OEdipe à Colone, opéra de Guillard et de Sacchini
OEDIPE A COLONE
piant, a bien souvent dénaturé Sophocle; mais aussi, par up heureux instinct, il s'est quelquefois rencontré avec lui dans l'expression pathétique et vraie du sentiment. Qu'il s'écarte du modèle ou qu'il s'en rapproche, il nous
servira doublement à le commenter. De ces deux sortes de commentaires, l'imitation de Ghénier, faite souvent aux dépens de Ducis, mais aussi froide que fausse, et qui a détruit une iragédie grecque sans en faire une tragédie
française, ne pourra guère nous fournir que de la première.
Avant d'aborder le détail de ces analyses et de ces parallèles, disons, d'une manière générale, que la pièce
(Edipo) OÙ M- Niccolini, l'habile traducteur d'Eschyle, le juge délicat de la tragédie grecque * , a traité à son tour le même sujet, mais lui-même , plutôt d'après Ducis que d'après Sophocle, se recommande par des mérites tout autres que ceux de la pièce grecque ; qu'il ne paraît pas
qu'elle ait prétendu à en reproduire les allures simples et familières, la marche calme, l'expression touchante, la"'
majesté sereine; que ce qui y domine, au contraire, c'est
avec plus de solennité, plus de complication et de mouvement , une sorte d'emportement tumultueux dans la peinture prolongée du trouble de la conscience chez Polynice et même chez Œdipe, une sorte d'horreur religieuse
entretenue par la pensée toujours présente du temple
des furies , et la perpétuelle intervention de leurs prêtres.
Sophc de entre dans son sujet avec l'habileté qui lui est
ordinaire, mais qui se cache ici sous un air de négligence. C'est par des incidents, en apparence fortuits, sans
préface apprêtée, qu'il amène l'annonce de tout ce qu'il
doit faire connaître d'abord au spectateur. Le nom des
acteurs, le lieu de la scène, les faits qui ont procédé ou
1. Nous avons eu occasion de louer dans notre premier volume ses iradiiùiions des Sept chefs devant Thèhes et de VAgamcmnon le discours SU'- la tragi'.lic grecque qui orne fcdition de ses œuvres domiée a Florence en 1852.
Là
SOPHOCLE
OEDIPE A COLONE
qui vont suivre tout cela s'expose, en son lieu, comme de
soi-même, et à Tinsu de l'auteur; et déjîi, cepeudaiit,
dan? ce début si aisé et si paisible , où le drame semble
sommeiller eucore, l'action s'est engagée, l'intérêt s'est éveillé. Auiant le Golone célébré par Sophocle élait voisin du lieu où devait bientôt s'établir l'Académie, rutaut un tel art se rapproche de l'art presque contemporain des Dialoi^ues de Platon, dans lesquels les hasards mêmes, les caprices d'un simple entretien, introduisent d'ordiuaire le
sujet de la discussion et aident au progrès logique des
idées.
Cette disposition se reproduit dans le style, dont le
point de départ est le Langage de la conversation, avec ses tours familiers, ses à-peu-près, ses sous-eniendus, et qui bientôt reçoit de la passion l'énergie des expressions, l'éclat des images, la hardiesse souvent lyrique des mouvements.
Un dernier mérite de cette exposition naturelle et attachante, c'était dêtre traduite aux yeux par une suite de
tableaux d'un effet pittoresque, que nous retrace la vivacité seule des paroles, et qui devait animer, h. la représentation, des développements peut-être trop complaisamment prolongés.
Un vieillard aveugle paraît, appuyé sur une jeune fille.
Nous sommes déjîi touchés à ce spectacle, avant d'apprendre par les discours des personnages qu'ils s'éippellent Œdipe et Antigone. Lors même qu'ils se sont nommés, nous oublions quelque temps ce cne leurs noms nous rappellent et qui va faire l'intérêt de la ù'2gédie, pour
voir encore en eux, selon l'intention du poëte. une expression générale des misères et des alflction? humaines OÙ nous nous retrouvons. Les vers par lesquels Œdipe ouvre la pièce étaient célèbres chez les anciens. Une douceur mélancolique les avait gravés dans quelques mémoires d'élite; Aristippe les répétait sur le rivage de Syracuse, où le jetait le naufrage * , et l'on en rtHrcuve
l. Gal:n. Prolr., v. Voyez notre t. I, p. 134. Cf. p. 13D
comme un écho dans le charmant éloge qu'en a fait Cicéron *.
a Fille d'un vieillard aveugle, Antigone, on quel lieu sommes-
noiis arrivés, près de quelle ville? De qui Terrant OEdipe recevra-t-il aujourd'hui les tristes dons de la pitié? OEdipe demande peu et obtient moins encore. Mais c'est assez pour lui : il sait se contenter, instruit par le malheur, par le temps, par un cœur généreux *. »
Qu'on nous pardonne d'interrompre par un rapprochement l'analyse à peine commencée de cette scène touchante. Elle était présente au souvenir, à l'imaginalion d'un poêle de cet âge, de Casimir Delavigne, lorsqu'il
introduisait ainsi, dans un bois sacré, oii l'accueille une jeune bramine, le vieux père de son paria, cherchant le fils
qui l'a quitté :
ZARÊS.
Prêtresses des forêts, j'ignore vos usages;
Piiis-je au pied de vos murs m'asseoir sous ces ombrages?
D'un moment de repos ma faiblesse a besoin.
KÉALA.
Vieillard, vous le pouvez.
ZARÈS
J'arrive de si loin!
NÉALA.
Tout en vous nous révèle un pieux sohtaire.
ZARÊS.
Moi !
NÉALA.
Qui donc êtes vous?
ZARÈS
Étranger sur la terre.
Je ne mérite pas ces secours empressés.
nK:ala.
Vous êtes malheureu.\?
l. De Vin., V, i. — 2. V. I-8,
ri'*
nh
SOPHOCLE
ZARÈS
Je le suis.
NÉALA.
OEDIPE A COLONE
C'est assez.
Je dois vous les offrir. Pourquoi, courbé par l'âge, Entreprendre sans guide un pénible voyage?
ZARÈS
Je n'ai pas un ami.
NÉALA.
De l'hospitalité
Nul n'a rempli pour vous le devoir respecté!
Qui vous nourrit?
ZARÈS
Les dons du passant que j'implore, Pauvre, demandant peu, recevant moins encore.
Satisfait cependant*.
Antigone établit son père, fatigué d'une longue route, sur une pierre, à l'entrée d*un bois qu'elle croit un lieu consacré. 11 est, dit-elle, planté de lauriers, d'oliviers, de
vignes, et de nombreux rossignols s y font entendre:
c'est un abri bien riant pour les malheureux qui s'y reposent, et c'est aussi un bien riant séjour pour les divinités qui y habitent, comme nous l'apprendrons bientôt. Sophocle aimait ces contrastes, et un de ses plus judicieux
interprètes^ a fait du bois des Euménides l'emblème de sa poésie k la fois triste et gracieuse. Quand, négligeant les images dont la religion, autant que la poésie des Athéniens, aimait à voiler le culte des déesses redoutées qu'ils appelaient bienveillantes (c'est le sens du mot Euménides), Ducis change leur bocage en un désert horrible, tout hérissé de rochers et de cyprès, c'est qu'une méprise d'imitateur lui a fait garder, pour copier Sophocle, le pinceau dont il copiait Shakspeare ; c'est que, par habitude, il place sous le sombre ciel et dans quelque site sauvage du