‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 261 sur 893 · chapitre déjà long, à en marquer rapidement les principaux traits · texte numérisé non relu

chapitre déjà long, à en marquer rapidement les principaux traits

La simplicité d'Alfîeri est vantée; mais il ne faut pas

croire que ce soit la simplicité grecque : rien ne se ressemble moins. Pour les Grecs l'action n'est qu'un moyen; pour Alfkri, c'est le but même du drame. L'événement

importe peu aux Grecs, ils ne s'en servent que pour amener la peinture variée des mœurs et des caractères qui est leur unique affaire ; Alfieri subordonne au contraire cette

peinture au tableau de Tévénement qui l'occupe exclusivement. Tandis que les Grecs ralentissent à dessein le

mouvement de la fable par de nombreux développements,

Alfieri supprime au contraire tout ce qui n'est pas absolument indispensable à la marche de son intrigue. Chez

1. C'est quelques années plus laid, en 1790, que fut donné sans succès, parla faute du sujet qui n'est plus dans nos mœurs, dit Giimm, un opéra d'Antigone, dont Zifigarelli avait composé la musique, et que l'auteur des paroles, Marmontel, n'a pas compris dans la CDllection do ses œuvres.

SOPHOCLE. — 19

290 SOPHOCLE

lui comme chez eux, l'intrigue n'est presque rien ; mais

chez les Grecs la pauvreté des incidents est rachetée par

t richesse des détails; chez Alfieri, si la carrière estairecte, elle est en même temps quelque peu aride et ] aime mieux, quant à moi, les détours où se plaisait 1 imagination dès Grecs. Ses pièces, et surtout ses scènes sont généralement bien conduites, mais elles offrent quelque monotonie; son dialogue est pressé, rapide, énergique, mais 11 vise à l'effet, et n'a pas, comme les drames antiques, ce

mouvement involontaire et facile cet abandon néglige Z ressemblent à la nature. Enfin, quoiqu il soutienne ivec fidélité ses caractères, l'arbitraire de la composition s'y fait sentir, ils manquent de vie et de réalité, et sont souvent les représentants des sentiments de lau-

^^ Tout cela est sensible dans son Antigone. On n'y

trouve pas ces personnages subalternes, qui donnent

ant de variété au tableau de Sophocle, ces vieillards ce

garde, ce devin, ces hommes de la ville qui raconten ce

au'ils ont vu. La scène d'Alf.eri est tout a tait dépeuplée.

11 n'v paraît que les personnages absolument nécessaires

à l'action, Gréon, Hémon, Antigone. Ismène même a ele

supprimée, comme inutile. Il est vrai qu elle a ete remplacée par une Argie, fille d'Adraste, et veuve de Polynice dont la Thébaïde de Stace, et peut-être l Antigone de Rotrou' ont donné l'idée au poète itahen, et que, dans son système, il eût dû également écarter^ de son drame. Mais il n'est pas facile de faire une pièce avec trois personnages, et c'est sans doute cette consideratioii

qu. l'a amené à enfreindre, en quelque chose, 1 austérité

de ses principes dramatiques. Du reste, ce rôle d Argie est en soi d'une invention fort malheureuse. Il ne torme ims avec celui d'Antigone, le contraste intéressant que nous avons loué dans Sophocle. Argie est venue dArgos

1 Un autre rapprochement qu'on pourrnit faire entie la P'èce de Botrou el cefle d'Alfieri, c'est que dans toutes deux le dénoùment. simpleiEsnt raconté par dophocla, est en action.

ANTIGONE

j)Our ravîr ]a cendre de son époux; elle partage l'entreprise d'Antigone, elle veut aussi partager sa mort; elle a

ses sentiments de tendresse pour Polynice et de haine contre Gréou; ce sont deux rôles entièrement identiques, qui se nuisent mutuellement, et répandent dans Touvrage, par la répétition d'une même peinture, beaucoup de monotonie.

Ce défaut est celui de tous les personnages qui fatiguent

par l'expression constante des mêmes sentiments ; c'est celui de l'intrigue qui marche par des moyens toujours semblables. La pièce se réduit aux efforts tentés par Argie et par Hémon pour sauver Antigone, efforts qu'il était facile de répéter, mais non pas de varier.

Une différence notable avec la pièce grecque, c'est qu'elle a pour nœud, selon le génie du théâtre moderne, l'amour d'Hémon. Gréon consent à la grâce d'Antigone, si elle épouse son fils. Elle préfère la mort à cet hymen,

vers lequel la porteraient ses affections, mais que lui rend

odieux sa haine pour le tyran. Ce refus la place ainsi que son amant dans une situation qui ne manque pas d'intérêt, mais qui serait plus frappante, s'il était plus fortement motivé, et qu'elle eût à triompher d'une passion plus vive. Son amour est tellement effacé par l'horreur de

Gréon, et le désir de la mort, que le sacrifice qu'elle s'impose nous touche peu ; toute notre compassion se porte

sur Hémon, qui ne veut pas lui survivre.

En général, la hauteur exagérée des sentiments enlève

au sujet l'intérêt pathétique dont il est plein, et que lui a

conservé Sophocle. Ce n'est plus cette admirable gradation qu'indiquait la nature, ce passage de l'enthousiasme

d'un grand dessein, et de la tranquillité de la conscience, aux faiblesses involontaires de la nature. Ici, Antigone

commence par des terreurs que bientôt remplacent une

audace toujours croissante, un mépris du danger et de la mort, qui s'augmente jusqu'au dernier moment ; elle

brave et irrite, à plaisir, la fureur de Gréon ; elle appelle à grands cris le supplice; elle se montre si empressée et

si heureuse de mourir, qu'on finit par ne plus la plaindre,

SOPHOCLE

et que l'admiration s'en va elle-même avec la pitié ; car ce n'est pas un grand dévouement, que de renoncer a une

vie à laquelle on lient si peu. Sophocle, nous l'avons vu, entendait autrement le genre admiratif.

Même exagération dans le rôle de Gréon. Il ne déguise pas avec hypocrisie sa cruauté, comme dans Sophocle; il favoue, il en fait gloire ; il y porte une recherche subtile, dont il s'applaudit sans pudeur. Ainsi, pour en donner un exemple, il n'a publié, dlt-11, sa défense d ensevelir

Polvnice que pour provoquer Antigone à la désobéissance Tout son rôle est rempli de cette politique astucieuse et féroce, dont l'aveu public est bien invraisemblable. Et en même temps ce tyran, peint de si noires couleurs endure avec une merveilleuse constance, et une bonhomie sans pareille, les bravades et les invectives de

ses victimes. i,Ain • n

La haine de l'oppression était la muse dAlfieri. Le

sentiment fait, de la plupart de ses ouvrages, d'élo-

guentes philippiques, où la tyrannie et la liberté sont opposées rune à l'autre, avec force, avec éclat, mais peu de vérité dramatique, et surtout peu de variété. G est toujours la lutte du faible contre le fort, la perpétuelle antithèse du persécuteur et de sa victime ; et, des deux parts une singulière exagération de peinture. Sans doute, il naît d3 ce contraste, et de l'attention du poète à faire marcher droit au but son action et ses scènes, des mouvements frappants, des traits admirables de dialogue; son Antigone, qui r'est pas au premier rang de ses ouvrages, en offrirait plus d'une preuve ; on a souvent Cite cette suite frappante de vives répliques par laquelle s ouvre le quatrième acte: a As-tu choisi? — J'ai choisi. — Hémon? — La mort. — Tu l'auras. » Mais, pour le naturel la vérité, l'intérêt, Alfierl reste bien loin des tragiques'de la Grèce*, dont les compositions empruntent de la

1 Indépendamment des traductions complètes de Sophocle soit en prL ^if en vers, déjà rappelées (voyez plus haut p. 4), ^^J^t^gone SétéplSs d'une fois, depuis quelques années, reproduite à part : dans

ANTIGONE

vie humaine, leur moaèle, un caractère si naïf et si touchant, dont Fart se montre tellement conforme à la nature, qu'on ne sait en vérité, selon le mot spirituel d'un ancien, qui des deux imite l'autre.

une traduction en prose de l'année 1842, par M. Boyer; dans des imitations en vers, de Tannée 1844, par M. E. Mapne (il n'a donné les chœurs, qu'en 1846, dans son Anthologie dramatique du théâtre grec)]

par M.Éloi Johanneau ; par MM. Paul Meurice et Auguste Vacquerie.

Ce qui distin^'ue cette dernière imitation de toutes les autres, ce sont des formes nouveUes de versification et de langage, une opposition

systématique aux traditions de notre ancienne tragédie, etparticuliè-

ment de Racine, dont témoigne avec passion la préface. Dans ce morceau, la succession des tragiques grecs, jusqu'ici dévolue, comme il semblait, à Racine, entre tous, est revendiquée, d'après des évalualions diff-^rentes, pour une autre branche de la fararille dramatique. L'ouvrage a servi de livret, c'est le terme mo ieste employé par les auteurs, pour des représentations données avec un certain éclat, à dater du 21 mai 1844, sur notre second théâtre français : représentations archéologiques, comme précédemment celles de la cour savante de Berlin, qui leur avaient servi de modèle; réchauffées comme ellps par

la musique plus moderne, nécessairement, qu'elle n'eût voulu l'être, de Mendelssohn ; où l'on cherchait de même, avec une curiosité éru-

dite, une image à peu près ressemblante de la disposition et du mouvement de la scène antique, des évolutions de ses chœurs, du jeu de

ses tragédiens. M. V. Faguet la remaïqué (t. I, p. 323 de sa traduction

de Sophocle), et mes souvenirs personnels sont tout à fait d'accord avec celle remarque : l'image manquait parfois de fidélité en des

points de plus grande importance que l'exactitude de la mise en scène. Lorsque TAntigone nouvelle, envoyée à \^ mort, parcourait, échevelée, les divers étages de la scène, réclamant, dans le délire du désespoir, rassistance des vieillards thébains et s'attachant convulsivement à leurs bras, les lecteurs de Sophocle ne retrouvaient pas là le calme majestueux qu'il a conservé à l'expression pathétique aes douleurs de son héroïne.

Pendant que tant d'efforts concouraient diversement à faire revivre, dans noire langue et sur notre scène, V Antigone de Sophocle, on relisait, non sans charme, le gracieux, le doux, le touchant récit, d'une

prose épique, élégante et harinonieuse, publié en 1814, sous le même

litre, par M. Ballanche, etplusieurs fois depuisreimprimé. Cet ouvrage procède moins du théâtre grec que de l'ensemble des traditions antiques, et surtout du point de vue particulier, point de vue un peu vaguement moderne et chrétien, sous lequel elles apparaissaient à l'imaginaf.on rêveuse de l'auteur, dans leur vérité primitive, à ce qu'il lui semblait. La terrible légende de Thèbes s'y dégage par degrés de son horreur tragique; la fatalité y fait place à la providence; une s^rte de rayon divin, de lumière sereine, y éclaire d'idéales figures chargées d'exprimer symboliquement, dans Œdipe, le malheur humain, dans Antigone, la pieté domestique, le dévouement, l'expiation.

CnAPITRE SEPTIÈME.

Electre.

tlne épîgramme de BîoscorîJe * place sur le tomteau de Sophocle l'image de Bacchus lui-même, le dieu du

théâtre, un masque de femme à la main. « Quel est ce masque? » lui demande un passant. « Celui d'Antigone,

répond-il, ou bien encore celui d'Electre. Tu peux choisir : l'une et l'autre sont le chef-d'œuvre de leur auteur. »

Il est permis de contester cette prééminence, mais non l'analogie frappante que présentent, en effet, pour l'élévation idéale de la peinture, les deux rôles mis en si haut

rang par le poète alexandrin. Dans cette famille de personnages tragiques auxquels le génie de Sophocle a donné

la vie c'est véritablement une sœur d'Antigone que cette Electre, comme elle étrangère aux joies de son âge et de

son sexe, douée comme elle, contre le malheur et l'oppression, d'une énergie toute virile, qui ne vit que pour pleurer un père indignement trahi et immolé, pour accuser par sa présence, fatiguer par ses regrets, effrayer par ses menaces les assassins, pour appeler sans relâche le vengeur, qu'elle s'est de loin préparé ; qui, enfin, quand ce vengeur, si longtemps attendu, semble lui manquer,

ne désespère point encore de sa cause et la remet intrépidement à sa faible main. Auprès de cette autre Antigone se montre, comme pour compléter la ressemblance,

une autre Ismène, Chrysothémis, qui fait ressortir, par le contraste d'une piété plus timide, l'héroïque piété d'Electre.

Page 1