‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 251 sur 893 · Ànach. XI · texte numérisé non relu

Ànach. XI

ANTIGONE

elle est descendue ; lorsque le tyran vient hâter ses satellites trop lents, la présence de son oppresseur la rappelle à ellemême. Alors*, elle expose de nouveau devant les Thébains

la justice de sa cause et l'iniquité de sa sentence; elle s'approuve elle-même hautement, quoique condamnée par les

hommes, et délaissée par les dieux.

L'idée de cet abandon est exprimée par un trait bien

pathétique. Je ne connais rien de plus touchant que le regard découragé qu'elle élève vers le ciel, y cherchant

vainement un appui, et se voyant seule sur la terre, sans alliés et sans défenseurs^. Le poëte ne lui prête pomt de vaines déclamations, mais seulement ce doute pénible,

naturel à la vertu malheureuse, qu'opprime la rigueur du sort.

c Quelle loi divine ai-je donc enfreinte? Mais pourquoi, malheureuse! tourner vainement mes regards vers les dieux? Poui-

1. Dans cette partie de la scène se trouve un passage (v. 891 sg.) dont on a généralement emprunté la traduction à ces vers de Hacine :

De ce sang déplorable Je péris la dernière et la plus misérable.

{Phèdre, acte I, se. 3.)

2. V. 918 sqq. Dans le Philoctète, terminé si religieusement par Tintervertion d'un demi-dieu, lexcès de la douleur égare la religion du

héros d-- Sophocle jusqu'à lui arracher ce blasphème (v. 451 sq. Voyez plus haut, p. 109) :

« VoUà ce que font les dieux : et nous les louerions encore ! » Je m'imagine qu'un semblable égarement inspirait au Tclanon d'En-

n us ces maximes, où il ne faut voir que Texpiession inlirecte de son dôsespoir, mais auxquelles les applaudissements indiscrets du peuple romain (Cic. D<' divin., II, hb), trompé par leur forme absolue, prêtaient un sens épie rien, bien peu d'accord avec l'esprit de la tragédie grecque :

Ego deum genus esse semper dixi et dicam cœlitum; Sed eos non cura-e opinor quid agat hominum genus. Nara si curent, beiie bonis sit, maie malis. qucd nunc abest.

(Cic. de Divin. II, 50; de Nat. Deor., III, 32.)

« Qu'il y ait des dieux, habitants du ciel, c'est ce que j'ai toujours dit, ce que je dirai toujours. Mais je ne pense pas qu'ils se soucient

du sort de la race humaine. S'ils en avaient souci, le bonheur serait

pour les bons, le malheur pour les méchants; et il n'en va pas de la sorte. » •, T» j r • »

Un poêle, contemporain d'Ennius, l'auteur du lindens^ en faisant

SOPHOCLE

ni-

quoi y chercher un allié, un appui, lorsque, pour ma piété ie n obtiens que le sort réservé à l'impie * ? » ^ ' ^

Enfin, après quelques paroles, où reparaissent encore les

mouvements de la faiblesse humaine, elle retrouve toute

sa herte ; elle prend à témoin le peuple de Thèbes de Tin

juste traitement qu'on fait subir à la dernière princesse du

sang de ses rois ; elle marche en reine au supplice où l'entraînent les bourreaux de Gréon.

C'est le triomphe du génie grec que la peinture de Tâme luttant contre la douleur et la surmontant. Ses héros tra giques sont toujours des hommes; leurs victoires leur coûtent des larmes, et c'est pour cela qu'ils nous en font répandre; nous les en aimons davantage et ne les en admirons pas moins. S'il est un genre auquel convienne le

nom moderne du genre admiratif, il ne consiste pas dans

la froide expression d'une stoïque insensibilité, mais dans ce

mélange de courage et de faiblesse qu'offrait à l'imitation

proclamer, au début même, la providence de Jupiter par un de ses célestes agents avait sagement pourvu à ce qu'on ne pût abuser de

nnSrt^ré/^atstrfr^'^'^^' ^"^^"'^ ^'°^^" '^ '^ Justice ^aîv^eT de

Hanccine ego partem capio ob pietatem prœcipuara ? Nam hoc mihi haud labori est laborem hune potiri

Si erga parentem aut deos me impiavi •

Sed id si parate curavi ut caverera '

Tune hoc mihi indecore, inique immodeste

Dans, di! Nam qui habebunt sibi igiturimpii POSttiac, SI ad hune modum'st innoxiis honor

Apud vos? Nam me si sciam fecisse

Aut parentes sceleste, minus me misererer.

SeO^erile scelus me sollicitât; ejus me impietas maie

(Plaut. /îui., V. loesqq.j • .... Est-ce donc là le prix que je recois cour nn*» v^rfn cî r. - « Car II ne me semblerait pas pénible d endurer cette peine s fe m^' 't'fil rendue coupable envers les dieux ou envers mes parent. K s . m en préservai toujours avec une attention extrême c'est une in i

^Zt' '-''^T.' 'T'''''^ '^''^ "^ '^'^^ d'iniquitéfô dieux de mt câbler ainsi ! Quel sera en effet le sondes méchants JésomaVs pufsij

vous ne témoignez pas d'autre intérêt à rinnocence^ °, Te savn , rï. n mes parents ou moi nous nous fussions rendus crimïiels lèlfem' plaindrais pas. Mais c'est le crime de mon naîtrTqu m^ no r.mt fvVnï^^' ^^"^ ^^"^^ «^^^ -^alheurs...°f\ÏU"rN'.Cu"e ')

ANTIGONE

des Grecs la nature qui n'a pu changer avec la pratique du théâtre.

Quand la Juliette de Shakespeare*, après avoir accepté

avec transport le moyen désespéré qui doit par un6 mort

apparente la conserver à l'époux de son choix, s'arrête

cependant, au moment de l'exécution, assaillie de terreurs,

que bientôt dissipe le nom de Roméo, cette hésitation si

naturelle n'ajoule-t-elle pas, loin d*y rien retirer, à Teffet de l'acte hardi tenté par son amour?

Jeanne d'Arc cesse- t-elle de nous paraître h4roïque lorsque les terreurs de la mort et le regret de la vie la troublent à ses derniers moments? Sa carrière de héros est finie, elle n'est plus qu'une femme, comme l'Antigone

grecque. Ainsi l'a peinte l'histoire, et après elle la poésie,

dans des vers, qu'on me permettra de citer, en expiation

de mes froides remarques, comme un commentaire vivant

de la scène de Sophocle.

Du Christ, avec ardeur, Jeanne baisait l'image; __

Ses longs cheveux épars flottaient au gré des vents : Au pied de réciiafaud, sans changer de visage.

Elle s'avançait à pas lents.

Tranquille elle y monta; quand, debout sur le faîte, Elle vit ce bûcher, qui Fallait dévorer, Les bourreaux en suspens, la flamme déjà prête, Sentant son cœur faillir, elle baissa la tête.

Et se prit à pleurer*.

Je me suis longtemps arrêté à suivre dans son développement ce caractère d'Antigone qui domine toute la composition. Je ne ferai que parcourir les scènes qui la terminent, scènes fort belles encore cependant, et dont plusieurs ont été mal à propos considérées comme des additions faites après coup à l'ouvrage, soit par l'auteur lui-même', soit par quelque continuateur. Ce qui suit la

1. Bornéo et Juliefte, acte IV, se. i et m. — 2. Casimir Delavigne, Messéniennes.

3. Voyez plus haut, p. 252. Cf. God. Hermann, OpUiC, t. l, p. 143 i

bœckh, Grac. trag.prmcip.^ c. xi, p. I3î).

Si^riî^ci.E.

mort d'Antigone, plus encore que ce qui succède à la mort d'Ajax dans la tragédie de ce nom, est un complément nécessaire qui, je n'en doute pas, a dû appartenir au plan

primitif de Sophocle.

Le devin Tirésias vient trouver Créon, et lui annoncer

l'indignation des dieux, que lui ont révélée de sinistres

présages. Ses menaces qui ont d'abord irrité le tyran,

finissent par le troublera Gréon se repent et veut réparer ce qu'il a fait, mais il est trop tard; lorsqu'il entre dans la caverne où a été renfermée Antigone, il trouve cette princesse sans vie et, près d'elle, Hémon désespéré qui s immole à ses yeux*. Celte catastrophe terrible' offre, avec le dénoûment d'une pièce que je rappelais tout à

l'heure, de Roméo et Juliette, une ressemblance éloignée

et accidentelle, dont il n'y a rien à conclure, et qui n'in-

téresse que la curiosité. Une chose digne de remarque,

1. Voyez, dans la dissertation plus d'une fois citée de M. E. Roux, Du merveilleux dans la tragédie grecque, 1846, p. 151 sq., une judicieuse appréciation de cette scène.

'i. Au vers 1220, Sophocle exprime le dédain avec lequel Hémon accueille les instances de son père jiar une expression TiTuoaç Trpoacôûw, que les auteurs d'une traduction dé à citét plus haut, p. 2(J2, ont cru devoir rendre littéralement y trouvant consacrée par 1 autorité de Sophocle et des Grecs, la familière énergie de pinceau, la violence brutale j dont ils réclament le droit, dans leur préface pour le drame

moderne :

Mais Hémon, lui lançant un regard de dédain,

Lui crache à la figure, et, sans un mot, soudain Tire sa double épee.

Les autres traducieurs ont généialement adouci ce trait, le ramenant à la signification métaphorique du verbe latin despure, qu'il serait étrange, en bien des eus, de traduire selon son acception originelle. C' st ave- raison, je crois. Le fils qui, tout à Tlieure mêlait tant de déférence filiale à ses vives réclamaiions auprès de son père pour une femme aimée, ne s'emporterait pas avec viaisemblance et intf^rêt, môme dans la fureur de ces derniers moments, à un tel oubli du respect.

3. Barihélemy la fait raconter par son anacharsis, ch. xr, comme

ayant frappé, à la représentaiion de l'ouvrage sur le théâtre d'Athènes, non-seulement .'on imagination, nnais même ses yeux. Faut-il voir là

une expression hyperbolique des efîets de l'illusion dramatique sur un barbare? On en serait teuté sans cette supposition toute gratuite, je crois, que la grotte obsoure vers latiuelle le tyran faisait traîner Anti-

gone « paraissiit au fond du théàtie «»

ANTIGONE

cWque la passion qui produit de si terribles effets, n'est exprimée dans l'ouvrage que par le récit de la mort d'Hé-

mon\, parla scène où il tente d'obtenir la grâce d'Anti-

gone", parle chœur qui succède, et ouest célébrée en général la puissance de ramour", enfin par une exclamation.

soit d'Antigone, soit, comme il est plus vraisemblable, et

comme le pensent les meilleurs critiques, comme on le

voit dans les meilleurs éditions, d'Ismène*. Rien ne prouve mieux que si la tragédie grecque, ainsi que l'a dit Ovide*,

empruntait à l'amour un grand nombre de ses sujets,

elle l'admettait à peine lui-même dans ses compositions. Peut-être aussi Sophocle eût-il craint, en appuyant davantage sur une peinture de ce genre, d'affaiblir par le

partage d'une émotion secondaire, l'intérêt qui devait

remplir sa tragédie , celui du dévouement religieux et de

la tendresse fraternelle ^ La femme de Créon, Eurydice,

est présente au récit de la mort de son fils, et quand elle

l'a entendu, elle quitte la scène en silence. C'était la coutume des tragiques grecs, nous Pavons déjà remarqué plus d'une fois', d'exprimer ainsi la violence de la douleur et l'excès du désespoir, qui ne trouvent guère de paroles, et pour lesquels l'art n'en doit pas chercher. Le silence de Déjanire, de Jocaste, et enfin d'Kurydice était,

dans la poésie, ce que fut, dans la peinture, le voile

jeté sur le visage d'Agamemnon par le peintre du sa-

if.

1. V. 1277 sqq. — 2. V. 533 sqq. — 3. V. 779 sqq. — 4. V. 570.

5. Voy. 1. 1, p. 144. Ovide ne s'est pas seul, en son temps, souvenu de Tamoureux dénoûment à'Anligone. Properce {Eleg., II, Viii, 21) l'a ra^ipelé dans ces deux vers :

Quid? Non Antigènes tumulo Bœotius Haemon Corruit ipse suo saucius ense latus ?

6. Mous pouvons ici, comme plus liaut, p. 206, renvoyer au Coursée

litléralure dramatique de M. i?ainl-Marc Girardin. 11 y traite particu-

litrcQicnt De Vnsagc des j^assions dans le drame, ei&onauîet l'a amené à comparer, dans son chapitre xxxiii, la manière différente dont l'a-

mour mutuel d'Hémon et d'Antigone est exprimé chez iiopliocle, et dans quelques tragédies modernes, VAnligone de Rotrou, tes Fi ères ennemis de Racine, VAntigone d'Alfîeri.

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