Acte III, se. I
SOPHOCLE
Tel est, chez le contemporain de Jode lie, l'humble pDÎnt
de départ de notre langue tragique. On en peut suivre les progrès dans les scènes correspondantes des deux Antigones données, l'une en 1580, l'autre en 1638, par Garnier et par Rotrou. Voici d'abord quelque chose de Garnier :
CRÉON
Est-il vray ? avez-vous celte faute commise ?
Y avez-vous esté par ces gardes surprise ?
Levez les yeux de terre et ne déguisez rien.
AOTIGONE.
Il est vray, je l'ay fait.
CRÉON
Ne sçaviez-vous pas bien Qu'il estoit défendu par publique ordonnaEce?
ANTIGONE
Ouy, je le sçavois bien, j'en avois cognoissance.
CRÉON
Qui vous a doncques fait enfreindre cette loy ?
ANTIGONE
L'Ordonnance de Dieu, qui est notre grand roy.
CRÉON
Dieu ne commande pas qu'aux lois on n'obéisse.
ATîTIGONE.
Si fait quand elles sont si pleines d'injustice.
Le grand Dieu, qui le ciel et la terre a formé,
Des hommes a les lois aux siennes conformé, Qu'il nous enjoint garder comme loix salutaires^
Kt celles rejetter, qui leur seront contraires. Nulles lois de tyrans ne doivent avoir lieu. Que l'on voit répugner aux préceptes de Dieu. Or le Dieu des Enfers qui aux ombres commande, Et celui qui préside à la céleste bande, Recommandent surtout l'humaine piété :
Et vous nous commandez toute inhumanité.
Non, non, je ne fay pas de vos lois tant d'estime
Que pour les observer j'aille commettre un crim'',
ANTIGONE. 287
Et viole des dieux les préceptes sacrés,
Qui naturellement sont en nos cœurs encrez :
Ils durent éternels en l'essence des hommes, Et nez à les garder dès le berceau nous sommes. Ai-je deu les corrompre? Ai-je deu, ai-je deu, Pour vostre autorité, les estimer si peu? Vous me ferez mourir; j'en estois bien certaine, Mais la crainte de mort en mon endroit est vaine ; Je ne souhaite qu'elle en mon extrême deuil.
Quiconque a grands ennuis désire le cercueil.
Quoi? eusse-je Gréon, violentant nature.
Souffert mon propre frère estre des loups pasture,
Faute de l'inhumer, comme il est ordonné?
Mon frère, mon germain, de même ventre né?
J'eusse offensé les dieux aux morts propitiables, Et les eusse vers moy rendus impitoyables •.
Voyons maintenant, ce sera ma dernière citation, quel tour Rotrou a donné à ces idées, deux ans après le Cid,
à l'époque où s était enfin dénouée la langue de notre tragédie :
ANTIGONE
Je mets le plus haut trône au-dessous des autels,
Et révère les dieux sans égard des mortels :
Ils sont maîtres des rois, ils sont pieux, augustes;
Tous leurs arrêts sont saints, toutes leurs lois sont justes;
Ces esprits dépouillés de toutes passions,
Ne mêlent rien d'impur en leurs intentions ;
Au lieu que l'intérêt, la colère et la haine
Président bien souvent à la justice humaine,
Et, n'observant amour, devoir, ni piété,
N'y laissent qu'injustice et qu'inhumanité, Quoi! vous osez aux morts nier la sépulture?
Eh! cette loi naquit avecque la nature.
Votre règne commence et détruit à la fois,
Par sa première loi, la première des lois. Ici la faute est juste et la loi criminelle ; Le prince pèche ici bien plus que le rebelle ;
J'offense justement un injuste pouvoir,
Et ne crains point la mort qui punit le devoir;