‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 239 sur 893 · AU. , XX.X · texte numérisé non relu

AU. , XX.X

4. Dans un passage de Diogène Laërce (VII, 28. Cf. Lucian., Lon-

g.rv., xix; Suid., V. Aue-c) , il est dit de Zenon, fidèle jusqu'au dernier moment à l'habitude stoïcienne, dont nous avons pat lé (t. I, p. KiO),

SOPHOCLE

OEDIPE A COLONE

« jamais abandonner volontairement, à faire toujours pour elles, « dans ta bienveillance, ce que tu leur jugeras utile. * Il le jura, mais sans faiblesse, en hôte généreux. OEoipe alors, pressant de nouveau ses filles entre ses bras tremblants: « 0 mes t filles, leur dit-il, c'est maintenant que, cédant à la nécessité, « il vous faut avec courage vous éloigner de ce lieu, sans de-

« mander à voir, à entendre ce qui vous est interdit. Allez

« donc, et au plus vite. Le roi seul, Thésée, doit être témoin « de ce qui va se passer. » Nous avons tous compris ces paroles,

et, fondant en larmes, gémissant comme les jeunes filles, nous

nous sommes retirés avec elles. A quelques pas de là, et au bout

de quelques moments, nous nous sommes retournés et n'avons plus vu OEdipe, mais seulement Thésée, la main devant sesyeux, comme pour s'épargner la vue d'un spectacle effrayant ; nous l'avons vu bientôt après c[ui, se prosternant, adorait et la terre et roiympe séjour des dieux. Comment a fini OEdipe ? nul mortel ne le peut dire que Thésée. Les traits enflammés delà foudre ne Font point frappé, les flots d'une tempête ne l'ont point englouti. Quelque dieu secourable est venu l'emmener, sans

doute ; ou bien la terre s'est d'elle-même entr'ouverte pour le

faire descendre doucement au séjour des morts'. >

Combien le mystère de ce dénoûment n'est-il pas plus

puissant sur rimagination, que la vulgaire apothéose de

FŒdipe de Ghénier, que le non moins vulgaire coup de fondre qui couronne les maximes déclamatoires de l'Œdipe de Ducis ! Combien, si on peut, à propos de fables, s'exprimer ainsi, n'est-il pas plus raisonnable, plus conforme h Tobscurité que doit garder l'étrange histoire d'Œdipe, et qui sied en général aux traditions dont s'entretient la

croyance populaire !

C'est ici le lieu de remarquer que la tradition suivie par

Sophocle n'était point d'accord avec une autre qui faisait

mourir Œdipe à Thèbes*, et n'attribuait qu'à sa cendre

ce qui est dit dans la tragédie de son exil, de ses courses errantes, de son dernier asile à Athènes'. Les deux

de citer des vers de tragédie, que, blessé et près de mourir , il frappa de sa main la terre en s'écriant, comme dans la Niobe : « Je vienspourquoi m'apfielles-tu? * Ce passage a fait penser à God. Hermaniî {de jEsihijl. Niob.; Opusc, t. JII, p. 55), qu'avant VOEdipe de Sophocle, la iVîo&e d'Eschyle avait reçu de sa fin prochaiûe le mystérieux le merveilleux avertissement dont il est ici queslion. '

1. V. 1607-1662. — 2. Hom., Iliad, XXII, 678 sqq. — 3. Voyez Vém. de l'Acad. des Inscript., t. VI, p. 395 sqq., les détails recueillis

par Sallier.

traditions avaient chacune leurs monuments : si Ton

voyait à Golone l'autel d'Œdipe, dans la ville même, près de l'Aréopage , le temple des Euménides renfermait le tombeau où avaient été placés, pensait-on, ses os apportés de Thèbes*. Le choix du poëte était libre, et Ton

conçoit que, comme Euripide, qui, à la fin de ses Phèni'

ciennes*, semble annoncer VŒdipe à Colorie, il se soit

décidé pour ce qui pouvait le plus flatter les Athéniens.

Leurs poëtes dramatiques ne manquaient guère de transporter sur le sol de TAttique le dénoiament des aventures qu'ils empruntaient à la Fable. C'était là que les enfants d'Hercule trouvaient des défenseurs, que les sept chefs obtenaient la sépulture, qu'Oreste se faisait absoudre'; il était naturel qu'Œdipe y vînt mourir.

Les tragédies des Grecs ne finissent pas, nous Favons

d^jà dit et le dirons sans doute encore, aussi brusquement que les nôtres. Celle-ci se continue un peu au delà

de son terme par l'expression lyrique du désespoir des

filles d'Œdipe, dans une scène fort étendue, tout à fait

semblable, pour le dessin, à celle qui termine les Sept Chefs d'Eschyle, et qui en est visiblement imitée. Elle offre une image naïve et touchante des mouvements tumultueux, de l'égarement, des contradictions de la douleur. En vain Antigone et Ismène se répètent que Theureuse mort de leur père ne veut point de larmes, elles ne

se lassent point de la pleurer; elles demandent à voir ce

qu'elles savent bien ne pouvoir leur être montré, son

tombeau; elles se disent désormais sans soutien, privées

de ce vieillard que seules elles soutenaient ; cette vie

d'épreuves cruelles, qu'elles menaient à ses côtés, s'embellit maintenant dans leur souvenir de mille charmes.

« Il est donc vrai, disent-elles, que les maux eux-mêmes

peuvent se faire regretter*? » Enfin, quand à la voix consolante de Thésée le calme est rentré dans leur âme,

ï. Pausan. , Att., xxviii, xxx. — 2. V. 1705 sqq,

3. Voyez les Exinicnides d'Eschyle, les Suppliantes et les Ilcracli les

d'Euripide. — 4. V. 1697.

SOPHOCLE. OZDIPE A COLONE.

elles obtiennent de lui d'être conduites à Thèhcs, où elle?

oDt auprès de leurs frères, prêts à s'"iramoler, de nouveaux devoirs à remplir, où s'ouvre pour elles une nouvelle carrière de dévouement. C'est ainsi que Sophocle rattache, en finissant, ce chef-d'œuvre de son extrême vieillesse k celui où, dans la force de l'âge et du génie, il avait célébré avec tant d'éclat l'héroïque mort d'Anligone.

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