saint-Mirc Girardin, Cours de littcrature dramatique, ch. x. Dans ces pi.vsiges, où lauteur iVOEdipc chez
^'ywèfe est apprécié avec la haute estime, le respect dus à un vrai poète, se trouvent des extraits éloqucniment reproduits, de beaux commentaires de VOEdipe à Colonc: le dernier contient, en outre, un pirallele intéressant de cette pièce avec le Roi Lear de Shaks-
pciie.
BOPHOCLE. - 14
ff »i ;
SOPHOCLE
qui devrait obtenir pour le reste plus d'indulgence de la
critique. Pour moi, je suis aussi choqué qu'on peut l'être
de Terreur de goût qui, dans un même drame, Œdipe chez Admète, a mêlé, sans pouvoir les unir, deux tragédies îout à fait disparates. J'aperçois, comme d'autres, tous les vices qui ont dû résulter d'un pareil assemblage : la duplicité de l'action, le partage de Tintérêt, le désordre,
le décousu des scènes. Je ne trouve même pas que l'auteur
ait montré beaucoup plus d art de composilion dans Tédi-
lion abrégée, mais refroidie, qu'il donna en 17 97, de
son œuvre, sous le titre d'Œdipe à Golone. J'ajoute que
ni dans l'un ni dans l'autre des deux ouvrages, trop souvent déclamatoires et emphatiques, et visant puérilement à la terreur, je ne retrouve Tesprit des modèles grecs et la couleur antique. Voilà, certes, de grandes concessions aux contempteurs de Ducis. Mais qu'ils m'accordent aussi que le théâtre a peu de peintures plus nobles et plus touchantes que celle des douleurs et des joies paternelles d'Œdipe, des remords dePolynice, du dévouement d'Antigone. C'est par Ducis, presque autant que par
Sophocle, qu'Antigone est devenue le symbole de la
piété filiale. Il a eu le droit de la saluer, dans son œuvre,
de ces vers, qu'on lui a souvent appliqués :
Oui, tu seras un jour, chez la race nouvelle, De l'amour filial le plus parfait modèle ; Tant qu'il existera des pères malheureux, Ton nom consolateur sera sacré pour eux, Il peindra la vertu, la pitié douce et tendre; Jamais sans tressaillir ils ne pourront l'entendre.
Ces beaux rôles, ressuscites par Ducis, dc^nnés par lui au Théâtre-Français, ont passé depuis, en 1787, sur imo autre scène , qu'ils on animée longtemps de la vérité de
leurs affections, traduite par une éloquente musique *. Ducis, élevé dans une école dramatique qui ne comprenait guère les Grecs , et les dénigrait même en les co-