‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 238 sur 893 · Y. 1005. - 2 0(1., I, XXII · texte numérisé non relu

Y. 1005. - 2 0(1., I, XXII

236 SOPHOCLE

a été amené adroileraent à l'idée de revoir et d'entendre

un fils qu'il déteste, Antigone intervient à son tour pour l'y contraindre, avec cette douce violence que lui permet

son dévouement, avec cette autorité que sa vertu prête à

sa jeunesse. Œdipe refasera-t-il de recevoir un homme

placé sous la protection des dieux, un suppliant du roi

d'Athèues, à qui il doit tant? enviera-t-il à des sœurs la

vue de leur frère? qu'a-t-il à craindre des paroles qu'on veut qu'il écoute? Elles ne le fléchiront pas malgré lui. 11

est père, et, quoi qu'il ait éprouvé de son fils, il ne doit

pas le traiter de même. D'autres ont eu des enfants criminels, ont conçu de vifs ressentiments, et pourtant se

sont laissé vaincre aux raisons de leurs amis. Ses disgrâces doivent lui avoir appris à se garder d'un aveugle

emporlement. Œdipe cède à sa fille, qui se plaint en finissant, comme Marie Stuart aux pieds d'Elisabeth *, d'avoir

à le prier trop longtemps ; il cède, non sans dire combien

il lui eu coûte, sans réclamer de Thésée, qui s'en offense,

la nouvelle assurance qu'il ne sera permis à personne d'attenter sur sa liberté. C'est maintenant à Polynice

d'achever, s'il le peut, ce que le zèle de ses amis a si bien commencé. Le poète, pour lui donner le temps d'arriver,

fait moraliser les vieillards de Golone, à l'occasion des épreuves sans nombre du vieil Œdipe, qui ont toute leur

sympathie, sur le malheur de vieillir et même de vivre;

mais peut-être retarde-t-il trop longtemps, même par

l'admirable développement d'une pensée célèbre de Théo-

gnis', la scène intéressante qu'il a promise. Elle s'ouvr enfin en ces mots que devait suivre une grande attente*:

« Voici, je pense, ô mon père, cet étranger qui vient ici sans

Dites une parole : achevez; je l'attends.

oh ! ne me laissez pas l'altenclre trop longtemps.

(M. Lebrun, Marie Stuart, acte III, se. iv.)

2. V. 1224 sqq. Cf. Theogn., 417. Les stoïciens, selon PhUarqiie {de

\acit.stoic.), trouvaient basse et lâche cette pensée qu'Ausone a ainsi Non nasci esse bonum, aut natum cito morte poliri

pfa traduite :

Ol^DTPE A COLONE.

suite, les yeux baignés de larmes. — Qui donc^ — Celui que nous soupçonnions, et qui est maintenant devant vous, Polynice*. •

Comme l'ingénieuse sollicitude d'Antigone prépare ce nom tardivement, timidement prononcé, par ce qui peut

le faire supporter d'Œdipe avec moins de colère ! Gomme elle sait distinguer de l'attentat de Gréon la démarche

pacifique de Polynice, qui ne se présente armé que de son malheur et de ses regrets! On retrouve ici ce commentaire indirect qui nous explique, par l'entremise seulades personnages, l'artifice de la tragédie, et aussi cet autre commentaire d'une expression pittoresque qui la traduit

en même temps à nos yeux. Nous voyons Polynice hésiter,

s'arrêter, se tourner vers ses sœurs, puis enfin fixer ses veux sur son père, dont l'aspect misérable le pénètre de

douleur et de remords; nous le voyons implorer son pardon du vieillard qui se détourne et garde le silence, un

silence auquel Polynice préférerait des emportements, et qu'Antigone l'encourage à vaincre par l'obstination de se^ prières. « Parle, infortuné, lui dit-elle avec ce tour sentencieux par lequel le goût des Grecs permettait au poète, plus qu'il ne nous semble permis, d'intervenir, en philosophe et en critique, dans le langage de ses acteurs ; explique ce qui t'amène. Tout discours, qu'il plaise, qu'il offense, qu'il attendrisse, arrache à la fin des paroles à la

bouche la plus muette^. »

Polynice approuve ce conseil et le suit. Ici trouve sa

place, autant qu'au commencement de la scène, l'observalion du scoliaste' sur Tart qu'il met à se concilier d'abord, avant de s'adresser à Œdipe, la bienveillance de ses auditeurs. G'est un art tout naturel que lui suggère seule, comme il convient au théâtre, la situation, cette grande maîtresse d'éloquence. Il cherche, dans sa détresse,

dans son abandon, à se faire comme des alliés, à s'approcher par degrés de l'âme irritée et intraitable qu'il lui faut Licher. G'est alors, qu'entrant en matière, il s'enhardit

tou

«(fi

\. Y. 1248-1252 - 2. V.l272-l'i82. — 3. Schol., V. 1253,

SOPHOCLE

OEDIPE A COLONE

à parler de ses droits violés par Etéocle, de l'appui que leur prêle Adraste, de ces sept chefs ligués pour les revendiquer, et auxquels la présence d'Œdipe peut seule assurer la victoire. Qu'Œdipe, enfin apaisé, s'unisse à une

cause qui est la sienne ; car ils ont maintenant même

fortune, Icus deux exilés, errants, dépendants de Tétranger,

tandis que se rit d'eux, dans leur palais, ô rage ! un in-

solent usurpateur. Ces raisons, fort spécieuses, se développent, avec une chaleur persuasive, dans un discours

qui achève de nous gagner à Polynice, raalgré ce qu y mêlent d'éclats involontaires les sentiments qui vivent encore au cœur du frère d'Étéocle, ceux de son ambition déçue, de sa vengeance non satisfaite, de sa haine dénaturée.

Œdipe n'en est point ébranlé comme nous; il n'y répondrait même point, si le chœur ne l'en pressait au nom

de Thésée. C'est à cette intercession que Polynice devra

d*entendre sa voix. Mais, ajoute-t-il, avec une ironie par laquelle s'annonce, comme en grondant, la tempête de

sa colère, il n'emportera point des paroles propres à le réjouir. Remarquez que si tout à l'heure Polynice ne s'adressait d'abord qu'indirectement à son père, c'est indirectement aussi, que, dans le premier moment, Œdipe

répond à son fils. Il semble qu'il fasse effort pour se contenir jusqu'à ce que son âme lui échappe, et qu'avec un

tour intraduisible, qu'a remarqué le scoliaste*, une apostrophe inattendue lui fasse changer d'interlocuteur. Il

rejette, avec indignation et mépris, cette compassion tardive que, par un retour sur sa propre infortune, Polynice maintenant accorde h des maux dont il est l'auteur. N'estce pas Polynice qui, tenant le sceptre dont il se plaint qu'on l'ait frustré, a condamné son père à toutes les misères de l'exil, à une mort inévitable, dont «eults l'ont

préservé ses filles? Ses filles, que sans doute en ce moment il pressait dans ses bras, il exalte avec enthousiasme

le dévouement viril qui les a associées à ses peines; il se

l. Schol., V. 1353,

plaît à en fatiguer l'oreille, à en accabler la conscience de ce fils parricide dont il se sépare avec horreur. Polynice, dans sa prière, avait fait asseoir le pardon sur le trône de

Jupiter*: Œdipe, à son tour, y place la justice^ de qui il

attend avec confiance l'accomplissement des imprécations

par lesquelles il a autrefois dévoué ses fils à un mutuel

fratricide. Ces imprécations terribles, il en fait, par une

personnification hardie, comme des dieux vengeurs, qu'il invoque, qu'il appelle à son aide, qu'il envoie au siège de Thèbes pour y consommer enfin l'œuvre de sa vengeapce. Voilà ce que Polynice est condamné à entendre, et làdessus il le chasse, lui disant ironiquement, comme il a commencé, d'aller annoncer aux Thébains et à ses fidèles

alliés, quel héritage Œdipe partage entre ses fils.

Je ne traduis point, de peur de les affaiblir, ces éloquents discours; j'aime mieux, à mon tour, rapporter

quelque chose de l'admirable imitation où l'auteur d'Œdipe

chez Admète s'en est si heureusement inspiré.

Moi, leur roi! moi te suivre! ingrat, l'as-tu pu croire? Eh I dis-moi, que m'importe et Thèbe et ta victoire? Penses-tu, malheureux, si je voulais régner, Que ce fût à ta main de m'oser couronner? Va tenter loin de moi tes combats ou tes sièges ; Transporte où tu voudras tes drapeaux sacrilèges;

Je plaindrai les Thébains s'il faut que pour leur roi Le ciel n'ait à choisir qu'entre Étéocle et toi.

Mais un prince, dis-tu, t'admet dans sa famille:

Quel est l'infortuné qui t'a donné sa fille?

Certes, tes allies ont raison de frémir,

Si c'est sur ta vertu qu'ils doivent s'affermir !

Le trône t'est ravi par un frère infidèle :

Eli ! ne régnais-tu pas, quand ta voix criminelle De mon pays natal m'exila sans retour? Tu m'as chassé, barbare; il te chasse à ton tour. Et dans quel temps encor tes ordres tyranniqucs M'ont-ils banni du sein de mes dieux domestiques ?

Quand mon âme, lassée après tant de malheurs.

Soulevant par degrés le poids de ses douleurs,

l. V. 1266. Cf. Pind., Ohjmp., VIII, 28. — 2. V. 1380 sq.

SOPHOCLE

te

Pour vous seuls d'exister reprenait quelque envie, Et du sein des tombeaux remontait à la vie! C'est dans ce temps, ingrat, de ton rang- enivré, Que tu m'as vu partir d'un œil dénaturé. Ton devoir, ma vertu, mes sanglots, ma misère,

Rien n'a pu t'attendrir sur ton malheureux père:

Et si ma digne fille, en consolant mes jours, A mes pas chancelants n'eût prêté ses secours. Si ses soins prévoyants, sa pieuse tendresse.

Sur mes tristes destins n'eussent veillé sans cesse, Sans guide, sans appui, mourant, inanimé, Sur quelque bord désert la faim m'eût consumé. Va, tu n'es point mon fils: seule elle est ma famille. Antigone, est-ce toi? Viens, mon sang, viens ma fille- Soutiens mon faible corps dans tes bras généreux: Ton front n'a point rougi de mon sort malheureux; Toi seule as de ce sort corrigé l'injustice;

Voilà mon cher soutien, voilà ma bienfaitrice. Puisqu'il ne peut te voir, que ton père attendri

Baigne au moins de ses pleurs la main qui l'a nourri.

Toi, va-t'en, scélérat, ou plutôt reste encore Pour emporter les vœux d'un vieillard qui l'abhorre. Je rends grâce à ces mains, qui, dans mon désespoir, M'ont d'avance affranchi de l'horreur de te voir. Vers Thèbes, sur tes pas, ton camp se précipite; J'attache à tes drapeaux l'épouvante et la fuite. Puissent tous ces sept chefs qui t'on juré leur foi, Par un nouveau serment s'armer tous contre toi! Que la nature entière à tes regards perfides

S'éclaire en palissant du feu des Euménides !

Que ce sceptre sanglant que ta main croit saisir, Au moment de l'atteindre, échappe à ton désir! Ton Étéocle et toi, privés de funérailles, Puissiez-vous tous les deux vous ouvrir les entrailles I

De tous les champs thébains puisses-tu n'acquérir Que l'espace en tombant que ton corps doit couvrir, Et pour comble d'horreur, couché sur la poussière, Mourir, mais en sujet, et bravé par ton frère! Adieu ! tu peux partir. Raconte à tes amis Et l'accueil et les vœux que je garde à mes fils*.

Ducis, qui s'inspirait surtout des affections doinesliq.;^^.

I, OEdii'.e chez Admùte, acte V, se il.

OEDIPE A COLONE

tk\

a reproduit plus lard*, dans le plus original et peutêtre le meilleur de ses ouvrages, sa tragédie d*Abufar, quelque chose de la scène naïve et pathétique qui avait

déjà élevé si haut son talent, quelque chose des douleurs d'Œdipe, des remords de Polynice, de la tendresse

compatissante d'Aniigone. C'est encore comme sous la

dictée de Sophocle qu'il a écrit ces vers touchants que

prononce le père affligé de Pharan, l'heureux père d'Odéide et de Saléma:

Mes fiUes, c'est à vous, à vous que j'ai recours. Pour jeter quelques fleurs sur la fin de mes jours. Oui, je rends grâce au ciel qui m'a donné des filles. Tous ces ingrats bientôt ont quitté leurs familles; Vous, pour notre bonheur vous restez près de nous.

Le ciel vous fît exprès pour consoler les pères**. On a remarqué, nous y reviendrons ailleurs avec plus

de détails, que les idées du christianisme ont quelquefois a:uené Racine à modifier les sentiments des personnages-

qu'il empruntait à la tragédie grecque. La même chose se voit chez Ducis. Fervent disciple d'une religion qui commande le pardon des ofi'enses et dont le divin instituteur s'est représenté lui-même sous la figure du plus miséricordieux des pères, il n'a pu conserver à l'Œdipe de So-

phocle celte inflexibilité qu'il part;:ge non-seulement avec

les héros, mais avec les dieux de la Fable, avec sou dieu

suprême, le Destin. Il l'a montré cédant à l'éloquenco

des remords de Polynice; il lui a rendu, avec l'amour de son fils, sa tendresse paternelle; ainsi ont fait, d'après

lui, Guillard et Chénier; mais leurs pâles contre-épreuves n'o''rent rien qui approche de ces beaux ti-aits.

Que le jour un moment rentre encor dans mes yeux, Pour embrasser mon fils à la clarté des cieux !

1. En 1795. OEdipe chez Admèle, je l'ai déjà dit, est de 1/78, et h refonte, li réduction en trois actes de celte pièce, sous le t\t-c d'OEdtne à Colone, de 1797. -- 2, Acle I, se. m. Cf. Soph., JSd. CoL,

s:riic:LE. - lu

SOPHOCLK.

— Quoi, vous m'aimez encor! Quoi ! déjà votre hame....

— Grois-tu qu'à pardonner un père ait tant de peine '?

Il y a cependant quelque chose a reprendre dans ce

changement-, c'est que ce qui suit ne s'y rapporte plus.

En vain Œdipe a retiré sa malédiction, les dieux pcr-

sistcnt à la retenir. Ils font répondre à Polynicc par je ne

sais quel grand prêtre du temple des Euménides:

Ton père est apaisé ; les dieux ne le sont pas'.

C'est là une religion de fantaisie aux lois arbitraires de laquelle la raison du spectateur ne saurait se soumettre. Juge-t il en chrétien? 11 doit lui sembler qu'au contraire le ^pardon de la Divinité manque moins au coupable repentant que celui des hommes. Entre-t-il dans les idées

des anciens? S'il dit avec Platon*, citant précisément les

exemples de la tragédie, ceux de Phénix et d'Hippolyte,

maudits par Amyntor et par Thésée, celui des fils d Œ-

dipe, précisément, frappés d'une pareille malédiction, que le ciel écoute toujours les vœux des pères offensés contre leurs enfants, il ajoutera involontairement que sa justice ratifie sans doute la grâce comme la sentence. La pièce de Ducis nous cause véritablement une surprise désagréable quand elle nous montre Polynice, que la clémence d'Œdipe a réconcilié avec la vertu, durement rejeté, par un caprice des dieux, dans les horreurs du fratricide.

Sophocle n'a point de ces incohérences, de ces contradictions. Son Polynice rentre plus naturellement dans la voie que lui ont ouverte et où le poussent de nouveau, avec l'imprécation paternelle, ses propres fureurs, un moment suspendues, mais non calmées. Sophccle a peint merveilleusement, d'après Eschyle*, le concours que prêle

1 Acte V S2. u.

2 II est loue sans restriction par M. Andrieux, dans un intéressant

article sur la réimpression du livre de Brumuy, par M. Raoul-Uocheue, en 1820-1825, Revue encyclopédique, t. XXil, p. 95. 3. Acte V, se. IV. — 4. Pe Leg., XI.

5. Se[.'t. adv. liwh., 640 sq ; 670 si. Voyez t. I, p. 38, 194.

OEDIPE A COLONË. 243

V J^'^Tf iï^''^''^^''' ^' '°° ^^s^"^- I^ sait ce qui latlend à Thèbes, et il y court, ne pouvant supporler

1 Idée de céder a son frère, et de congédier honteusement «es allies. En vain Antigone, dont raffliction, jusque-là

contenue, éclate enfin en liberté dans ce dernier moment

le conjure, avec les plus tendres expressions (elle ne rappelle pas seulement mon frère, mais mon enfant)» de

ne point se perdre ainsi volontairement ; il résiste à ses instances et aux muettes caresses dismène, il s'échappe

de leurs bras, non sans avoir obtenu d'elles la promesse de rendre un jour, si elles le peuvent, à ses restes, car elles ne le reverront pas vivant, les honneurs du tombeau • sans les avoir remerciées d'avance de leur pieux dévoue^ meDt. Il sort en les bénissant, lui, chargé des malédictions d un père. Il y a dans ce personnage, un des plus dramatiques de la scène grecque, un mélange de malheur

et de crime, d'emportement et de tendresse qui trouble

smguhèrement le cœur. On ne sait si on doit le con-

damner avec Œdipe, le plaindre avec Thésée, Taimer ave'^ Antigone.

Le chœur, peinture remarquable, bien que discrètement mdiquée, n'accorde à Polynice que l'intérêt de la loule indifférente ; il tarde à son égoïsrne d'être délivré d'une scène pénible. Ses prélérences d'ailleurs, en raison

de son âge, sont plutôt pour le vieillard que pour le jeune

homme. Tandis qu'il s'entretient de l'effet fatal de ces

imprécations d'un père, accueillies par les dieux et sur

lesquelles se fixe sans cesse le regard du temps qui les doit accomplirS tout à coup le tonnerre gronde: dans ses éclats redoublés, chaque fois suivis de cris de terreur Œdipe, seul paisible au milieu du trouble général, reconnaît l'annonce attendue de sa mort, et demande, à plusieurs reprises, qu'on aille en toute hâte chercher Thésée. Ces préludes du dénoûment, qui se prolongent iu^-

qua 1 arrivée du roi d'Athènes, donnent lieu à une scène

melee de spectacle, de chants lyriques, de dialogue, que 1. Y. 1419. - 2. V. 1462.

SOPHOCLE

OEDIPE A COLONE

Delille a traduite, pour l'ouvrage de Barthélémy*, dans des vers d'une élégance un peu vague. Suivent les rccommandalioDS dŒdipe à Thésée: seul il doit le voir mourir, seul il doit connaître, pour transmettre à ses successeurs un secret qui importe tant au salut d'Athènes, la place où Œdipe va trouver un tombeau.

« Mais il est temps de s'y rendre; les dieux m'appellent, marchons sans crainte. 0 mes enfants, suivez-moi ; je vais vous gmder comme vous avez longtemps guidé votre pore.... G est par ici par ici. Voici la route que m'indiquent le conducteur et la déesse des ombres. 0 lumière que je ne vois plus, tes rayons me touchent pour la dernière fois; déjà je me traîne vers le lieu où le reste de ma vie doit s'aller cacher dans les enfers. 0 cher hôte et vous tous soumis à ses lois, habitants de cette leire,

soyez heureux et, dans votre prospérité à jamais durable, n oubliez point celui qui va mourir*. »

Cette merveilleuse sortie n est séparée du rcclt de l'événement, merveilleux comme elle, qu'elle annonce, que

par quelques strophes où le chœur demande aux dieux infernaux, pour le malheureux Œdipe, la faveur d'un passage facile dans leur empire. Un messager vient dire comment ces vœux se sont accomplis, plus vite peut-être qu'il n'est rigoureusement possible, mais non pas que le spectateur ne le demande et ne s'y attend. L'homme que

fait parler Sophocle, c'est, comme toujours dans ces tragédies, un homme du commun, quelque suivant de Thésée, que la familiarité de son langage n'empêche pas de se proportionner, selon l'occasion, à la dignité des choses qu'il raconte, et qui, par la précision des détails où se complaît sa véracité, donne un air croyable même à ce qui passe la croyance. Le naturel avec l'élévation, la vraisemblance dans le merveilleux, voilà les mérites caractéristiques de ce récit, où Longin» trouvait que Sophocle s'était montré si grand peintre. On y voit d'abord comment Œdipe s'est arrêté de lui-mêne an lieu marqué par le destin, et que décrit le pcëie avec des

l. Anach., lxx. — 2. V. 1539-1554. — 3. Subi., xiu.

circonstances topographiques, longues pour nous peutêtre, mais desquelles les Athéniens n'auraient certainement rien retranché. Plusieurs préparent à ce qui va se passer, en donnant l'idée d'une communication secrète avec les sombres demeures. Telle est la mention de ce

eouffre aux fondenaents d'airain*, comme ceux du Tartare

chez Homère et chez Hésiode*, et, non loin de là, de ce

monument, vu depuis par Pausanias'', qui consacrait

l'alliance jurée entre Thésée et Pirilhoûs, sans doute au temps de leur descente aux enfers. Le récit nous apprend ensuite comment, en changeant de vêtements et par de pieuses ablutions, Œdipe a fait les apprêts de cette mort mystérieuse à laquelle président les dieux. Alors s'ouvrent des scènes que la poésie de Sophocle nous rend présentes, scènes admirables véritablement, pleines de pathétique, de majesté, de religieuse horreur.

<r .... Un tonnerre souterrain se fit entendre, et, à ce bruit qui les glaçait d'effroi, les deux jeunes filles tombèrent aux genoux de leur père, ne cessant de pleurer, de gémir, Refrapper leur poitrine. Et lui, cependant, les avait entourées de ses bras, et leur disait: « Mes enfants! C'en est fait. Dès au- « jourd'hui vous n'avez plus de père ; il ne vous reste plus rien « de lui. Vous voilà quittes du soin de pourvoir àma nourriture, a soin pénible, je le sais bien, mes enfants; mais quelque chose « en allégeait l'ennui, c'est que personne jamais ne vous aima

« autant que celui qui va vous quitter, et sans qui vous achcve-

« rez heureusement, je l'espère, le reste de votre vie. » Longtemps ils se tinrent embrassés, pleurant, sanglotant ensemble ;

à la fin leur douleur se fatigua, leurs plaintes cessèrent, ce ne

fut plus qu'un grand silence. Tout à coup éclate jene sais quelle

voix dont le son terrible nous fait à tous dresser les cheveux. Cette voix divine appelait OEdipe sans relâche. « OEdipe! OEc dipe! criait-elle, pourquoi ces délais? tu te fais bien atten- « dre*. » Ainsi pressé par le dieu, OEdipe prie notre roi Thésée de s'approcher, et puis lui dit: a Cher prince, donne-moi ta a main en signe de l'inviolable foi que tu garderas à mes filles; « les vôtres aussi, mes enfants! Engage-toi, prince, à ne les

1. V. ir.90 siq. Cf. 57, schol. —2. lUad., VIII, 15; Thcog., 811. —

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