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FOPHOCLE. — 18

SOPHOCLE

ANTIGOXE.

crifice j^vlphigénie. Le chœur remarquait, comme un pré • sac^e eliravant, cette silencieuse sortie, et avertissait incré-

nieusement .e spectateur de cette expression muette qui

eût pu lui échapper. Bientôt on apprenait que la reine

s'était frappée mortellement, et cette suite d'accidents tragiques qui détruisaient la famille de Gréon, terminaient la

tragédie comme une rétribution expiatoire due à son forfait et à l'innocence de sa victime.

Quelques détails de VAntigone ont été l'objet de critiques plus ou moins fondées, par la discussion desquelles je n'ai pas voulu interrompre celte analyse. Ainsi Aristote*, énumérant les actions tragiques capables de produire la terreur et la pitié , et plaçant au dernier rang

celles que l'acteur commence avec connaissance, sans

achever, cite pour exemple ce que, dans VAntigone,, Hé-

mon entreprend contre Créon. Le blâme d'Aristote ne

peut tomber que sur deux passages évidemment mal entendus , oii il n'est nullement question d'entreprises pareilles. Lorsque l'amant d'Antigone, à qui son père vient de dire avec emportement qu'il ne l'épousera pas vivante, réplique : «^ Elle mourra donc? Eh bien, sa mort entraînera une autre mort^, » ce n'est point une menace contre la vie de Créon, ainsi que le comprend celui-ci, et avec

lui Aristote, mais bien contre sa propre vie. Lorsqu'au

dénoûraent Héraon furieux tire son épée', il ne veut

point, comme l'ont fait croire à l'illustre critique, la fuite

de Gréon et les expressions du narrateur, trompes l'un et

l'autre par l'apparence, frapper son père, mais bien se Frapper lui-même. Il n'y a donc rien, ni dans Fun ni dans l'autre passage, qui justifie le reproche d' Aristote, rien où l'on puisse trouver une action commencée et non achevi'C ; bien au contraire ^.

Une autre critique, qui ne date point des anciens, mais

1, Poet. XIV. — 2. V. 749. Vov. Boissonade, Soph , t. t, p. 355, sur le V. 1135 de ÏAjax; II, 374. sur le présent vers. — 3. V. 1225 sqq.

4. Voyez sur cette question, le débat que suppose Barthélémy entre les interlocuteurs du ch. lxxi de son Anacharsis ; voyez aussi lesprolûiTcmcncs déjà cit s de Fr. C. Wex.

qui a été souvent répétée et discutée par les modernes porto sur cette apologie d'Antigone * : *

« Pour un mari, pour des enfants, si j'avais été épouse et

mère je n aurais jamais entrepris, contre la volonté de mes

concitoyens, rien de semblable. Et pourquoi? Parce qu'un nouvel hyménée m eut pu donner un autre mari, d'autres enfantstandis que, mon père et ma mère étant descendus chez Pluton'

Il n est pas possible qu'il me naisse un autre frère. »

Une telle distinction contrarie étrangement nos- idées mais elle était conforme à celle des anciens. On la retrouve absolument de même chez un contemporain de Sophocle, Hérodote 2, dans le discours qu'il prête à la femme

d'Intapherne, expliquant à Darius, qui l'approuve, pourquoi, lorsqu'elle peut sauver de la mort celui de ses parents qu'elle voudra, elle choisit non pas son mari, ou

quelqu'un de ses enfants, mais son frère. Ajoutons qu'A-

ristote, qui cite le raisonnement d'Antigone', n'en paraît nullement choqué. Est-ce, comme on l'a dit, queues institutions antiques, ne faisant point de la femme la compagne de son époux, et transportant à l'État la propriété de ses enfants, l'amour conjugal, l'amour maternel en étaient assez afiaiblis pour qu'on pût, avec naturel et

vraisemblance, les faire passer après Tamour fraternel? Je

ne crois pas, je l'avoue, qu'il fût au pouvoir de la constitution sociale des anciens de changer à ce point la nature, et j'en trouve la preuve dans les monuments mêmes de leur théâtre, dans le rôle d'Alceste, dans celui d'Andromaque, dans tant d'autres, où les affections domestiques sont exprimées avec une vivacité d'accent que certes nos mœurs de famille , si heureusement modifiées par le christianisme, ne nous ont pas fait surpasser. Restent ces autres explications qu'on a données du langage d'Antigone; elle parle, a-t-on dit, en femme chez qui domino,

avec une sorte d'exaltation, l'affection fraternelle, qui n'est

m épouse ni mère, et ne connaît point encore la force des J^ T^.'?' ^î?\"" ^' "^' ^^^- ^^- ^'^"^^rch., de Fraterno amore, ii.

ANTICONE.

sentiments dont elle semble faire si ôon marché; la comparaison qu'elle hasarde entre des devoirs, à peu près de même ordre , et dont il ne faudrait pas rechercher curieusement l'importance relative, n'est pour elle qu'un tour

oratoire , propre à marquer fortement combien elle Ke

croyait obligée à ce qu'elle a tenté pour son frère ; enfin,

on peut y voir une concession respectueuse à ces lois humaines que, par égard pour une loi plus haute, eUe a cru

devoir enfreindre , et cela rentre dans l'ensemble de précautions habiles par lesquelles Sophocle s'est cflorcé de tenir la balance à peu près égale entre les obligations de diverse nature que son drame met aux prises, celleg du citoyen, celles de l'homme, engagées dans un embarrassant conflit*. Ces explications sont spirituelles et spécieuses 2; mais il est regrettable quelles aient paru nécessaires. On ne peut se défendre, même en les admettant,

même en tenant compte, comme on le doit, de la diflc-

rence des. mœurs, de trouver bizarre et froid le raisonnement d'Antigone.

Mais que peut retirer ce défaut particulier à la beauté de l'œuvre elle-même? Cette beauté semble tellement achevée, qu'on a peine à comprendre qu'elle n'ait pas découragé 1 émulation d'Euripide, lorsqu'il entreprit de traiter le même sujet; si toutefois, comme il est arrive à

son PhilMièie, son Anligom n^a pas été au contraire suivie et effacée par celle de Sophocle. Il faut malheureusement renoncer à résoudre cette question de priorité, dont

la solution ne manquerait pas d'importance ; car ce qu'on

sait de la pièce d'Euripide, et ce qui en est resté, indiquant entre les deux ouvrages d'assez grandes différences,

1. Barthélémy, dans le ch. ltxi d'Âvacharsis, fait citer par Tl.éodecte, interprèle des principes d'Aristote, Antiirone, parmi les personnages tragiques qui peuvent en quelque façon se reprocher leur infortune. Elle a, en effet, préleré les sentiments de la nature à de? lois

fMabries. « J'admire son courage, dit-il; je la plains d être réduite à choisir entre deux devoirs opposes : mais enfin la loi était expresse ■ Anligone l'a violée, et la condamnation eut un prétexte. »

2. On en trouvera le d/ tail dans les prolégomènes de Fr. G. Wcx.

il serait curieux de savoir lequel des deux poctes s'est

écarté de l'autre * .

Le plus remarquable des fragments, trop peu nombreux, qui ont survécu à VAiitigone d'Euripide, appartenait visiblement au rôle du personnage principal. La sœur

de Polynice, je n'en doute pas, y disait à Créon :

c La mort finit tous nos débats. Est-il rien chez les mortels de plus puissant que la mort? Si vous frappez de votre épée le marbre des tombeaux, sentira-t-il vos blessures? Et comment

les morts ne seraient ils pas à l'abri de vos outrages, puisqu'ils sont insensibles ^ ? *

Cette considération, qui fait éloquemment ressortir l'impuissante fureur de Gréon, ne se trouve pas dans la pièce de Sopbocle*, où son action est uniquement représentée comme un attentat à la nature et à la religion. Serait-il trop sabtil de voir dans cette différence une preuve nouvelle ou changement qui s'introduisait alors dans la tragédie, et qui substituait insensiblement aux idées religieuses dont elle avait longtemps été remplie, des 4dées purement morales et philosophiques? Eschyle, il est vrai, avait dit*, avant Euripide :

a Prétendre faire aux morts du bien ou du mal, c'est s'abuser également, puisqu'ils ne sont capables ni de joie ni de douleur.

1. C'est Euripide, a dit sans hésiter, en 1843, dans son Euripides restitutusj t. I, p. 421 sqq., M. J. A. Hartung. 11 l'a cûnclu de ce qui, chez son auteur, lui a ofl'ert l'apparence, pour lui évidente , d'amendement?, et d'amendements heureux, à la fable de Sophocle. Mair;

parmi ces amendements iPy en a qu'il imagine, dans une restitution ingénieuse sans doute, mais bien arbitraire, de la pièce perdue dEuripide. Il ne peut donc, sans cercle vicieux, les faire servir de preuve à la priorité de la pièce de Sof ')ocle. Ainsi, (juatid blâmant ce dernier au sujet de l'introduction trop tardive, dans son drame, de la femme de Créon, Eurydice, il suppose, par cette raison, que l'autre poë'e a évité de faire de'mCme, et donné tout d'abord un rôle actif au même personnage, c'est lui qui corrige Sophocle, ce n'est pas Euripide. 11 n'y a rien là qui l'autorisa à affirmer, comme il le fait, que VAntigone d'Euripide soit venue après VAntigone de Sophocle.

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