Anthol. Palat,, VII
ELECTRE
Electre donne son nom à l'ouvrage qu*il nous faut
maintenant étudier ; elle s'y montre à chaque scène ; elle
le remplit de développements passionnés auxquels fournissent une riche matière les situations, les péripéties qu'un art nouveau, déjà plus d'une fois expliqué dans les chapitres précédents, a su tirer de la fable fort simple imaginée par Eschyle. Il importe d'ailleurs de remarquer que, uniquement occupé de varier par d'ingénieuses combinaisons l'expression des sentiments d'Electre, Sophocle n'a rien, ou presque rien ajouté à l'actioi^ des
Ckoéphores ; qu'il n'a pas cherché, plus que son devancier, par la complication de l'intrigue, à produire ces
effets de surprise, à exciter cet intérêt de curiosité,
auxquels on ne tenait guère alors, et que les modernes ont assez péniblement introduits dans ce sujet et dans tous ceux que leur a légués l'antiquité. Il est même si loin d'y prétendre, que sa première scène, chef-d'œuvre d'exposition, comme toutes celles qui ouvrent ses tragédies, non-seulement explique de cette façon rapide, nette
aisée, attachante, dont il avait le secret,^ l'heure, le lieu,
les personnages, l'occasion, tout ce qu'on a besoin de
savoir d'abord pour prendre goût à la pièce, mais annonce d'avance, avec l'indiscrétion d*un argument, les
incidents peu nombreux qui doivent s'y produire.
Quelle est cette ville à moitié éclairée des premiers rayons du jour? Quels sont ces jeunes gens, ce vieillard qiii y entrent furtivement ? qu'y viennent-ils chercher, qu'y viennent-ils faire ? Quelques vers dont l'oreille et l'imagination sont d'abord charmées, et d'où naît à l'instant une grande attente, nous l'apprennent plus \ite
et plus clairement que ne pourrait faire la plus courte
analyse.
• Vous dont le père commanda autrefois les Grecs "^ous les murs de Troie, fils d'Agamemnon, vous les retrouvez enfin, vous les voyez, ces lieux si longtemps désirés. VoUà l'objet de vos vœux, l'antique Argos, et le bois de l'infortunée fille d'Inachus, et la place Lycienne, consacrée à Appollon victorieux. Sur
SOPHOCLE
voire gauche s'élève Tillustre temple de Junon. Celte vîlle où
nous arrivons, c'est l'opulente Mycènes ; cette maison, la sanglante demeure des Pélopides. C'est ici, pendant qu'on égorgeai* celui dont vous êtes né, que je vous reçus des mains de votre sœur pour vous emporter, vous sauver, vous nourrir, vous amener à cet âge qui vous rend capable de vengei un père. Maintenant donc, Oreste, et vous son fidèle ami, Pylade, décidons promptement ce qu'il faut faire. Déjà l'éclatante lumière du soleil éveille le chant matinal des oiseaux; déjà ont disparu les astres de la nuit; avant qu'on ne sorte de ce palais, arrêtons nos desseins. Au point où nous en sommes, il n'y a plus de délais possibles ; il faut agir '. »
Jamais poêle dramatique entra- t-il plus vivement en
matière? Gomme par cette topographie poétique, qui
n'était pas, je pense, ainsi que le veut Voltaire 2, offerte
réellement aux yeux des spectateurs, qui ne s'adressait, en grande partie, qu à leurs souvenirs, ne se dessinait que dans leur pensée, nous arrivons vite, avec Oreste
2. Dissertation sur les priricipales tragédies anciennes et modernes qui ont paru sur le sujet d'Electre, et en particulier sur celle de Sophocle, par M. Dumolard, membre de plusieurs académies. J'aicru pouvoir attribuera Voltaire les opinions tmises dans cette dissertation. qui putiliée, aussi bien qu'un morceau du même genre de Gaillard (Parallèle des quatre Électres de Sophocle, d'Euripide, de M. de Cré-
billon et de M. de Voltaire)^ en 1750, l'année même où avait été donné lOreste, ajoutée, dès 1757, aux réimpressions rie cette pièce, semble avoir été rédigée, sinon par l'auteur de la tragédie nouvelle, du moins d'après ses inspirali -ns et même avec son aide. M. Barbier, Dictionnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes , M. Beuchot, dans son édition de Voltaire, n'hésitent guère à y reconnaître, en grande partie du moins, l'œuvre de ce grand écrivain lui-même. Dumolard était au reste un homme instruit, initié à la connaissance des littératures orientales, sachant du grec autant qu'homme de France, écrit Voltaire à Damilaville, le 4 février 1764, et particulièrement préoccupé du théâtre grec. C'est ce dont témoignent, avec la dissertation qui nous
occupe, des Réflexions sur Vllécuhe d'Euripide, coumuniquéfsen 1750 à l'Académie de Rouen, et une petite anecdote littéraire qu'i^ nous
sera permis de rappeler ici, l'ayant omise en son lieu. Nous avons
parlé précédemment, page 149, note 1, de certaines représentations scolastiques du Phi'octcte. Dumolard les avait devancées de bien des années en faisant également joueren grec le Philoclète par de> écoliers, de l'Université de Paris. C'était précisément dans la maison de Voltaire, sur un petit ttiéAtre où il aimait à représenter avec ses amis ses tragédies. 11 s'éga}e fort sur le spectacle savant qu'y a donné Dumolard et, à cette occasion, sur le héros infirme de Sophocle, dans sa Icltie à Mme Denis, du 22 avril 1762.
ELECTRE
luî-même, à la tragédie, à peine annoncée, qu'elle commence I
Oreste remercie affectueusement son dévoué et courageux serviteur, qu'il compare, de ce ton familier permis
à la poésie grecque, au coursier vieillissant, dont Tâge n'a pu glacer le sang généreux et qui, dans le péril, dresse encore Toreille*. Devant ce vieillard dont il réclame les avis, devant Pylade, son inséparable compagnon, même au théâtre, mais qui dans les Choéphores ne prononce que quelques mots, et, dans V Electre d& Sophocle comme dans celle d'Euripide, conservé par respect
pour la tradition, est réduit à un personnage muet : tant,
dit judicieusement W. Schlegel, la sévérité de l'art antique dédaignait tout ornement inutile I devant ces amis
attachés à sa fortune et prêts à partager ses périls, le
fils d'Agamemnon expose rapidement, et sans contradiction, ce qu'il a résolu. On a trouvé sa confidence tardive jusqu'à l'invraisemblance'; mais, quelques-uns des détails où il entre le prouvent assez, elle a dû être précédée
par d'autres, et il faut y voir ce dernier concert qui, dans toute entreprise, précède le moment de l'action. Apollon,
1. V. 25-27. On a cru qu'Ennius avait imité Sophocle dans la comparaison rapportée par Cicéron, de Senect , v, qui lui avait servi à peindre, vers la fin de ses Annales, sa glorieuse vieillesse :
sic ut fonis equus spatio qui saepe supremo Vecit Olimpîa, nunc senio confectu' quiescit.
• Comme le généreux coursier qui souvent, à l'extrémité de la carrière, a conquis la palme olymp que, et maintenant, accablé par la vieillesse, se repose. »
Le cheval de Sophocle était passé en proverbe dans l'antiqjité pour exprimer un courage indépendant des années. Voyez, entre autres,
Tallusion qu'y fait Fhilostrate {Vit. Sophist., II, xxni).
*2. Anceau, Parallèle des Chocphores d'Eschyle, des É'ertrcs de Sophocle, d'Euripide, de Crébillon, et de l' Oreste de Voltaire, thèse de littérature présentée en 1817, à la Faculté des Lettres de l'Académie
de l'aris, p. 10 et II. Ces parallèles se sont depuis plus d'une fois renouvelés, en 1844, dans la thèse de M. Weil, De tragœdiarum gr.rcarum cum rébus publias conjunctione, p. 40 sqq; en 1841, 1846, 1849 dans des morceaux de critique placés par MM. E. Mons, L. Halévy, V. Faguet, en tête de leurs traductions en vers de VÉlectre de Sophocle.
SOPHOCLE
qui a ordonné à Oreste de tirer vengeance des meurtriers
de son père, lui a recommandé en même temps de ne
point les attaquer à force ouverte, et de n'employer contre
eux, comme ils l'ont fait eux-mêmes à l'égard d'Agamem-
non, que la ruse. Voici de quelle manière Oreste se propose d'accomplir la volonté du dieu. Son vieux gouverneur, qu'une longue absence et les changements de Tâge ont rendu méconnaissable, se présentera à Égisthe et à Glytemnestre comme un étranger, un Phocéen, envoyé vers eux par leur hôte, leur ami particulier, Phanotée*,
et chargé de leur annoncer qu Oreste a péri de mort violente, précipité de son char aux jeux Pythiques ; il l'affirmera; au besoin, il en jurera, recommandation dont, selon le scoliaste *, les ordres d'Apollon expliquent et
excusent l'impiété, peu digne du religieux Sophocle. Ce premier messager sera bientôt suivi d'un second apportant une urne déjà préparée à cet effet, et cachée hors de la ville dans des broussailles; ce qui, pour revenir à l'invraisemblance dont on a légèrement accusé l'exposition de Sophocle, montre bien que les vengeurs d'Agamemnon
n ont pas attendu ce moment pour concerter leur entreprise, et qu'ils ne font que s'entendre une dernière fois
sur les moyens d'exécution. Oreste se charge d'offrir luimême à ses ennemis l'urne trompeuse qui doit leur confirmer la nouvelle de sa mort; ainsi introduit auprès d'eux par artifice, comme l'a prescrit Apollon, il profitera pour les punir des occasions que lui ménagera le destin
qui le conduit.
1. Le rapprochement des vars 45 et 666 prouve, contre le sentiment
du scoliaste et des interprètPs qui l'ont suivi, que ce nom est bien celui de l'hôte d'Égisthe et de Glytemnestre, et non une appellation
géographique qui marque seulement son pays, une partie de la Pho-
cide. Boissonade, dans les notes de son édition de Sophocle, t. I, p. 355, ajoute aux preuves déjà données par d'autres à l'appui decette
opinion qu'une désignation aussi générale et aussi vague que celle-ci, un homme de Phanotée, eût nécessairement provoqué, de la part de la soupçonneuse Glytemnestre, la demande de son nom, et qu'il y eût eu peu d'adresse à ne pas prévenir cette demande. 2. V. 47.
ELECTRE
Ce plan d'Oreste est, on le voit, le programme même du poète, qui n'en fait pas mystère. On le voit aussi, à
une seule invention près, invention fort heureuse, dont il a tiré des effets sur lesquels ont encore enchéri les modernes, celle de l'urne supposée d'Oreste, on n'y /encontre rien qu'Eschyle n'ait mis le premier dans ses Choéphores^ non sans en faire de même, par avance, la promesse à ses spectateurs. Répétons ce que notre sujet nous amène souvent à redire, que, pour l'un comme pour l'autre, l'intérêt dramatique n'est pas dans l'action elle-même ; qu'il
est dans ce qu'ils en tirent : Eschyle, l'expression sublime et terrible, mais uniforme, de la puissance fatale qui, selon lui, régit le monde ; Sophocle, l'expression plus touchante et plus variée de quelque chose de plus humain, les passions, instrument de la destinée. Là est surtout la différence qui les sépare, et particulièrement dans ces deux ouvrages où un même sujet nous montre, comme aux prises, les deux systèmes rivaux, sans que, ce sena^ ble, la sombre et terrible majesté des Choéphores soit effacée par la pure et pathétique beauté de l'Electre.
On est frappé du contraste dès la première scène qui nous occupe et dont il est bien temps d'achever l'analyse.
Les communications d'Oreste aux associés de son
œuvre, qu'un langage court, simple et vif, sauve de la froideur, sont comme échauffées, vers la fin du discours, par des mouvements d'une grande éloquence. Oreste, dans la conscience orgueilleuse de sa jeunesse, de sa force, de la sainteté de sa cause, de la victoire infaillible
que lui assure la protection des dieux, brave le scrupule
superstitieux qui pourrait lui faire craindre de passer pour mort ; il se représente sortant tout à coup des fausses ombres dont il s'enveloppe, et apparaissant comme un astre aux yeux effrayés de ses ennemis ; il apostrophe pathétiquement cette terre natale, cette maison paternelle, qu'il vient purifier de leurs souillures, où il va bientôt se venger et régner.
Cependant retentit dans l'intérieur du palais une voix
SOPHOCLE
plaintive, qui ne peut être, pense-t-il, averti par sa
tendresse, que celle de sa sœur Electre. Sophocle nous
fait ainsi pressentir cette reconnaissance touchante, le
grand intérêt de sa tragédie, dont il saura mieux qu'Es-
chyle accroître l'effet par une longue attente. Oreste, oubliant les soins qui le réclament, s abandonnant avec charme à son émotion, voudrait rester, écouter: le vieux serviteur en qui le poète a parfaitement caractérisé, par quelques traits, avec la déférence et le dévouement de sa condition, l'autorité que lui donnent sur son jeune maître Tâge et Texpérience, se hâte de l'arracher, dans un
moment si critique, à ces séductions dangereuses, de
remmener offrir au tombeau d'Agamemnon les hommages funèbres que lui doit son fils, et par lesquels Apollon
veut qu'avant tout il prélude à la punition du meurtre paternel.
Remarquons-le encore, avec W. Schlegel, qui, dans un parallèle plein de sagacité et de goût, a montré combien diffèrent, pour la conception, pour la couleur générale, malgré de nombreux rapports de détail, les deux
compositions d'Eschyle et de Sophocle : Sophocle a éloigné des regards ce tomheau d'Agamemnon qu'Eschyle
leur avait montré, par une hardie invraisemblance, près
du palais où régnent à la place du roi mort, à la place
de son fils exilé, Égisthe et Clytemnestre, comme s'il eût voulu par là rendre visible la grande opposition, la grande antithèse du crime et du châtiment qui fait le fond, renouvelé sous cent formes diverses, de son drame ; Sophocle a, en quelque sorte, au spectre lugubre et menaçant, perpétuellement évoqué par le poëte dont il renouvelait
les inventions, substitué les vivantes figures de ces enfants si malheureux et hientôt si coupables, de ce frère,
de cette sœur, entraînés par les plus saints mouvements
de la nature jusqu'au parricide, et objets à la fois de pitié et d'horreur ; enfin (nous ne supposons rien ; qu'on se rappelle quelques-uns des beaux vers* que nous es-