Acte r, se. I. — 2. V. 12 sqrj
in
SOPHOCLE
l'honneur de Neptune, l'auteur du premier coursier, qu'on
y adore. Golone est une dépendance d'Athènes et obéit k
son roi , le fils d'Egée, Thésée. Œdipe, instruit de ces
détails et d'autres encore plus intéressants pour les Athéniens que pour nous, prie le Goloniate, que cette demande surprend un peu, de faire venir près de lui le roi d'Athènes, h qui il a quelque chose d'important à révéler.
Remarquez quelle attente excitent déjà, dans cette scène si simple ou plutôt dans cette conversation entre des hommes qui se rencontrent sur le chemin d'Athènes, les
démarches et les paroles d'Œdipe. Elles vont nous être expliquées, car il est temps que la tragédie commence. Œdipe n'apprend pas plus tôt de sa fille le départ de
rétranger, qu'il adresse aux Euménides une longue prière dont Ghénier , dans son imitation ou plutôt son abrégé, a cru devoir encore faire l'économie, et qu'il fallait, au contraire, soigneusement conserver; car, sous une forme vive et dramatique, elle fait connaître au spec taleur, dont le poète n'a pas l'air de s'occuper, au spectateur déjà informé, en passant, du nom des personnages
et du lieu de la scène, ce qu'il ignore encore, le sujet de la
pièoe.
c O vénérables et terribles déesses, puisque c'est dans votre
demeure qu'en arrivant sur cette terre je me suis d'abord i eposé, ne me soyez point contraires, non plus qu'à Apollon. Ce Dieu, lorsqu'il m'annonça autrefois tant de calamités, me fit aussi connaître que j'en trouverais le terme, après bien des années, dans la contrée où me recevrait votre respectable hospitalité. Là, selon ses oracles, devait finir ma vie infortunée, à l'avantage de qui me recevrait, pour la ruine de qui m'aurait chassé: des signes éclatants devaient m'annoncer le moment fatal, un tremblement déterre, des foudres, des éclairs'. Je
reconnais aujourd'hui que ce n'est pas sans votre secrète assistance que mon chemin m'a conduit jusque dans votre bois sacré.
Non, les hasards du voyage ne m'auraient pas seuls fait ren-
1. Dans VOEdipe Roi, v. 1434 sqq., Œdipe semble en savoir moins sur la fin merveilleuse qui lui est réservée. Il assure seulement qu'elle ne sera pas semblable à celle des autres hommes.
OEDIPE A COLONE. 217
contrer, à mon entrée en ces lieux, sobre, de sobres déesses*, ne
m'auraient point fait asseoir sur cette pierre révérée. Accomplissez donc, ô déesses, ia parole d'Apollon; faites que je puisse
enfin sortir de la vie, si toutefois je vous parais assez éprouvé,
depuis le temps que je souffre, et les plus grands des maux. Je vous invoque, douces fiUes des antiques ténèbres, et toi cité, qui portes le nom de Pallas, noble Athè|nes ! ayez pitié d'OEdipe, ou de ce qui en reste, de ce misérable corps, de ce fantôme*. »
Gomme le ton de la tragédie s'est tout à coup élevé ! quelle grandeur donnent ces paroles à celui qui ne semblait tout à l'heure qu'un vieillard malheureux 1 et^avec quelle majesté y apparaît la puissance mystérieuse qui conduit maintenant, après de si longues épreuves, la victime de la fatalité à son tombeau! Mais ce tombeau, comment
Œdipe l'obtiendra-t-il de l'Attique et de son roi , et quelles sont ces influences heureuses et funestes que le
sort y a attachées? c'est ce que la suite développera. Le poète veut seulement piquer notre curiosité ; il ne soulève le voile qu'à demi. C'est par cette sage économie que les Grecs fécondaient leurs sujets et tiraient des trar gédies de ce qui ne semblait promettre que quelques
scènes.
Arrive le chœur composé de vieillards coloniates. Il n'arrive pas par hasard, comme dans la pièce de Ghénier, qui, en supprimant le rôle de ce passant par qui les habi-lanls de Golone sont informés de la témérité d'Q^Mipe, aôté, sans s'en apercevoir, tout motif k sa venue. Ducis y met plus de vraisemblance, mais au prix d'un défaut plus grand. Ses Goloniates sont attirés sur la scène p.ir les cris de désespoir qu'arrache à Œdipe, près du temple des Euménides, le souvenir de ses attentats. C'est là un lieu commun de fureurs, énergiquement traité, mais qui
interrompt d'une manière désagréable, et surtout trop longtemps , un échange de sentiments tendres entre le
père et la fille dont on voudrait n'être pas détouimé. Et puis, une telle peinture est mal à propos transportée de
1. Cf. ii:scl)yl., Eumen. 107. Voyez notre ♦x)me I, p. 367 84-110.
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218 SOPHOCLE
rŒdipe roiy où elle faisait fort bien, à l Œdipe à Colone,
qui ne la comporte plus. C'est ce que Sophocle avait
senti. Œdipe, depuis tant d'années, a dû perdre ces faux
remords dont une subite et affreuse découverte avait,
dans un premier moment de saisissement, troublé son
âme. 11 n'a plus que le sentiment de son malheur avec la conscience de son innocence, et c'est sans doute ce que le poêle grec a voulu exprimer allégoriquement en plaçant ses derniers moments sous la garde des Furies.
Cependant les vieillards coloniales courent à la recherche de l'étranger qui, sans doute par ignorance, a
violé Tenceinte redoutable devant laquelle ils passent,
disent-ils, sans regarder, sans parler, adressant des
lèvres une muette prière à des déesses qu'ils craindraient
même de nommer. Œdipe, qui s'est un moment retire
dans le bois pour écouter leurs discours et s'assurer d'avance de leurs dispositions, ne tarde pas à se montrer à eux, et l'aspect de sa vieillesse aveugle et misérable, le son lugubre de sa voix les frappent d'une douloureuse surprise. Par compassion autant que par scrupule religieux, ils le pressent de ne point ajouter à ses maux le poids du
sacrilège, en demeurant plus longtemps dans le lieu où il
est imprudemment entré. Leurs vives instances, les hésitations d'Œdipe, qui craint de quitter son asile, et ne cède
qu'à l'évidente nécessité et aux vives représentations de sa
(ille, le lendre empressement d'Antigone à soutenir les pas mal assurés de son père et à le conduire jusqu'à une place où il puisse s'arrêter sans offenser les dieux et les lois du pays, tout cela est exprimé avec beaucoup de naïveté dans une scène qui touche le cœur et devait agréablement occuper les yeux, mais qui n'a pu, toutefois, échapper aux sévères réduQtions de Ghénier.
Nous voyons , dans Homère , que l'hospitalité des
temps antiques ne s'enquérait pas d'abord trop curieusement du nom, de la patrie, des aventures de l'étranger,
de peur de paraître lui faire acheter un bon accueil par des confidences souvent pénibles. Mais c'était là une délicatesse à l'usage des héros, probablement, plus qu'à
OEDIPE A COLONR.
Ml
celui du vulgaire. Les vieillards coloniales, gens de médiocre condition, ne perdent point de temps pour demander à leur hôte qui il est. Œdipe élude de répondre ; on insiste, il refuse. Il faut encore une fois que sa fille intervienne pour lui faire comprendre que la résistance est impossible. Œdipe, tout accablé qu'il est par le malheur et par Tâge, a gardé quelque chose de son caractère hautain et impatient ; mais il cède volontiers à la douce autorité de celle qui s'est dévouée à lui servir de guide et qui est devenue le conseil comme le bâton de sa vieillesse.
Ici Sophocle imite peut-être Euripide, qui Ta tant de
fois imité. On se rappelle l'aveu de Phèdre, et le détour si bien rendu par Racine : Tu connais ce fils de V Amazone?..,
Œdipe dit absolument de même, relardant le plus possible un nom qu'il ne peut plus taire. « Vous connaissez ce
rejeton des Labdacides.. ce fils de Laïus... ce malheureux Œdipe? » A chaque mot se récrie!^ chœur, auquel il n'en faut pas davantage pour comprendre quel hôte dangereux
il a reçu, et qui, reprenant sa promesse, lui ordonne de repartir à l'instant.
Alors, dans des vers où le désordre lyrique des paroles
exprime au mieux le trouble du cœur, se fait entendre aux Coloniales ébranlés la plaintive voix d'Antigone, qui éveille
la pitié dans leurs cœurs, tandis que ses regards (c'est elle qui le dit, et cela est charmant, car elle parle pour un aveugle, privé de cette manière si puissante de supplier), tandis que ses regards la poursuivent dans leurs yeux*.
Puis c'est le tour d'Œdipe, qui changeant de ton en même temps que la scène change de mètre et revient aux ïambes, demande avec ironie où sont ces vertus d'Athènes, son hospitalité, sa générosité tant célébrées. Quoi! ils
ont peur d'un nom! car, pour ses actes, on sait bien qu'il n'en a été que le passif instrument. Qu'ils craignent, par
1. V. 234 p«i[. Sallier, t. V, p. 81, des Mém. de VAcad. des Inscript.^ fait disparaître cette beauté de sentiment, au moyen d'une correction qu'on peut appeler malheureuse.
lu
SOPHOCLE
OEDIPE A COLONfî.
leur dureté, d'offenser les dieux et d'obscurcir leur gloire! Tout misérable qu'il peut leur paraître, il est saint
et sacré et il leur apporte de grands biens. Quana leur roi sera venu, ils apprendront tout : qu'ils s'abstiennent jusque-là d'en user si mal avec lui. Le chœur ne résiste point à ce langage d'une rhétorique naturelle, qui n'est pas sans adresse. Voilà Œdipe assuré de demeurer à Colone, au moins jusqu'à l'arrivée de Thésée. Si l'action marche lentement, elle ne laisse pas, on le voit, que d'avancer.
Ce pas qu'elle vient de faire est suivi, pendant quelques
scènes, d'une sorte de halte, dont profite Sophocle poui
compléter son exposition, qu'il allège en la partageant, et aussi pour préparer, pour expliquer ce qui doit suivre. Ces intentions littéraires, ces précautions d'un auteur qui prend ses sûretés contre la critique, disparaissent sous le naturel
et l'éloquence du dialogue.
Où est Thésée? demande Œdipe. A Athènes, oîi il réside, lui répond-on. Khomme que tu as d'abord rencontré est reparti pour l'aller informer de ton arrivée et de ton désir de le voir. Mais ce prince voudra-t-il se rendre auprès d*un pauvre aveugle, d'un inconnu? Il n'hésitera
pas quand il saura ton nom, et il le saura bientôt; ce nom fameux vole déjà vers lui de bouche en bouche. Thésée peut venir maintenant sans que la vraisemblance réclame, mais il lui faut le temps d'arriver, et jusque-là Sophocle, selon la méthode rétroactive de l'épopée, nous ramènera aux faits de Tavant-scène , qui ne nous sont pas tous connus. Pour cela, il a besoin d'un nouveau personnage, et voici comme il l'introduit :
c 0 Jupiter! dois-je parler? à quoi vais-je penser, mon père?
-Qu'est-ce, mon enfant, Antigone? — J'aperçois une femme
qui vient à nous : elle monte un coursier agile; sa tête se cache
sous un chapeau thessalien qui la défend du soleil*. »
Disons-le en passant, ce chaoeau, ioit classique, porté
ailleurs par Oreste et Pylade arrivant d'un voyage, dont Gailimaque a décrit les larges bords dans des vers conservés, précisément à Toccasion du passage qui nous
occupe, par le ecoliasle *, que chacun a pu voir suspendu
au cou el s'élalant sur le dos de certains personnages de
Las-reliefs, a fait de la peine à Brumoy, qui l'a remplacé
par un parasol! Une très-eslimab!e traduction, d'ordinaire plus fidèle au costume, y a substitué une toque, ce (jui est peut-être encore pis; car enfin il s'agit de l'ardeur (lu soleil, des fatigues d'une longue route bravées par une lemme dévouée, dans un intérêt sans doute bien pressant. Est-ce elle? dit Antigone, qui croit la reconnaître. Elle espère, elle doute, espère encore, jusqu'à ce que l'appari-
lioQ se rapproche, et qu'un œil, des traits qui lui sourient,
lui montrent enfin (je suis le mouvement de la phrase grecque , admirablement suspendue) une personne bien
chère, sa sœur Ismène.
Le nom d'Ismène n'est pas plus loi sur ses lèvres qu'ellemême n'est dans ses bras et dans ceux de leur père. Ce qu'une telle entrevue a de doux et d'amer est rendu avec IfT pathétique naïf dont les Grecs avaient le secret. Ce ne sont d'abord que mouvemenis confus, discours sans suite, paroles entrecoupées :
t Est-ce toi, moM enfant?— Mon père! ô douloureuse
vue! — Ma fille, ma sœur! — Hélas ! quelle naissance ! — Mou (ufant, te voilà donc! — ISTon sans beaucoup de peine. — Embrasse-moi.—Tous les deux.— Oui, elle, moi, nous sommes.... - Bien malheureux, comme Ismène. —Que viens-tu chercher, mou enfant? — Vous, mon père. — Tu me regrettais? — J'avais aussi quelque chose à vous apprendre '. »
Quel dur cœur de critiques avaient donc et La Harpe, à qui ce rôle d'Ismène paraît de trop, et Chénier, qui l'a retranché! Elle double Antigone, dites- vous; la verlu
d'Anligone en paraît moins rare, comme le sort d'Œdipe
moins à plaindre. Gela est-il bien exact? Pour moi, malgré ce surcroît de consolation, cette émulation de ten-
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dresse, Œdipe reste toujours le modèle du malheur, Antigone celui du dévouement. De même qu'il n'y a point dans une langue bien faite de vrais synonymes, il n'y a point
chez Sophocle de personnages identiques. Ces figures, qu'on croit si semblables, se distinguent à quelques iraiis
délicats; elles ressortent, comme dans la peinture, par la variété des plans, la dégradation des teintes. C'est système chez ce grand poète, et non pas, comme paraît le penser La Harpe, ignorance des principes de l'art. Nous le verronti bien dans VAritigone, dans VÉlectre, où il a usé, et plus encore, du même procédé de composition.
Ismène est du reste fort utile au complément de sou exposition. Elle s'est échappée de Thèbes, sous la conduite d*un fidèle serviteur, que Brumoy ennoblit encore du titre d'écuyer, pour apporter à son père des nouvelles
qui le touchent, et que nul autre personnage ne pourrait apprendre au spectateur avec autant de vraisemblance et
d'intérêt. Les deux fils d' Œdipe , qui s'étaient d'abord accordés pour laisser à leur oncle Gréon un trône dont semblait les éloigner à jamais la tache de leur naissance, n'ont pas tardé à se le disputer. Le plus jeune a chassé Taîné, Polynice, qui, réfugié à Argos et devenu le gendre d'Adraste, arme contre Étéocle. Cependant, un oracle,
conforme k ceux qu'Œdipe a déjà fait connaître ^ promet la victoire au parti qui possédera ou Œdipe ou sa cendre.
Créon doit bientôt venir, de la part des Thébains, pour s'assurer du vieillard et le conduire, non pas à Thèbes,
des craintes superstitieuses s'y opposent, mais seulement sur la frontière, où on le retiendra jusqu'à sa mort comme prisonnier. Yoilà ce qu'annonce Ismène. Nous prévoyons, sans qu'elle le dise, que Polynice, de son côté, n^ négligera pas de mettre en son pouvoir, s'il le peut, un tel gage de succès. Ainsi se découvre par degrés le sujet de la pièce, dont le nœud est la lutte bientôt engagée à
Golone au sujet de ce tombeau, que les dieux , par une sorte de réparation tardive i rendent si précieux , et
l; V. 92 sqq.
OSD/î'E A COLONE. 223
qu'Œdipe refuse à Thèbes, pour le donner à Athènes, à l'Attique ! Car je ne puis penser, avec un critique*, que les promesses d'Œdipe ne regardent que le territoire de Golone. Une telle interprétation, si elle était admise,
amoindrirait beaucoup la tragédie, composée par le poëte
en l'honneur de son bourg natal, sans doute, mais faite pour Athènes, et où l'utilité et la gloire des Goloniates ne sont jamais séparées de celles du peuple athénien. L'intervention de Thésée, auteur et représentant de l'unité athénienne , prouve assez d'ailleurs qu'il s'agit dans celle pièce, non pas d'une petite tradition locale, mais 'd'un grand fait public qui intéressait le pays tout entier. Le critique fournit lui-même des armes pour le combattre lorsqu'il rapporte cette fable curieuse d'un grammairien ^
qu'à une époque qui n*est point indiquée, les Thébains
étant entrés en armes dans l'Attique, Œdipe apparut aux Athéniens pour les exhorter à combattre, et leur assura la victoire; lorsqu'il cite, sans la désapprouver, cette ingénieuse conjecture de Coray', que le testament mystérieuj^
dont, selon Dinarque *, l'Aréopage avait la garde, et qui intéressait la sûreté de l'État, n'était autre chose que les révélations dernières faites à Thésée par Œdipe.
Il est nécessaire que nous entrions dans les causes de la préférence qu 11 accorde aux Athéniens. L3 poëte nous
les fait connaître fort habilement, sans que cette explication nous paraisse adressée le moins du^ monde. C'est l'objet de discours pleins de passion, où s'épanche, dans
cette scène, à l'occasion des détails rapportés par Ismène, l'implacable ressentiment d'Œdipe 'contre une patrie qui l'a repoussé et des fils qui ne Tont point défendu, qui l'abandonnent aux misères de l'exil, qui, épris du trône, laissent à leurs pieuses sœurs des soins qu'ils devraient
partager ^
1. C. Fr. Hermann, QxltsL OEdipod., p. 45 sq f. — 2. Schol. Aristid., p. 560, Dind. — 3. Mélanges de litlér., par Chardon de La Kochelte, t. I, p. 435-440; cf. Schœll, Hist. de la lia. grecque, iiv. IH, Chap. xix, t. II, p. 221 sqq. -• 4. Adv. Demosth., ix. - 5. V. 412-451.
1 il
SOPHOCLE
a Oh! quo veuillent les dieux ne jamais éteindre le "eu de leur fatale discorde! que de moi puisse dépendre la fin de cette guerre qui les arme l'un contre Fautre! Alors, certes, celui qui tient le sceptre ne le garderait pas longtemps, et celui qui est
hors de Thèbes n'y rentrerait jamais. Quoi! lorsqu'ils m'ont vu,
moi leur père, indignement chassé de ma patrie, m'ont-ils rotenu défendu? Par eux, par leur abandon, s'est opérée ma
ruine a été prononcé mon exil. Ne dites pas que c'était là un(^
grâce' accordée, comme il était juste, à mes désirs, par mes concitoyens. Non, non; ce premier jour où mon cœur bouillonnait de fureur et eût trouvé des charmes dans la mort, où j'eusse souhaité d'être écrasé sous les pierres, il ne se trouva personne pour exaucer mes vœux. Et c'est lorsque le temps avait muri, amolli ma douleur, lorsque je commeuçais à comprendre que je m'étais laissé emporter trop loin par l'envie de me punir, c est alors après tant d'années, qu'on m'a violemment chassé de ma terre'natale. Et des fils, des fils dont un père pouvait attendre quelque secours, ne l'ont point voulu défendre ; pour s'épargner
quelques paroles, ils Pont laissé partir en fugitif, en mendiant.
J'ai dû à ces jeunes vierges, malgré la faiblesse de leur sexe, le pain de chaque jour, Pabri, les doux soins de la piété domestique. Eux, ils ont préféré à leur père des trônes, des sceptres,
le plaisir de régner. Qu'ils ne se flattent point de trouver en moi un allié ! Jamais ils ne jouiront dans la terre de Cadmus de ce rang qu'ils convoitent. Je le sais, et par ces oracles qu^on vient de me rapporter, et en repassant dans ma mémoire ceux qui me furent autrefois rendus et qu'Apollon n'a que trop accomplis. Vienne donc ce Créon, ou quelque autre personnage considérable, envoyé par les Thébains pour me chercher! Si
vous voulez, ô étrangers, vous et les vénérables déesses vos
protectrices, me prêter votre appui, je deviendrai pour cet Etat un gage de salut, comme pour mes ennemis un fléau. »
Le chœur, c'est la multitude; il en a les sentiments, quelquefois peu relevés. Ses égards pour l'étranger augmentent sensiblement, à mesure que se révèleut l'importance d'un tel hôte et les avantages qu'il apporte k rAllique. Dans une scène que je ne reproche point à Ghénicr d'avoir abrégée, mais qui ne devait point paraître longue aux Athéniens, il lui conseille officieusement d'apaiser les déesses, qua irritées sans doute son imprudente
approche , par un sacrifice dont il lui enseigne complaisarament les rites. Œdipe, vieux et aveugle, ne peut s'acquitter lui-même de ce devoir religieux; il s'en repose sur sa fille Ismcne, à laquelle le pocte fait ainsi q-ûitcr la
OÂDIPR A COLONE.
scèoo : car il sait que c'est un personnage secondaire qui ne doit pas nous distraire trop longtemps d'Antigone.
Suit un dialogue, dont le chœur fait encore les frais, et où continue de se trahir la nature vulgaire qu'il est chargé de représèn'er. II y monire, sans beaucoup de pudeur,
cette riiriosité innocemment cruelle, qui blesse, qui torture le malheur par d'indiscrètes questions. C'est la mort
que de les entendre * 1 s'écrie Œdipe, interrogé sur son
inceste, sur son parricide, qui réclame contre celte violence morale, et ne peut s'y soustraire. Une telle scène est une habile préparation à celle qu'elle précède, et où Thésée
qui paraît enfin, développe la générosité, la délicatesse d'une âme héroïque.
Il épargne à Œdipe, qui l'en remercie (adresse du poète
pour ne point laisser échapper cette beauté à notre inattention) *, rembarras de s'annoncer lui-même, de redire
ce qui doit tant lui coûter, son nom, sa naissance, sa patrie. Il se hâte de souscrire, avant de les connaître à des
demandes qui, sans doute, n'excéderont pas son pouvoir. Il met à l'aise enfin la reconnaissance de son supphant, eiT
se disant obh'gé à ce qu'il fait par ce que doit tout homme
au malheur, au malheur qu'il a connu lui-même et appris h. secourir, comme la Didon de Virgile '.
« J'ai vu aussi la terre étrangère : j'y fus nourri dans ma jeu-
nesse, et depuis, il m'a fallu y supporter bien des épreuves v lutter, pour la défense de ma vie, contre bien des dangers 'jo
ne refuserai donc jamais mon aide à un étranger malheureux
comme je te vois. Je sais que je suis homme, et que le jour do demain ne m'est pas plus assuré qu'à toi^ »
Que cela est simple, touchant, élevé, admirablement
pris de ces sentiments généraux de l'humanité, si puissants au théâtre, parce que nul n'y peut rester insensible ! On ne saurait mieux commenter le dernier trait de ce passage que par des vers où il est reproduit avec quelque "^•'"'lement; car ce n'est plus, comme ici, un homme
chang(
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1. V. 510. — 2. V. 560 sqq. — 3. 4Sneid., r, G28 sqq. ^ 4. y. 551
isopnocr.R, — ^^
SOPHOCLE
jeune encore qu'ils font parler, c'est un vieillard. Boissonade, qui les cite fort à propos*, les restitue, d'après Voltaire, à leur véritable auteur, Maucroix, Tami de La Fontaine, qui les lui a peut-être enviés malgré son admirable fable. Le vieillard et les trois jeunes hommes \
Chaque jour est un don que du ciel je reçoi;
Je jouis aujourd'hui du soleil qu'il me donne :
Il n'appartient pas plus aux jeunes gens (^u à moi,
Et celui de demain n'appartient à personne. Œdipe, pressé par Thésée de dire ce qui l'amène,
répond éloquemment qu'il est venu lui offrir son misérable corps, présent qui semble de peu de valeur, mais dont il ne faut pas juger sur Tapparence. Ensuite, dans un dialogue naturel et vif, tout en questions et en réponses opposées vers à vers, comme il y en a tant dans ces tragédies,
il lui apprend ce que nous savons déjà, mais que la forme
renouvelle avec art, ses griefs contre ses fils, les projets
formés contre sa liberté, sa résolution de faire jouir Athènes des avantages attachés à la possession de son tombeau. Un jour viendra, dit-il fort éloquemment, dans une tirade rendue en beaux vers par Chénier, mais que trop de développements font tourner à la déclamation, où ce tombeau protégera Athènes contre Thèbes elle-même, aujourd'hui son alliée :
« 0 cher fils d'Egée, aux dieux seuls il est donné de ne connaître ni la vieillesse ni la mort. Tout le reste se remue, s'altère sous la main puissante du temps. La terre s'épuise, ainsi que le corps : la bonne foi périt, la perfidie germe à sa place : un vent nouveau souffle sur les amitiés des hommes et les alliances des villes : ce qu'on aimait importune et finit par plaire encore. Thèbes maintenant esten paix avec loi; mais le temps, qui toujours marche, après avoir produit tour à tour bien des jours et bien des nuits, amènera le moment où cette concorde, ces traités, que vos mains ont scellés, elle les rompra sous quelque vain prétexte. Alors mon corps endormi dans le sein de la terre mes froids ossements s'abreuveront des tièdes flots du leur sang, si Jupiter est encore Jupiter, si le fils du roi des dieux, Phœbus, a dit la vérité \ »
1. Ed. Soph. notai., t. II, p. 367. — 2. Fahl, XI, 8. — 3. V. 59(i-
OEDIPE A COLONE
Supposons que, selon l'intention du poète, qu'on ne saurait guère méconnaître, cette tragédie ait pu être jouée à une époque où Athènes se trouvait en guerre avec
Tlièbes, çt nous concevrons facilement TefCet d'un pareil
morceau.
Thésée se rend, et, devant son peuple qui l'écoute, énumère gravement les motifs qui le déterminent. Il ne peut refuser un homme qui est venu s'asseoir au foyer, ouvert à tous, de leur hospitalité, qui s'est déclaré le suppliant de leurs dieux, qui promet enfin de payer leur accueil d'un si grand prix. Il ofTre à Œdipe de l'emnôener dans sa propre maison ; Œdipe préfère rester au lieu où de secrètes révéla'iijns, qui ajoutent heureusement au merveilleux de cette fable, l'avertissent qu'il doit confondre ses
ennemis.
Cependant le roi d'Athènes va se retirer après avoir confié son hôte à la garde des Goloniates. Œdipe ne le laisse point partir sans lui faire répéter sa promesse. Sophocle s'est ici dérobé lui-même : il prêle à Œdipe la même confiance, un peu inquiète, qu'il a donnée ailleurs à Philoctète \ « Je ne voudrais pas, lui fait-il dire, te demander un serment. — Un serment, répond Thésée, n'ajouterait rien à la foi de mes paroles ^. » Œdipe insiste
et paraît craindre que l'absence de son protecteur nç
l'expose à quelque surprise de la part des Thébains, dont il lui rappelle les menaces. « Vaines menaces 1 réplique encore Thésée : même loin de moi, mon nom suffira à ta défense '. »
Ce rôle de Thésée devait charmer les Athéniens : ils y
contemplaient le modèle idéal des vertus compatissantes et généreuses, de cette pitié pour le malheur, de ce dévouement à la faiblesse, de ce mépris du danger, mêlé d'un peu de jactance imprudente, dont ils se piquaient.
Thésée, c'était Athènes elle-même personnifiée, le pendant
de cet autre idéal, représentant bouflon de leurs travers.
1. Philoct., V. SI'î. Voyez plus haut, p. 116 sq. — 2. V. 630 sq. — 3. 655 sq.
22ft
OEDIPE A COLONE
de ce Démos imbécile dont les faisait rire Aristophane*. Ainsi, jadis, Eschyle, dans son Pélasgus*, avait produit sur la scène le type héroïque de la Grèce elle-même.
Le panégyrique d'Athènes se continue dans la scène suivante par les chants où le chœur vante à Œdipe la con-
trée qui le reçoit. Là sont les vers ^ adroitement choisis, que Sophocle, selon Plutarque*, lut au milieu de si grands applaudissements devant le tribunal auquel on demandait son interdiction. Le poêle y parcourait, avec le libre mouvement de l'ode, tout ce qui faisait la beauté de Golone, la richesse, la puissance de TAttique. Berceaux de vigne et de lierre qu'anime la voix du rossignol, et sous Tombrage, à l'abri desquels se promène, en toute saison, Bacchus avec les Nymphes, ses divines nourrices; fleurs du narcisse et du safran, chaque jour renouvelées par la
rosée du ciel, et qui parent de leurs belles grappes et de leur couleur dorée les antiques couronnes des grandes déesses, Gérés et Proserpine ; onde du Géphise , dont jamais ne s'endort le doux murmure, dont le cours limpide et frais, les ruisseaux errants ne cessent de féconder une terre chérie des Muses et de Vénus %* Tolivier, cet
arbre précieux et sacré, né de lui-même et s'entretenant Sans culture sur un sol auquel il est propre, que respecte le fer ennemi, que nul jamais ne pourra détruire, car c'est
sqq. ;
rautre en a vérifié, en 1831, l'exactitude. La vue du Céphise avec >eî, eaux jamais taries, et les ruisseaux fécondants que leur emprunte, Dour les conduire dans la plaine bornée par le coteau de Colone, el )ar un autre de même forme qui lui fait face au sud, le procédé de 'irrigation fort connu des anciens, comme l'atteste le vers de VirgUe {Georg, I, 106) :
Deinde satis fluvium inducit, rivosque sequentes -,
cette vue lui a expliqué les vers 674-680, si vainement tourmentés par les meilleurs interi.rètes. Voyez ce qu'il dit à ce sujet, dans l'ouvr.ige qu'il a écrit en français sous ce titre : De l état actuel de la Grèce, etc.,
Leipsick, 1833,t. II, p. 26, notel. ♦ « n , i, i o«
Plus récemment, en 1838, un autre savant, M. Raoul -RochettQ,
Jupiter qui le garde et les yeux d'azur de Minerve veillent sur lui; un autre présent divin, l'animal que créa Neptune et qu'il prit soin de dresser; et ce merveilleux coursier, le vaisseau aux rames agiles, qui bondissent sur les flots avec les cent pieds des Néréides; tout cela était capricieusement et artistemenl distribué dans des strophes qui offraient chacune, au centre d'un tableau gracieux, l'image de quelque divinité amie d'Athènes. N'essayons pas de
les traduire. Gomment rendre ces épithètes homériques, moins générales cependant, moins vagues, en rapport plus direct avec le sens particulier de la phrase, que celles d'Homère, ces épithètes qui, selon Tesprit de l'ancienne poésie, peignent seulement par un trait sur lequel travaille, qu'achève, que complète l'imagination? Gomment
reproduire celle musique des paroles qui, en même temps
qu'elle enchante roreiUe , amuse l'esprit par un harmonieux écho de la pensée? G'est dans le texte qu'il faut
lire ce morceau aux riches couleurs, fond éclatant sur
lequel se dessine la mélancolique composition de Sophocle.
Tant de magnifiques éloges que se décernent à euxmêmes, comme faisaient volontiers les Athéniens de rhistoire, ceux de la tragédie, l'occasion va s'offrir de les justifier en quelque chose. Créon a violé le territoire de l'Atlique, et, a la tête d'une troupe d'hommes armés,
pénétré jusqu'à Golone, dans le dessein de s'emparer
d'Œdipe. Son entreprise, déjà plus d'une fois annoncée,
donne lieu à ce qu'on appelle ordinairement le troisième acte de la pièce. Malgré la véhémence oratoire, les jeux de scène, le mouvement extérieur dont le poëte a chercl\c à l'animer, cet acte est le moins intéressant de tous. La
dans sa Promenade d* Athènes à Eleusis, dont le récit a été lu par lui, le 3 mai 1841, à la séance publique annuelle des cinq Académies composant l'Institut, a comparé l'état actuel des lieux avec la peinture qu'on avait faite Sophocle, et a trouvé qu'ils n'ont pas changé d'as-
C'est aussi la conclu«^lon à laquelle est arrivé M C. Hanriot, dans ses
Jleciierches sur la topographie des Dèmcs de VA( tique, 1853, p. 51 et suivantes. 11 y traduit avec élégance la des. ription de Sophoc.c, et la
commente par l'état présent du lieu, Cépolia, avec lequel eUe est toujours d'accord.
SOPHOCLE
OEDIPE A COLONE
donnée d'abord en est arbitraire : c'est, on s*en aperçoit trop, uniquement parce que le poëte Ta voulu ainsi, qu'Œdipe, sans autre sauvegarde que l'inutile bonne volonlé de quelques vieillards et la proteclion morale du grand nom de Thésée, se trouve exposé à un danger qu'il était si facile de prévoir et de prévenir. Ainsi, comme on
l'a remarqué, les Supplianles d'Eschyle, en ne suivant point
à la ville leur père Danaiis, en restant près du rivage sous
Ja garde trop peu sûre des dieux, s'étaient assez gratuitement abandonnées aux entreprises de leurs ravisseurs égyptiens*. Ensuite ce danger que le poëte fait courir h Œdipe n'est pas sérieux, et, bien que Sophocle ait, à dessein, omis de nous dire que le roi d'Athènes est resté à Golone pour y offrir un sacrifice à Neptune, le dieu de la contrée, chacun prévoit qu'il arrivera toujours à temps pour défendre son suppliant et son hôte. Ajoutons à ces
raisons cette autre plus générale, que La Harpe a judicieusement empruntée de la Poétique d'Aristote * : « Rien n'est plus froid qu'un personnage qui ne paraît dans une
pièce que pour tenter une entreprise qui ne réussit point. » Restent, et c'est beaucoup, pour intéresser à ces scènes, et les sauver, s'il est possible, du grave reproche de remplissage, l'habile développement des caractères, l'expression pathétique de la passion, et même une ingénieuse rhétorique' à laquelle les Athéniens, Sophocle le savait comme Eur;pide, n'étaient pas insensilales.
Cette rhétorique, la situation l'autorisait; Gréon en a
besoin pour colorer ses mauvais desseins, et, lorsqu'il a
échoué, pour excuser son attentat et sauver sa dignité
compromise. Le rôle de ce méchant homme, agent dévoue
d'un projet coupable, h qui tout semble bon pour y réussir, la fourbe, la violence , qui parle si haut aux faibles et sait prendre auprès de plus fort que lui un ton obséquieux sans être bas, qui se souvient à propos de son rang, conserve en flattant une sorte d'indépendance, cache sa peur sous un air de menace, ce rôle, peu agréable assurément,
est composé avec un art qui le fait supporter, une vérité qui y attache. Il relève, en même temps, par un conlraste fortement rcarqué, les grandes et nobles figures d'Œdipe et de Thésée.
Mais c'est assez l'annoncer; il est temps de l'introduire. Rien de plus adroit que les paroles par lesquelles débute ce Gréon. Qu'on ne prenne, dit-il, aucun ombrage de sa démarche ; il est vieux, et n a certes pas dessein de rien
entreprendre contre une ville telle qu'Athènes. Il vient
de la part des Thébains, qui rappellent Œdipe et Antigone, chercher des parents dont il se reproche pour sa
part l'injuste exil, dont l'infortune touchait son cœur avant d'affliger ses yeux. Son langage plein de mesure, l'appa-
rente franchise de ses regrets et de sa compassion, persuaderaient et les Goloniates et Œdipe lui-même, sans les révélations qui en ont d'avance décelé Tartifice.
Repoussé avec une méprisante ironie, avec indignation,
Créon a bientôt renoncé à une feinte inutile. Il avait prévu ce premier échec, il s'était préparé d autres armes. Déj^, par ses ordres, comme il s'en vante, ses soldats emmènent Ismène; il fait encore saisir Antigone , qui résiste vaine- .ment, et qu'on entraîne, malgré l'impuissante colère des vieillards de Golone. Gréon compte qu'Œdipe, une fois privé de ses soutiens, de ses yeux, comme dit éloquemment le grec *, le suivra sans résistance. Encore trompé dans cet espoir, et poussé à bout par les reproches et les malédictions dont on l'accable, il ne met plus de bornes à son emportement, à sa violence; bien que resté seul,
appesanti par l'âge, il se dispose à s'emparer lui-même
d'Œdipe furieux. G'est lorsque s'engage entre les deux vieillards cette lutte étrange, au milieu des cris de détresse dont le chœur l'accompagne, que paraît enfin Thésée. Le roi d'Athènes demande la cause de ce tiimulte, qui l'a troublé dans son sacrifice et l'a fait accourir d'un pas plus rapide qu'il ne lui eût convenu. Remarquons en passant ce dernier trait*, qui semble jeté au hasard, et.
\. il
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âû
1. Voyez notre t. I, p 108. — 2. Chap. xiv. - 3. Scliol., y. 928.
SOPHOCLE
OEDiPE A COLONE,
qui a son intention. Sans doute il est pris dans les mœurs des anciens, pour qui une démarche précipitée avait quelque chose deservile, de peu digne d'un homme ]ibre*,et par conséquent d'un roi. Mais le poêle n'a pas voulu seulement y marquer la dignité du rang; il s'y est, je le soupçonue, proposé encore autre chose. C'est une petite ruse, comme il y en a plus d'une dans ces œuvres si artislement compos|8es, pour nous tromper sur la longueur un peu
invraisemblable des scènes précédentes, pour nous cacher que Thésée, qui se plaint d'être venu si vile, s'est, en réalité, fait attendre bien longtemps.
Une fois arrivé et instruit de ce qui s'est passé en son absence, il donne, sans perdre un moment, les ordres nécessaires. Il commande que le peuple, en ce moment rassemblé près de l'autel de Neptune, monte à cheval et s*empresse de couper le chemin aux ravisseurs. Ici prend part à l'action et entre pour ainsi dire en scène cette agile cavalerie athénienne dont le poëte n*a pas sans dessein ramené tant de fois l'éloge. C'est seulement lorsqu'il a
pourvu à la réparation de l'outrage, que Thésée s'occupe
de son auteur; mais d'abord sans le regarder, sans lui parler; sa colère, qui fait eflbrt pour se contenir, ne s'exprime, en commençant, que par le dédain. On reconnaît, au langage plein d'énergie et de mesure que lui prête Sophocle, et le héros dont le bras a puni tant de coupables, et en même temps un roi législateur et politique, attentif à ne point passer , dans la revendicalion de ses droils violés, les limites de la stricte justice, à séparer de la cause du Thébain qui Toffense Thèbes qu'il doit présu-
1. C'est ce que marque sans cesse la comédie antique dans le rôle des esclave^ « toujours courant » comme dit Térence, currentes serves {Eunuch., prolog. 36). Chez Plaute, peinture très-plaisante! des affranchis qii exercent l'honnête métier de faux témoins refusent de se hâter comme le leur demande celui qui a réclamé leur intervention.
Ces respectables personnages craindraient de compromettre par là leur
dignité d'hommes libres!
I.iberos homines per urbem modico magis par est grada Ire : scrvoli esse duco festinrtntem currere,
(/'a'/m/.jIII, 1, V. 519.)
mer innocente, avec laquelle il ne veut pas commettre légèrement son peuple.
c Si je cédais à un trop juste courroux, cet homme ne
s'échapperait point vivant de mes mains. Qu'il soit traité, cela suffit, selon la justice nouvelle qu'il nous apporte ! Tu ne sortiras pas de cette terre, que je n'aie vu, ramenées ici, celles que tu as ravies. Certes, tu en uses bien mal avec moi, comme avec tes parents et ta patrie, toi qui, dans un État où l'on chérit la justice, où rien ne se fait que par la loi, sans souci des chefs qui
le gouvernent, viens te jeter ainsi sur ce qui te convient et t'en rends maître par la force. Pensais-tu donc que je régnais sur
une ville sans citoyens, habitée par des esclaves? me compTais-
tu pour rien? Ce n'est pas Tlièbes, ie le sais, qui t'a instruit à
si mal faire ; Thèbes n'élève pas de la sorte ses enfants, et elle serait loin de t'approuver, si elle apprenait que tu n'as pas craint de dérober ce qui est à moi et aux dieux, d'enlever de
malheureux suppliants... Ta patrie n'a point mérité l'outrage que tu lui fais toi-même. Le temps qui t'a \ieilli t'a laissé bien peu de sens. Je te l'ai dit et te le répète, fais ramener au plus vite ces enfants, si tu ne veux devenir, malgré toi, un habitant de ce pays. Et quand je te dis cela, c'est mon esprit, sache-le,
et non pas seulement ma langue qui te parle '. »
De tels reproches, bientôt renouvelés par Thésée , en
termes plus forts encore, semblent ne point admettre de réplique. Que pourra répondre Gréon? se demandaient, je
m'imagine, les Athéniens, avec une curiosité qui tenait des émotions de la place publique, et que se chargeait de satisfaire cette rhétorique, un peu imitée des plaidoyers d'Euripide, dont nous parlions tout à l'heure. Gréon, pris par la fortune au piège que lui-même a tendu ^, échappeadroitement h ce qu'une telle situation peut avoir d'embarrassant et presque de ridicule ; il affecte une résignation courageuse, de la confiance dans les retours du sort,
l'espoir de quelque revanche. Ce sont, dit-il, les imprécations d'Œdipe qui Tout poussé, malgré son âge, à un emportement qu'il n'a pas su maîtriser. Son dessein n'était pas assurément de rien attenter contre Athènes dont il
connaît la puissance, dont il respecte la sagesse. Mais
il n'avait pas dû croire qu'elle s'intéressât assez à ses V. 893-925. - 2. V. 1015.
Ai
SOPHOCLE
OEDIPE A COLONE
proches pour les retenir malgré lui, ni surtout qu'elle
daignât jamais donner asile à un parricide, à un incestueux, au père d'une race odieuse. Admirez avec quel art Taccusé se transforme en accusateur et met en cause à son
tour et les Athéniens et leur hôte. Cet art, au reste, ne lui réussit guère : l'indignité^ de tels outrages, qui retombent sur sa propre sœur et s'adressent à des malheureux que le destin seul a faits coupables, est éloquemment relevée par Œdipe dans une véhémente tirade, dont le
seul défaut était de reproduire, peut-être un peu longuement, des apologies plus d'une fois déjà entendues
dans cette pièce. Assez de discours, pouvait dire le spectateur avec Thésée*, qui emmène enfin Gréon, décidé à le garder en otage jusqu'à ce qu'on lui ait remis ou qu'il ait repris les filles d'Œdipe. Le chœur, resté seul, remplit à l'ordinaire, par un brillant iutermède, le moment où Taclion se transporte hors de la scène. Ces vieillards, que la
faiblesse de l'âge retient à Golone, s'élancent par la pensée sur la trace de leurs jeunes compatriotes poursuivant les
ravisseurs thébains. Leur imagination se plaît à les chercher dans les lieux divers oii elle place tour à tour la rencontre et le combat ; elle remplit des détails d'une topographie toute poétique, toute fabuleuse, comme dit Horace^, d'harmonieuses strophes où se complète le panégyrique
d'Athènes, souvent repris dans cette pièce, et son véritable
sujet autant que la mort d'Œdipe.
Antigène, en mes bras, c'est bien toi que je presse? — Le vainqueur de Créon vous rend à ma tendresse.
Ces vers par lesquels s'ouvre sèchement le quatrième
acte de l'imitation de Chénier, ne laissent guère soupçonner de quelle scène charmante ils tiennent la place. Où
est la joie du vieillard, joie inespérée, dont les premiers transports lui font quelque temps oublier d'en remercier
l'auteur? Les paroles d'Antigone qui le rappellent plus
d'une fois à ce devoir, celles par lesquelles il s'excuse,
par lesquelles l'excuse Thésée d'avoir fait parler sa tendresse avant sa reconnaissance, sont des traits aussi ingénieux que naturels, qui expliquent, en l'exprimant, cette beauté de sentiment, et où le poète est, comme ailleurs, sans affectation, son propre commentateur.
Il se commente encore, sans plus de profit pour Ghénier,
lorsqu'il fait dire à Thésée, non pas :
J'ai rempli mes serments. Gréon et ses soldats
Déjà loin de nos murs précipitent leurs pas.
Les Thébains n'ont trouvé qu'une fuite sanglante.
Non ce que prétendait leur audace insolente ;
mais plus simplement :
« Je ne t'avais point fait une vaine promesse, ô vieillard. Je te les ramène, sauvées du sort dont on les menaçait. Comment ai-je obtenu cet avantage? te le dire serait vanité : tu auras tout le loisir de l'apprendre de tes filles *. j
L'imitateur français n'a pas mieux compris , mieux
rendu, l'art des préparations par lesquelles Sophocle, à la
fin de cette scène, introduit dans sa tragédie, avec un nouveau personnage, un nouvel intérêt, celui du dernier, du plus redoutable assaut livré à l'immuable résolution
d'Œdipe. Ce n'est plus, comme tout à l'heure, contre la
fourberie et la violence de Gréon qu'il lui faudra lutter; mais contre les prières de son fils Polynice, ajoutons contre l'appui que prêtent à ce prince coupable, mais repentant et malheureux, la compassion de Thésée, la
tendresse d'Anligone.
G'est Thésée qui se charge de l'annoncer, mais d'abord
sans le nommer, sollicitant d'Œdipe un moment d'entretien pour un étranger, réfugié à l'autel de Neptune, qui voudrait lui parler, pour un de ses parents, comme lui
Thébain, maintenant habitant d'Argos. Lorsqu'Œdipe
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