Metam., Il, 14. - 2. Voyez 1. 1, p. 133f
et de justice qui sont, il est vrai, dans tous les esprits, et
qu'ils pouvaient avec vraisemblance faire sortir de sa
bouche comme le cri de la conscience humaine, ils avaien
soin de ramener à la réalité un rôle toujours un peu fictif
par quelqu'un des traits vulgaires qui appartiennent à la
multitude. Son langage était pur et noble; sa conduite timide, circonspecte, intéressée, empreinte de cette faiblesse, de cet égoïsme qui sont, hélas ! les vices du plus grand nombre, et auxquels échappent seules quelques âmes d'élite, toujours en minorité dans le monde comme
dans la tragédie. Nous verrons se développer, avec la
tyrannie de Créon, la servilité des vieillards thébains,
amis secrets de la vertu, mais courtisans déclarés de la
puissance, qui laissent faire le mal en le détestant, admirent fort leur prudence, qui n'est que lâcheté, et appellent le courage et le dévouement une orgueilleuse
Iblie.
A peine la défense de Gréon est-elle promulguée, qu'elle est enfreinte. L'action se presse avec une rapidité à laquelle nous a préparés la première scène. Un des gardes
placés près du corps de Polynice pour empêcher qu'on ne
s'en approchât et qu'on ne lui rendît les honneurs de la
sépulture, vient annoncer à Créon qu'ils l'ont trouvé au
lever du jour couvert de poussière, et inhumé selon les
rites religieux, sans qu'ils puissent savoir comment cela est arrivé. Le chœur insinue timidement que cet événement pourrait bien être l'ouvrage des dieux. Mais Gréon s'irrite contre leur crédulité, et menace ceux qui l'ont si mal servi de les punir du dernier supplice s'ils ne découvrent et ne livrent le coupable. Le rôle du garde touche
au comique par l'expression naïve de sa peur. Ce n'est
pas celle des vieillards thébains, qui se cache sous la dignité du maintien et des discours ; celle-ci s'avoue avec
une entière franchise. La répugnance de ce pauvre homme
à rempUr auprès de Gréon une commission qu'il n'a pas choisie, at dont le sort l'a chargé, à son grand regret, ses lenteurs, ses détours pour reculer le plus qu'il peut la nouvelle qu'il apporte, tout cela est rendu sans déguise-
wi
. * Vif
lie
SOPHOCLE
ANTIGONE
ment, avec une vérité familière dont on trouverait peu d'exemples aussi frappants, même dans le théâtre grec*.
Un morceau lyrique succède, d'une belle poésie sans doute , mais d'un caractère et d'une intention
assez vagues. C'est un défaut qui ne se rencontre pas
dans les compositions d'Eschyle, où le chœur est toujours vivement intéressé à l'action, mais qui, amené
par la décadence progressive de ce personnage, devait se montrer déjà dans les ouvrages de Sophocle,
pour devenir ensuite très-fréquent dans ceux d'Euripide.
Cet homme, dont le poëte nous a peint les terreurs, et
qui, sortant contre son attente du palais de Créon, promettait bien, dans sa joie, qu'on ne l'y reverrait plus, y
reparaît cependant, amenant le coupable réclamé par la
colère du tyran, et en qui ce prince et les vieillards reconnaissent, avec surprise, Antigone. Le corps de Polynice avait été de nouveau exposé sans honneurs, les gardes veillaient sur les hauteurs voisines, lorsqu'après
un ouragan qui leur déroba la vue de la plaine, ils découvrirent Antigone qui embrassait avec des cris perçants la dépouille insultée de son frère, qui la couvrait une seconde fois de poussière et l'arrosait de libations. Ils Pont saisie, et l'envoient à Gréon. Celui qui l'amène gémit d'un
si triste ministère, mais, dit-il, avec une naïveté d'égoïsme
qui ne se dC'^ent pas, le soin de sa conservation l'emporte, et, quei.^ue douloureux qu'il soit d'exposer au danger ceux que l'où aime, il n'en est pas moins doux de s'y soustraire *.
1. Il ne faut rien outrer. Une des plus récentes traductions de l'in-
tigone, par la mention de laqueUe finira ce chapitre, a prêté à Créon lui-même une familiarité plus que grecque, metlant dans sa bouchai
cette expression de l'impatience que lui causent les longs propos du garde : Bavard ! Dans le vei*s 320, qui est ainsi traduit, la nature abstraite du substantif employé par Sophocle et le tour élégant de la phrase où il s'encadre, corrigent ce qui, sans cela, excéderait les bornes du familier permis à la tragédie.